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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre sixième Au bord de l’infini

XVI. Horror

Victor Hugo· 23 sizains, alexandrins et octosyllabes, 138 vers

I

Esprit mystérieux‖ qui, le doigt sur ta bouche,Passes… ne t'en va pas !‖ parle à l'homme faroucheIvre d'ombre et d'immensité,Parle-moi, toi, front blanc‖ qui dans ma nuit te penches ;Réponds-moi, toi qui luis‖ et marches sous les branches,Comme un souffle de la clarté !

Est-ce toi que chez moi‖ minuit parfois apporte ?Est-ce toi qui heurtais‖ l'autre nuit à ma porte,Pendant que je ne dormais pas ?C'est donc vers moi que vient‖ lentement ta lumière ?La pierre de mon seuil‖ peut-être est la premièreDes sombres marches du trépas.

Peut-être qu'à ma porte‖ ouvrant sur l'ombre immense,L'invisible escalier‖ des ténèbres commence ;Peut-être, ô pâles échappés,Quand vous montez du fond‖ de l'horreur sépulcrale,O morts, quand vous sortez‖ de la froide spirale,Est-ce chez moi que vous frappez !

Car la maison d'exil,‖ mêlée aux catacombes,Est adossée au mur‖ de la ville des tombes.Le proscrit est celui qui sort ;Il flotte submergé‖ comme la nef qui sombre ;Le jour le voit à peine‖ et dit : Quelle est cette ombre ?Et la nuit dit : Quel est ce mort ?

Sois la bienvenue, ombre !‖ ô ma sœur ! ô figureQui me fais signe alors‖ que sur l'énigme obscureJe me penche, sinistre et seul ;Et qui viens, m'effrayant‖ de ta lueur sublime,Essuyer sur mon front‖ la sueur de l'abîmeAvec un pan de ton linceul !

II

Oh ! que le gouffre est noir,‖ et que l'œil est débile !Nous avons devant nous‖ le silence immobile.Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?Faut-il jouir ? faut-il‖ pleurer ? Ceux qu'on rencontrePassent. Quelle est la loi ?‖ La prière nous montreL'écorchure de ses genoux.

D'où viens-tu ? — Je ne sais.‖ — Où vas-tu ? — Je l'ignore.L'homme ainsi parle à l'homme‖ et l'onde au flot sonore.Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.Parfois nous devenons‖ pâles, hommes et femmes,Comme si nous sentions‖ se fermer sur nos âmesLa main de la géante nuit.

Nous voyons fuir la flèche‖ et l'ombre est sur la cible.L'homme est lancé. Par qui ?‖ vers qui ? Dans l'invisible.L'arc ténébreux siffle dans l'air.En voyant ceux qu'on aime‖ en nos bras se dissoudre,Nous demandons si c'est‖ pour la mort, coup de foudre,Qu'est faite, hélas ! la vie éclair !

Nous demandons, vivants‖ douteux qu'un linceul couvre,Si le profond tombeau‖ qui devant nous s'entr'ouvre,Abîme, espoir, asile, écueil,N'est pas le firmament‖ plein d'étoiles sans nombre,Et si tous les clous d'or‖ qu'on voit au ciel dans l'ombreNe sont pas les clous du cercueil ?

Nous sommes là ; nos dents‖ tressaillent, nos vertèbresFrémissent ; on dirait‖ parfois que les ténèbres,O terreur ! sont pleines de pas.Qu'est-ce que l'ouragan,‖ nuit ? — C'est quelqu'un qui passe.Nous entendons souffler‖ les chevaux de l'espaceTraînant le char qu'on ne voit pas.

L'ombre semble absorbée‖ en une idée unique.L'eau sanglote ; à l'esprit‖ la forêt communiqueUn tremblement contagieux ;Et tout semble éclairé,‖ dans la brume où tout penche,Du reflet que ferait‖ la grande pierre blancheD'un sépulcre prodigieux.

III

La chose est pour la chose‖ ici-bas un problème.L'être pour l'être est sphinx.‖ L'aube au jour paraît blême ;L'éclair est noir pour le rayon.Dans la création‖ vague et crépusculaire,Les objets effarés‖ qu'un jour sinistre éclaireSont l'un pour l'autre vision.

La cendre ne sait pas‖ ce que pense le marbre ;L'écueil écoute en vain‖ le flot ; la branche d'arbreNe sait pas ce que dit le vent.Qui punit-on ici ?‖ Passez sans vous connaître !Est-ce toi le coupable,‖ enfant qui viens de naître ?O mort, est-ce toi le vivant ?

Nous avons dans l'esprit‖ des sommets, nos idées,Nos rêves, nos vertus,‖ d'escarpements bordées,Et nos espoirs construits si tôt ;Nous tâchons d'appliquer‖ à ces cimes étrangesL'âpre échelle de feu‖ par où montent les anges ;Job est en bas, Christ est en haut.

Nous aimons. A quoi bon ?‖ Nous souffrons. Pourquoi faire ?Je préfère mourir‖ et m'en aller. Préfère.Allez, choisissez vos chemins.L'être effrayant se tait‖ au fond du ciel nocturne,Et regarde tomber‖ de la bouche de l'urneLe flot livide des humains.

Nous pensons. Après ? Rampe,‖ esprit ! garde tes chaînes.Quand vous vous promenez‖ le soir parmi les chênesEt les rochers aux vagues yeux,Ne sentez-vous pas l'ombre‖ où vos regards se plongentReculer ? Savez-vous‖ seulement à quoi songentTous ces muets mystérieux ?

Nous jugeons. Nous dressons‖ l'échafaud. L'homme tueEt meurt. Le genre humain,‖ foule d'erreur vêtue,Condamne, extermine, détruit,Puis s'en va. Le poteau‖ du gibet, ô démence !O deuil ! est le bâton‖ de cet aveugle immenseMarchant dans cette immense nuit.

Crime ! enfer ! quel zénith‖ effrayant que le nôtre,Où les douze Césars‖ toujours l'un après l'autreReviennent, noirs soleils errants !L'homme, au-dessus de lui,‖ du fond des maux sans borne,Voit éternellement‖ tourner dans son ciel morneCe zodiaque de tyrans.

IV

Depuis quatre mille ans‖ que, courbé sous la haine,Perçant sa tombe avec‖ les débris de sa chaîne,Fouillant le bas, creusant le haut,Il cherche à s'évader‖ à travers la nature,L'esprit forçat n'a pas‖ encor fait d'ouvertureÀ la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain,‖ dans ses essors funèbres,Heurte son âme d'ombre‖ au plafond de ténèbres ;Il tombe, il meurt ; son temps est court ;Et nous n'entendons rien,‖ dans la nuit qu'il nous lègue,Que ce que dit tout bas‖ la création bègueÀ l'oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants,‖ les foules et les races.Nous sentons, frissonnants,‖ des souffles sur nos faces.Nous sommes le gouffre agité ;Nous sommes ce que l'air‖ chasse au vent de son aile ;Nous sommes les flocons‖ de la neige éternelleDans l'éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus ?‖ Où roules-tu, Saturne ?Ils vont : rien ne répond‖ dans l'éther taciturne.L'homme grelotte, seul et nu.L'étendue aux flots noirs‖ déborde, d'horreur pleine :L'énigme a peur du mot ;‖ l'infini semble à peinePouvoir contenir l'inconnu.

Toujours la nuit ! jamais‖ l'azur ! jamais l'aurore !Nous marchons. Nous n'avons‖ point fait un pas encore !Nous rêvons ce qu'Adam rêva ;La création flotte‖ et fuit, des vents battue ;Nous distinguons dans l'ombre‖ une immense statueEt nous lui disons : Jéhovah !

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.

Versification

Forme
23 sizains (sizains)
Rimes
23(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (92 de 12, 46 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
23 sizains
Mots à la rime
a bouche / farouche féminine, classiqueb d'immensité / clarté masculine, classiquec penches / branches féminine, classiquea apporte / porte féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquec lumière / première féminine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb échappés / frappez masculine, classiquec sépulcrale / spirale féminine, classiquea catacombes / tombes féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec sombre / ombre féminine, classiquea figure / obscure féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquec sublime / l'abîme féminine, classiquea débile / immobile féminine, classiqueb sommes-nous / genoux masculine, classiquec rencontre / montre féminine, classiquea l'ignore / sonore féminine, classiqueb fuit / nuit masculine, classiquec femmes / âmes féminine, classiquea cible / l'invisible féminine, classiqueb l'air / éclair masculine, classiquec dissoudre / foudre féminine, classiquea couvre / s'entr'ouvre féminine, classiqueb écueil / cercueil masculine, classiquec nombre / l'ombre féminine, classiquea vertèbres / ténèbres féminine, classiqueb pas masculine, classiquec passe / l'espace féminine, classiquea unique / communique féminine, classiqueb contagieux / prodigieux masculine, classiquec penche / blanche féminine, classiquea problème / blême féminine, classiqueb rayon / vision masculine, classiquec crépusculaire / éclaire féminine, classiquea marbre / d'arbre féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquec connaître / naître féminine, classiquea idées / bordées féminine, classiqueb tôt / haut masculine, classiquec étranges / anges féminine, classiquea faire / Préfère féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquec nocturne / l'urne féminine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquec plongent / songent féminine, classiquea tue / vêtue féminine, classiqueb détruit / nuit masculine, classiquec démence / immense féminine, classiquea nôtre / l'autre féminine, classiqueb errants / tyrans masculine, classiquec borne / morne féminine, classiquea haine / chaîne féminine, classiqueb haut / cachot masculine, classiquec nature / d'ouverture féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb court / sourd masculine, classiquec lègue / bègue féminine, classiquea races / faces féminine, classiqueb agité / obscurité masculine, classiquec aile / éternelle féminine, classiquea Saturne / taciturne féminine, classiqueb nu / l'inconnu masculine, classiquec pleine / peine féminine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb rêva / Jéhovah masculine, non classiquec battue / statue féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources