Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini
À celle qui est restée en France
I
Mets-toi sur ton séant,‖ lève tes yeux, dérangeCe drap glacé qui fait‖ des plis sur ton front d'ange,Ouvre tes mains, et prends‖ ce livre : il est à toi.
Ce livre où vit mon âme,‖ espoir, deuil, rêve, effroi,Ce livre qui contient‖ le spectre de ma vie,Mes angoisses, mon aube,‖ hélas ! de pleurs suivie,L'ombre et son ouragan,‖ la rose et son pistil,Ce livre azuré, triste,‖ orageux, d'où sort-il ?D'où sort le blême éclair‖ qui déchire la brume ?Depuis quatre ans, j'habite‖ un tourbillon d'écume ;Ce livre en a jailli.‖ Dieu dictait, j'écrivais ;Car je suis paille au vent :‖ Va ! dit l'esprit. Je vais.Et, quand j'eus terminé‖ ces pages, quand ce livreSe mit à palpiter,‖ à respirer, à vivre,Une église des champs‖ que le lierre verdit,Dont la tour sonne l'heure‖ à mon néant, m'a dit :Ton cantique est fini ;‖ donne-le-moi, poëte.Je le réclame, a dit‖ la forêt inquiète ;Et le doux pré fleuri‖ m'a dit : Donne-le-moi.La mer, en le voyant‖ frémir, m'a dit : PourquoiNe pas me le jeter,‖ puisque c'est une voile !C'est à moi qu'appartient‖ cet hymne, a dit l'étoile.Donne-le-nous, songeur,‖ ont crié les grands vents.Et les oiseaux m'ont dit :‖ Vas-tu pas aux vivantsOffrir ce livre, éclos‖ si loin de leurs querelles ?Laisse-nous l'emporter‖ dans nos nids sur nos ailes !Mais le vent n'aura point‖ mon livre, ô cieux profonds !Ni la sauvage mer,‖ livrée aux noirs typhons,Ouvrant et refermant‖ ses flots, âpres embûches ;Ni la verte forêt‖ qu'emplit un bruit de ruches,Ni l'église où le temps‖ fait tourner son compas ;Le pré ne l'aura pas,‖ l'astre ne l'aura pas,L'oiseau ne l'aura pas,‖ qu'il soit aigle ou colombe,Les nids ne l'auront pas ;‖ je le donne à la tombe.
II
Autrefois, quand septembre‖ en larmes revenait,Je partais, je quittais‖ tout ce qui me connaît,Je m'évadais ; Paris‖ s'effaçait ; rien, personne !J'allais, je n'étais plus‖ qu'une ombre qui frissonne,Je fuyais, seul, sans voir,‖ sans penser, sans parler,Sachant bien que j'irais‖ où je devais aller ;Hélas ! je n'aurais pu‖ même dire : Je souffre !Et, comme subissant‖ l'attraction d'un gouffre,Que le chemin fût beau,‖ pluvieux, froid, mauvais,J'ignorais, je marchais‖ devant moi, j'arrivais.O souvenirs ! ô forme‖ horrible des collines !Et, pendant que la mère‖ et la sœur, orphelines,Pleuraient dans la maison,‖ je cherchais le lieu noirAvec l'avidité‖ morne du désespoir ;Puis j'allais au champ triste‖ à côté de l'église ;Tête nue, à pas lents,‖ les cheveux dans la bise,L'œil aux cieux, j'approchais ;‖ l'accablement soutient ;Les arbres murmuraient :‖ C'est le père qui vient !Les ronces écartaient‖ leurs branches desséchées ;Je marchais à travers‖ les humbles croix penchées,Disant je ne sais quels‖ doux et funèbres mots ;Et je m'agenouillais‖ au milieu des rameauxSur la pierre qu'on voit‖ blanche dans la verdure.Pourquoi donc dormais-tu‖ d'une façon si dure,Que tu n'entendais pas‖ lorsque je t'appelais ?
Et les pêcheurs passaient‖ en traînant leurs filets,Et disaient : Qu'est-ce donc‖ que cet homme qui songe ?Et le jour, et le soir,‖ et l'ombre qui s'allonge,Et Vénus, qui pour moi‖ jadis étincela,Tout avait disparu‖ que j'étais encor là.J'étais là, suppliant‖ celui qui nous exauce ;J'adorais, je laissais‖ tomber sur cette fosse,Hélas ! où j'avais vu‖ s'évanouir mes cieux,Tout mon cœur goutte à goutte‖ en pleurs silencieux ;J'effeuillais de la sauge‖ et de la clématite ;Je me la rappelais‖ quand elle était petite,Quand elle m'apportait‖ des lys et des jasmins,Ou quand elle prenait‖ ma plume dans ses mains,Gaie, et riant d'avoir‖ de l'encre à ses doigts roses ;Je respirais les fleurs‖ sur cette cendre écloses,Je fixais mon regard‖ sur ces froids gazon verts,Et par moments, ô Dieu,‖ je voyais, à traversLa pierre du tombeau,‖ comme une lueur d'âme !
Oui, jadis, quand cette heure‖ en deuil qui me réclameTintait dans le ciel triste‖ et dans mon cœur saignant,Rien ne me retenait,‖ et j'allais ; maintenant,Hélas !… — O fleuve ! ô bois !‖ vallons dont je fus l'hôte,Elle sait, n'est-ce pas ?‖ que ce n'est pas ma fauteSi, depuis ces quatre ans,‖ pauvre cœur sans flambeau,Je ne suis pas allé‖ prier sur son tombeau !
III
Ainsi, ce noir chemin‖ que je faisais, ce marbreQue je contemplais, pâle,‖ adossé contre un arbre,Ce tombeau sur lequel‖ mes pieds pouvaient marcher,La nuit, que je voyais‖ lentement approcher,Ces ifs, ce crépuscule‖ avec ce cimetière,Ces sanglots, qui du moins‖ tombaient sur cette pierre,O mon Dieu, tout cela,‖ c'était donc du bonheur !
Dis, qu'as-tu fait pendant‖ tout ce temps-là ? — Seigneur,Qu'a-t-elle fait ? — Vois-tu‖ la vie en vos demeures ?À quelle horloge d'ombre‖ as-tu compté les heures ?As-tu sans bruit parfois‖ poussé l'autre endormi ?Et t'es-tu, m'attendant,‖ réveillée à demi ?T'es-tu, pâle, accoudée‖ à l'obscure fenêtreDe l'infini, cherchant‖ dans l'ombre à reconnaîtreUn passant, à travers‖ le noir cercueil mal joint,Attentive, écoutant‖ si tu n'entendais pointQuelqu'un marcher vers toi‖ dans l'éternité sombre ?Et t'es-tu recouchée‖ ainsi qu'un mât qui sombre,En disant : Qu'est-ce donc ?‖ mon père ne vient pas !Avez-vous tous les deux‖ parlé de moi tout bas ?
Que de fois j'ai choisi,‖ tout mouillés de rosée,Des lys dans mon jardin,‖ des lys dans ma pensée !Que de fois j'ai cueilli‖ de l'aubépine en fleur !Que de fois j'ai, là-bas,‖ cherché la tour d'Harfleur,Murmurant : C'est demain‖ que je pars ! et, stupide,Je calculais le vent‖ et la voile rapide,Puis ma main s'ouvrait triste,‖ et je disais : Tout fuit !Et le bouquet tombait,‖ sinistre, dans la nuit !Oh ! que de fois, sentant‖ qu'elle devait m'attendre,J'ai pris ce que j'avais‖ dans le cœur de plus tendrePour en charger quelqu'un‖ qui passerait par là !
Lazare ouvrit les yeux‖ quand Jésus l'appela ;Quand je lui parle, hélas !‖ pourquoi les ferme-t-elle ?Où serait donc le mal‖ quand de l'ombre mortelleL'amour violerait‖ deux fois le noir secret,Et quand, ce qu'un dieu fit,‖ un père le ferait ?
IV
Que ce livre, du moins,‖ obscur message, arrive,Murmure, à ce silence,‖ et, flot, à cette rive !Qu'il y tombe, sanglot,‖ soupir, larme d'amour !Qu'il entre en ce sépulcre‖ où sont entrés un jourLe baiser, la jeunesse,‖ et l'aube, et la rosée,Et le rire adoré‖ de la fraîche épousée,Et la joie, et mon cœur,‖ qui n'est pas ressorti !Qu'il soit le cri d'espoir‖ qui n'a jamais menti,Le chant du deuil, la voix‖ du pâle adieu qui pleure,Le rêve dont on sent‖ l'aile qui nous effleure !Qu'elle dise : Quelqu'un‖ est là ; j'entends du bruit !Qu'il soit comme le pas‖ de mon âme en sa nuit !
Ce livre, légion‖ tournoyante et sans nombreD'oiseaux blancs dans l'aurore‖ et d'oiseaux noirs dans l'ombre,Ce vol de souvenirs‖ fuyant à l'horizon,Cet essaim que je lâche‖ au seuil de ma prison,Je vous le confie, air,‖ souffles, nuée, espace !Que ce fauve océan‖ qui me parle à voix basse,Lui soit clément, l'épargne‖ et le laisse passer !Et que le vent ait soin‖ de n'en rien disperser,Et jusqu'au froid caveau‖ fidèlement apporteCe don mystérieux‖ de l'absent à la morte !
O Dieu ! puisqu'en effet,‖ dans ces sombres feuillets,Dans ces strophes qu'au fond‖ de vos cieux je cueillais,Dans ces chants murmurés‖ comme un épithalamePendant que vous tourniez‖ les pages de mon âme,Puisque j'ai, dans ce livre,‖ enregistré mes jours,Mes maux, mes deuils, mes cris‖ dans les problèmes sourds,Mes amours, mes travaux,‖ ma vie heure par heure ;Puisque vous ne voulez‖ pas encor que je meure,Et qu'il faut bien pourtant‖ que j'aille lui parler ;Puisque je sens le vent‖ de l'infini soufflerSur ce livre qu'emplit‖ l'orage et le mystère ;Puisque j'ai versé là‖ toutes vos ombres, terre,Humanité, douleur,‖ dont je suis le passant ;Puisque de mon esprit,‖ de mon cœur, de mon sang,J'ai fait l'âcre parfum‖ de ces versets funèbres,Va-t'en, livre, à l'azur,‖ à travers les ténèbres !Fuis vers la brume où tout‖ à pas lents est conduit !Oui, qu'il vole à la fosse,‖ à la tombe, à la nuit,Comme une feuille d'arbre‖ ou comme une âme d'homme !Qu'il roule au gouffre où va‖ tout ce que la voix nomme !Qu'il tombe au plus profond‖ du sépulcre hagard,À côté d'elle, ô mort !‖ et que, là, le regard,Près de l'ange qui dort,‖ lumineux et sublime,Le voie épanoui,‖ sombre fleur de l'abîme !
V
O doux commencements‖ d'azur qui me trompiez !O bonheurs ! je vous ai‖ durement expiés ;J'ai le droit aujourd'hui‖ d'être, quand la nuit tombe,Un de ceux qui se font‖ écouter de la tombe,Et qui font, en parlant‖ aux morts blêmes et seuls,Remuer lentement‖ les plis noirs des linceuls,Et dont la parole, âpre‖ ou tendre, émeut les pierres,Les grains dans les sillons,‖ les ombres dans les bières,La vague et la nuée,‖ et devient une voixDe la nature, ainsi‖ que la rumeur des bois.Car voilà, n'est-ce pas,‖ tombeaux ? bien des années,Que je marche au milieu‖ des croix infortunées,Échevelé parmi‖ les ifs et les cyprès,L'âme au bord de la nuit,‖ et m'approchant tout près ;Et que je vais, courbé‖ sur le cercueil austère,Questionnant le plomb,‖ les clous, le ver de terreQui pour moi sort des yeux‖ de la tête de mort,Le squelette qui rit,‖ le squelette qui mord,Les mains aux doigts noueux,‖ les crânes, les poussières,Et les os des genoux‖ qui savent des prières !
Hélas ! j'ai fouillé tout.‖ J'ai voulu voir le fond,Pourquoi le mal en nous‖ avec le bien se fond,J'ai voulu le savoir.‖ J'ai dit : Que faut-il croire ?J'ai creusé la lumière,‖ et l'aurore, et la gloire,L'enfant joyeux, la vierge‖ et sa chaste frayeur,Et l'amour, et la vie,‖ et l'âme, — fossoyeur.
Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif,‖ tout saisi sans rien prendre ;J'ai vu beaucoup de nuit‖ et fait beaucoup de cendre.Qui sommes-nous ? que veut‖ dire ce mot : Toujours ?J'ai tout enseveli,‖ songes, espoirs, amours,Dans la fosse que j'ai‖ creusée en ma poitrine.Qui donc a la science ?‖ où donc est la doctrine ?Oh ! que ne suis-je encor‖ le rêveur d'autrefois,Qui s'égarait dans l'herbe,‖ et les prés, et les bois,Qui marchait souriant,‖ le soir, quand le ciel brille,Tenant la main petite‖ et blanche de sa fille,Et qui, joyeux, laissant‖ luire le firmament,Laissant l'enfant parler,‖ se sentait lentementEmplir de cet azur‖ et de cette innocence !
Entre Dieu qui flamboie‖ et l'ange qui l'encense,J'ai vécu, j'ai lutté,‖ sans crainte, sans remord.Puis ma porte soudain‖ s'ouvrit devant la mort,Cette visite brusque‖ et terrible de l'ombre.Tu passes en laissant‖ le vide et le décombre,O spectre ! tu saisis‖ mon ange et tu frappas.Un tombeau fut dès lors‖ le but de tous mes pas.
VI
Je ne puis plus reprendre‖ aujourd'hui dans la plaineMon sentier d'autrefois‖ qui descend vers la Seine ;Je ne puis plus aller‖ où j'allais ; je ne puis,Pareil à la laveuse‖ assise au bord du puits,Que m'accouder au mur‖ de l'éternel abîme ;Paris m'est éclipsé‖ par l'énorme Solime ;La haute Notre-Dame‖ à présent, qui me luit,C'est l'ombre ayant deux tours,‖ le silence et la nuit,Et laissant des clartés‖ trouer ses fatals voiles ;Et je vois sur mon front‖ un panthéon d'étoiles ;Si j'appelle Rouen, Villequier, Caudebec,Toute l'ombre me crie :‖ Horeb, Cédron, Balbeck !Et, si je pars, m'arrête‖ à la première lieue,Et me dit : Tourne-toi‖ vers l'immensité bleue !Et me dit : Les chemins‖ où tu marchais sont clos.Penche-toi sur les nuits,‖ sur les vents, sur les flots !À quoi penses-tu donc ?‖ que fais-tu, solitaire ?Crois-tu donc sous tes pieds‖ avoir encor la terre ?Où vas-tu de la sorte‖ et machinalement ?O songeur ! penche-toi‖ sur l'être et l'élément !Écoute la rumeur‖ des âmes dans les ondes !Contemple, s'il te faut‖ de la cendre, les mondes ;Cherche au moins la poussière‖ immense, si tu veuxMêler de la poussière‖ à tes sombres cheveux,Et regarde, en dehors‖ de ton propre martyre,Le grand néant, si c'est‖ le néant qui t'attire !Sois tout à ces soleils‖ où tu remonteras !Laisse là ton vil coin‖ de terre. Tends les bras,O proscrit de l'azur,‖ vers les astres patries !Revois-y refleurir‖ tes aurores flétries ;Deviens le grand œil fixe‖ ouvert sur le grand tout.Penche-toi sur l'énigme‖ où l'être se dissout,Sur tout ce qui naît, vit,‖ marche, s'éteint, succombe,Sur tout le genre humain‖ et sur toute la tombe !
Mais mon cœur toujours saigne‖ et du même côté.C'est en vain que les cieux,‖ les nuits, l'éternité,Veulent distraire une âme‖ et calmer un atome.Tout l'éblouissement‖ des lumières du dômeM'ôte-t-il une larme ?‖ Ah ! l'étendue a beauMe parler, me montrer‖ l'universel tombeau,Les soirs sereins, les bois‖ rêveurs, la lune amie ;J'écoute, et je reviens‖ à la douce endormie.
VII
Des fleurs ! oh ! si j'avais‖ des fleurs ! si je pouvaisAller semer des lys‖ sur ces deux froids chevets !Si je pouvais couvrir‖ de fleurs mon ange pâle !Les fleurs sont l'or, l'azur,‖ l'émeraude, l'opale !Le cercueil au milieu‖ des fleurs veut se coucher ;Les fleurs aiment la mort,‖ et Dieu les fait toucherPar leur racine aux os,‖ par leur parfum aux âmes !Puisque je ne le puis,‖ aux lieux que nous aimâmes,Puisque Dieu ne veut pas‖ nous laisser revenir,Puisqu'il nous fait lâcher‖ ce qu'on croyait tenir,Puisque le froid destin,‖ dans ma geôle profonde,Sur la première porte‖ en scelle une seconde,Et, sur le père triste‖ et sur l'enfant qui dort,Ferme l'exil après‖ avoir fermé la mort,Puisqu'il est impossible‖ à présent que je jetteMême un brin de bruyère‖ à sa fosse muette,C'est bien le moins qu'elle ait‖ mon âme, n'est-ce pas ?O vent noir dont j'entends‖ sur mon plafond le pas !Tempête, hiver, qui bats‖ ma vitre de ta grêle !Mers, nuits ! et je lai mise‖ en ce livre pour elle !
Prends ce livre ; et dis-toi :‖ Ceci vient du vivantQue nous avons laissé‖ derrière nous, rêvant.Prends. Et quoique de loin,‖ reconnais ma voix, âme !Oh ! ta cendre est le lit‖ de mon reste de flamme ;Ta tombe est mon espoir,‖ ma charité, ma foi ;Ton linceul toujours flotte‖ entre la vie et moi.Prends ce livre, et fais-en‖ sortir un divin psaume !Qu'entre tes vagues mains‖ il devienne fantôme !Qu'il blanchisse, pareil‖ à l'aube qui pâlit,À mesure que l’œil de mon ange le lit,Et qu'il s'évanouisse,‖ et flotte, et disparaisse,Ainsi qu'un âtre obscur‖ qu'un souffle errant caresse,Ainsi qu'une lueur‖ qu'on voit passer le soir,Ainsi qu'un tourbillon‖ de feu de l'encensoir,Et que, sous ton regard‖ éblouissant et sombre,Chaque page s'en aille‖ en étoiles dans l'ombre !
VIII
Oh ! quoi que nous fassions‖ et quoi que nous disions,Soit que notre âme plane‖ au vent des visions,Soit qu'elle se cramponne‖ à l'argile natale,Toujours nous arrivons‖ à ta grotte fatale,Gethsémani, qu'éclaire‖ une vague lueur !O rocher de l'étrange‖ et funèbre sueur !Cave où l'esprit combat‖ le destin ! ouvertureSur le profonds effrois‖ de la sombre nature !Antre d'où le lion‖ sort rêveur, en voyantQuelqu'un de plus sinistre‖ et de plus effrayant,La douleur, entrer, pâle,‖ amère, échevelée !O chute ! asile ! ô seuil‖ de la trouble valléeD'où nous apercevons‖ nos ans fuyants et courts,Nos propres pas marqués‖ dans la fange des jours,L'échelle où le mal pèse‖ et monte, spectre louche,L'âpre frémissement‖ de la palme farouche,Les degrés noirs tirant‖ en bas les blancs degrés,Et les frissons aux fronts‖ des anges effarés !
Toujours nous arrivons‖ à cette solitude,Et, là, nous nous taisons,‖ sentant la plénitude !
Paix à l'Ombre ! Dormez !‖ dormez ! dormez ! dormez !Êtres, groupes confus‖ lentement transformés !Dormez, les champs ! dormez,‖ les fleurs ! dormez, les tombes !Toits, murs, seuils des maisons,‖ pierres des catacombes,Feuilles au fond des bois,‖ plumes au fond des nids,Dormez ! dormez, brins d'herbe,‖ et dormez, infinis !Calmez-vous, forêts, chêne, érable, frêne, yeuse !Silence sur la grande‖ horreur religieuse,Sur l'Océan qui lutte‖ et qui ronge son mors,Et sur l'apaisement‖ insondable des morts !Paix à l'obscurité‖ muette et redoutée !Paix au doute effrayant,‖ à l'immense ombre athée,À toi, nature, cercle‖ et centre, âme et milieu,Fourmillement de tout,‖ solitude de Dieu !O générations‖ aux brumeuses haleines,Reposez-vous ! pas noirs‖ qui marchez dans les plaines !Dormez, vous qui saignez ;‖ dormez, vous qui pleurez !Douleurs, douleurs, douleurs,‖ fermez vos yeux sacrés !Tout est religion‖ et rien n'est imposture.Que sur toute existence‖ et toute créature,Vivant du souffle humain‖ ou du souffle animal,Debout au seuil du bien,‖ croulante au bord du mal,Tendre ou farouche, immonde‖ ou splendide, humble ou grande,La vaste paix des cieux‖ de toutes parts descende !Que les enfers dormants‖ rêvent les paradis !Assoupissez-vous, flots,‖ mers, vents, âmes, tandisQu'assis sur la montagne‖ en présence de l'Être,Précipice où l'on voit‖ pêle-mêle apparaîtreLes créations, l'astre‖ et l'homme, les essieuxDe ces chars de soleils‖ que nous nommons les cieux,Les globes, fruits vermeils‖ des divines ramées,Les comètes d'argent‖ dans un champ noir semées,Larmes blanches du drap‖ mortuaire des nuits,Les chaos, les hivers,‖ ces lugubres ennuis,Pâle, ivre d'ignorance,‖ ébloui de ténèbres,Voyant dans l'infini‖ s'écrire des algèbres,Le contemplateur, triste‖ et meurtri, mais serein,Mesure le problème‖ aux murailles d'airain,Cherche à distinguer l'aube‖ à travers les prodiges,Se penche, frémissant,‖ au puits des grands vertiges,Suit de l'œil des blancheurs‖ qui passent, alcyons,Et regarde, pensif,‖ s'étoiler de rayons,De clartés, de lueurs,‖ vaguement enflammées,Le gouffre monstrueux‖ plein d'énormes fumées.
Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 177((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6÷6
- Mots à la rime
- a dérange / d'ange féminine, classiqueb toi / effroi masculine, classiqueb vie / suivie féminine, classiquec pistil / sort-il masculine, classiqued brume / d'écume féminine, classiquee j'écrivais / vais masculine, classiquef livre / vivre féminine, classiqueg verdit / dit masculine, classiqueh poëte / inquiète féminine, classiquei Donne-le-moi / Pourquoi masculine, classiquej voile / l'étoile féminine, classiquek vents / vivants masculine, classiquel querelles / ailes féminine, classiquem profonds / typhons masculine, classiquen embûches / ruches féminine, classiqueo compas / pas masculine, classiquep colombe / tombe féminine, classiquea revenait / connaît masculine, classiqueb personne / frissonne féminine, classiquec parler / aller masculine, classiqued souffre / gouffre féminine, classiquee mauvais / j'arrivais masculine, classiquef collines / orphelines féminine, classiqueg noir / désespoir masculine, classiqueh l'église / bise féminine, classiquei soutient / vient masculine, classiquej desséchées / penchées féminine, classiquek mots / rameaux masculine, classiquel verdure / dure féminine, classiquem t'appelais / filets masculine, classiqueb songe / s'allonge féminine, classiquec étincela / là masculine, classiqued exauce / fosse féminine, classiquee cieux / silencieux masculine, classiquef clématite / petite féminine, classiqueg jasmins / mains masculine, classiqueh roses / écloses féminine, classiquei verts / travers masculine, classiquej d'âme / réclame féminine, classiqueb saignant / maintenant masculine, classiquec l'hôte / faute féminine, classiqued flambeau / tombeau masculine, classiquea marbre / arbre féminine, classiqueb marcher / approcher masculine, classiquec cimetière / pierre féminine, classiqued bonheur / Seigneur masculine, classiqueb demeures / heures féminine, classiquec endormi / demi masculine, classiqued fenêtre / reconnaître féminine, classiquee joint / point masculine, classiquef sombre féminine, classiqueg pas / bas masculine, classiquea rosée / pensée féminine, classiqueb fleur / d'Harfleur masculine, classiquec stupide / rapide féminine, classiqued fuit / nuit masculine, classiquee m'attendre / tendre féminine, classiquef là / l'appela masculine, classiqueb ferme-t-elle / mortelle féminine, classiquec secret / ferait masculine, classiquea arrive / rive féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquec rosée / épousée féminine, classiqued ressorti / menti masculine, classiquee pleure / effleure féminine, classiquef bruit / nuit masculine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb l'horizon / prison masculine, classiquec espace / basse féminine, classiqued passer / disperser masculine, classiquee apporte / morte féminine, classiquea feuillets / cueillais masculine, classiqueb épithalame / âme féminine, classiquec jours / sourds masculine, classiqued heure / meure féminine, classiquee parler / souffler masculine, classiquef mystère / terre féminine, classiqueg passant / sang masculine, non classiqueh funèbres / ténèbres féminine, classiquei conduit / nuit masculine, classiquej d'homme / nomme féminine, classiquek hagard / regard masculine, classiquel sublime / l'abîme féminine, classiquea trompiez / expiés masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec seuls / linceuls masculine, classiqued pierres / bières féminine, classiquee voix / bois masculine, classiquef années / infortunées féminine, classiqueg cyprès / près masculine, classiqueh austère / terre féminine, classiquei mort / mord masculine, classiquej poussières / prières féminine, classiquea fond masculine, classiqueb croire / gloire féminine, classiquec frayeur / fossoyeur masculine, classiquea prendre / cendre féminine, classiqueb Toujours / amours masculine, classiquec poitrine / doctrine féminine, classiqued d'autrefois / bois masculine, classiquee brille / fille féminine, classiquef firmament / lentement masculine, classiqueg innocence / l'encense féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec l'ombre / décombre féminine, classiqued frappas / pas masculine, classiquea plaine / Seine féminine, classiqueb puis / puits masculine, classiquec abîme / Solime féminine, classiqued luit / nuit masculine, classiquee voiles / d'étoiles féminine, classiquef Caudebec / Balbeck masculine, classiqueg lieue / bleue féminine, classiqueh clos / flots masculine, classiquei solitaire / terre féminine, classiquej machinalement / l'élément masculine, classiquek ondes / mondes féminine, classiquel veux / cheveux masculine, classiquem martyre / t'attire féminine, classiquen remonteras / bras masculine, classiqueo patries / flétries féminine, classiquep tout / dissout masculine, classiqueq succombe / tombe féminine, classiquea côté / l'éternité masculine, classiqueb atome / dôme féminine, classiquec beau / tombeau masculine, classiqued amie / endormie féminine, classiquea pouvais / chevets masculine, classiqueb pâle / l'opale féminine, classiquec coucher / toucher masculine, classiqued âmes / aimâmes féminine, classiquee revenir / tenir masculine, classiquef profonde / seconde féminine, classiqueg dort / mort masculine, classiqueh jette / muette féminine, classiquei pas masculine, classiquej grêle / elle féminine, classiquea vivant / rêvant masculine, classiqueb âme / flamme féminine, classiquec foi / moi masculine, classiqued psaume / fantôme féminine, classiquee pâlit / lit masculine, classiquef disparaisse / caresse féminine, classiqueg soir / l'encensoir masculine, classiqueh sombre / l'ombre féminine, classiquea disions / visions masculine, classiqueb natale / fatale féminine, classiquec lueur / sueur masculine, classiqued ouverture / nature féminine, classiquee voyant / effrayant masculine, classiquef échevelée / vallée féminine, classiqueg courts / jours masculine, classiqueh louche / farouche féminine, classiquei degrés / effarés masculine, classiquea solitude / plénitude féminine, classiquea dormez / transformés masculine, classiqueb tombes / catacombes féminine, classiquec nids / infinis masculine, classiqued yeuse / religieuse féminine, classiquee mors / morts masculine, classiquef redoutée / athée féminine, classiqueg milieu / Dieu masculine, classiqueh haleines / plaines féminine, classiquei pleurez / sacrés masculine, classiquej imposture / créature féminine, classiquek animal / mal masculine, classiquel grande / descende féminine, classiquem paradis / tandis masculine, classiquen l'Être / apparaître féminine, classiqueo essieux / cieux masculine, classiquep ramées / semées féminine, classiqueq nuits / ennuis masculine, classiquer ténèbres / algèbres féminine, classiques serein / d'airain masculine, classiquet prodiges / vertiges féminine, classiqueu alcyons / rayons masculine, classiquev enflammées / fumées féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
354 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources