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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini

XV. À celle qui est voilée

Victor Hugo· 29 quatrains, octosyllabes, 116 vers

Tu me parles du fond d'un rêveComme une âme parle aux vivants.Comme l'écume de la grève,Ta robe flotte dans les vents.

Je suis l'algue des flots sans nombre,Le captif du destin vainqueur ;Je suis celui que toute l'ombreCouvre sans éteindre son cœur.

Mon esprit ressemble à cette île,Et mon sort à cet océan ;Et je suis l'habitant tranquilleDe la foudre et de l'ouragan.

Je suis le proscrit qui se voile,Qui songe, et chante loin du bruit,Avec la chouette et l'étoile,La sombre chanson de la nuit.

Toi, n'es-tu pas, comme moi-même,Flambeau dans ce monde âpre et vil.Âme, c'est-à-dire problème,Et femme, c'est-à-dire exil ?

Sors du nuage, ombre charmante.O fantôme, laisse-toi voir !Sois un phare dans ma tourmente,Sois un regard dans mon ciel noir !

Cherche-moi parmi les mouettes !Dresse un rayon sur mon récif,Et, dans mes profondeurs muettes,La blancheur de l'ange pensif !

Sois l'aile qui passe et se mêleAux grandes vagues en courroux.Oh ! viens ! tu dois être bien belle,Car ton chant lointain est bien doux ;

Car la nuit engendre l'aurore ;C'est peut-être une loi des cieuxQue mon noir destin fasse écloreTon sourire mystérieux !

Dans ce ténébreux monde où j'erre,Nous devons nous apercevoir,Toi, toute faite de lumière,Moi, tout composé de devoir !

Tu me dis de loin que tu m'aimes,Et que, la nuit, à l'horizon,Tu viens voir sur les grèves blêmesLe spectre blanc de ma maison.

Là, méditant sous le grand dôme,Près du flot sans trêve agité,Surprise de trouver l'atomeRessemblant à l'immensité,

Tu compares, sans me connaître,L'onde à l'homme, l'ombre au banni,Ma lampe étoilant ma fenêtreÀ l'astre étoilant l'infini !

Parfois, comme au fond d'une tombe,Je te sens sur mon front fatal,Bouche de l'Inconnu d'où tombeLe pur baiser de l'Idéal.

À ton souffle, vers Dieu poussées,Je sens en moi, douce frayeur,Frissonner toutes mes pensées,Feuilles de l'arbre intérieur.

Mais tu ne veux pas qu'on te voie ;Tu viens et tu fuis tour à tour ;Tu ne veux pas te nommer joie,Ayant dit : Je m'appelle amour.

Oh ! fais un pas de plus ! viens, entre,Si nul devoir ne le défend ;Viens voir mon âme dans son antre,L'esprit lion ; le cœur enfant ;

Viens voir le désert où j'habite,Seul sous mon plafond effrayant ;Sois l'ange chez le cénobite,Sois la clarté chez le voyant.

Change en perles dans mes décombresToutes mes gouttes de sueur !Viens poser sur mes œuvres sombresTon doigt d'où sort une lueur !

Du bord des sinistres ravinesDu rêve et de la vision,J'entrevois les choses divines… —Complète l'apparition !

Viens voir le songeur qui s'enflammeÀ mesure qu'il se détruit,Et de jour en jour dans son âmeA plus de mort et moins de nuit !

Viens ! viens dans ma brume hagarde,Où naît la foi, d'où l'esprit sort,Où confusément je regardeLes formes obscures du sort.

Tout s'éclaire aux lueurs funèbres ;Dieu, pour le penseur attristé,Ouvre toujours dans les ténèbresDe brusques gouffres de clarté.

Avant d'être sur cette terre,Je sens que jadis j'ai plané ;J'étais l'archange solitaire,Et mon malheur, c'est d'être né.

Sur mon âme, qui fut colombe,Viens, toi qui des cieux as le sceau.Quelquefois une plume tombeSur le cadavre d'un oiseau.

Oui, mon malheur irréparable,C'est de pendre aux deux éléments,C'est d'avoir en moi, misérable,De la fange et des firmaments !

Hélas ! hélas ! c'est d'être un homme ;C'est de songer que j'étais beau,D'ignorer comment je me nomme,D'être un ciel et d'être un tombeau !

C'est d'être un forçat qui promèneSon vil labeur sous le ciel bleu ;C'est de porter la hotte humaineOù j'avais vos ailes, mon Dieu !

C'est de traîner de la matière ;C'est d'être plein, moi, fils du jour,De la terre du cimetière,Même quand je m'écrie : Amour !

Marine-Terrace, janvier 1854.

Versification

Forme
29 quatrains (quatrains)
Rimes
29(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
29 quatrains
Mots à la rime
a rêve / grève féminine, classiqueb vivants / vents masculine, classiquea nombre / l'ombre féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea île / tranquille féminine, classiqueb océan / l'ouragan masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea moi-même / problème féminine, classiqueb vil / exil masculine, classiquea charmante / tourmente féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquea mouettes / muettes féminine, classiqueb récif / pensif masculine, classiquea mêle / belle féminine, classiqueb courroux / doux masculine, classiquea l'aurore / éclore féminine, classiqueb cieux / mystérieux masculine, classiquea j'erre / lumière féminine, classiqueb apercevoir / devoir masculine, classiquea m'aimes / blêmes féminine, classiqueb l'horizon / maison masculine, classiquea dôme / l'atome féminine, classiqueb agité / l'immensité masculine, classiquea connaître / fenêtre féminine, classiqueb banni / l'infini masculine, classiquea tombe féminine, classiqueb fatal / l'Idéal masculine, classiquea poussées / pensées féminine, classiqueb frayeur / intérieur masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquea entre / antre féminine, classiqueb défend / enfant masculine, classiquea j'habite / cénobite féminine, classiqueb effrayant / voyant masculine, classiquea décombres / sombres féminine, classiqueb sueur / lueur masculine, classiquea ravines / divines féminine, classiqueb vision / l'apparition masculine, classiquea s'enflamme / âme féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquea hagarde / regarde féminine, classiqueb sort masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb attristé / clarté masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb plané / né masculine, classiquea colombe / tombe féminine, classiqueb sceau / oiseau masculine, classiquea irréparable / misérable féminine, classiqueb éléments / firmaments masculine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea promène / humaine féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea matière / cimetière féminine, classiqueb jour / Amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

116 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources