Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche
V. À mademoiselle Louise B
O vous l'âme profonde !‖ ô vous la sainte lyre !Vous souvient-il des temps‖ d'extase et de délire,Et des jeux triomphants,Et du soir qui tombait‖ des collines prochaines ?Vous souvient-il des jours ?‖ vous souvient-il des chênesEt des petits enfants ?
Et vous rappelez-vous‖ les amis, et la table,Et le rire éclatant‖ du père respectable,Et nos cris querelleurs,Le pré, l'étang, la barque,‖ et la lune, et la brise,Et les chants qui sortaient‖ de votre cœur, Louise,En attendant les pleurs !
Le parc avait des fleurs‖ et n'avait pas de marbres.Oh ! comme il était beau,‖ le vieillard, sous les arbres !Je le voyais parfoisDès l'aube sur un banc‖ s'asseoir tenant un livre ;Je sentais, j'entendais‖ l'ombre autour de lui vivreEt chanter dans les bois !
Il lisait, puis dormait‖ au baiser de l'aurore ;Et je le regardais‖ dormir, plus calme encoreQue ce paisible lieu,Avec son front serein‖ d'où sortait une flamme,Son livre ouvert devant‖ le soleil, et son âmeOuverte devant Dieu !
Et du fond de leur nid,‖ sous l'orme et sous l'érable,Les oiseaux admiraient‖ sa tête vénérable,Et, gais chanteurs tremblants,Ils guettaient, s'approchaient,‖ et souhaitaient dans l'ombreD'avoir, pour augmenter‖ la douceur du nid sombre,Un de ses cheveux blancs !
Puis il se réveillait,‖ s'en allait vers la grille,S'arrêtait pour parler‖ à ma petite fille,Et ces temps sont passés !Le vieillard et l'enfant‖ jasaient de mille choses…Vous ne voyiez donc pas‖ ces deux êtres, ô roses,Que vous refleurissez !
Avez-vous bien le cœur,‖ ô roses, de renaîtreDans le même bosquet,‖ sous la même fenêtre ?Où sont-ils, ces fronts purs ?N'était-ce pas vos sœurs,‖ ces deux âmes perduesQui vivaient, et se sont‖ si vite confonduesAux éternels azurs !
Est-ce que leur sourire,‖ est-ce que leurs paroles,O roses, n'allaient pas‖ réjouir vos corollesDans l'air silencieux,Et ne s'ajoutaient pas‖ à vos chastes délices,Et ne devenaient pas‖ parfums dans vos calices,Et rayons dans vos cieux ?
Ingrates ! vous n'avez‖ ni regrets, ni mémoire.Vous vous réjouissez‖ dans toute votre gloire ;Vous n'avez point pâli.Ah ! je ne suis qu'un homme‖ et qu'un roseau qui ploie,Mais je ne voudrais pas,‖ quant à moi, d'une joieFaite de tant d'oubli !
Oh ! qu'est-ce que le sort‖ a fait de tout ce rêve ?Où donc a-t-il jeté‖ l'humble cœur qui s'élève,Le foyer réchauffant,O Louise, et la vierge,‖ et le vieillard prospère,Et tous ces vœux profonds,‖ de moi pour votre père,De vous pour mon enfant !
Où sont-ils, les amis‖ de ce temps que j'adore ?Ceux qu'a pris l'ombre, et ceux‖ qui ne sont pas encoreTombés au flot sans bords ;Eux, les évanouis,‖ qu'un autre ciel réclame,Et vous, les demeurés,‖ qui vivez dans mon âme,Mais pas plus que les morts !
Quelquefois, je voyais,‖ de la colline en face,Mes quatre enfants jouer,‖ tableau que rien n'efface !Et j'entendais leurs chants ;Ému, je contemplais‖ ces aubes de moi-mêmeQui se levaient là-bas‖ dans la douceur suprêmeDes vallons et des champs !
Ils couraient, s'appelaient‖ dans les fleurs ; et les femmesSe mêlaient à leurs jeux‖ comme de blanches âmes ;Et tu riais, Armand !Et, dans l'hymen obscur‖ qui sans fin se consomme,La nature sentait‖ que ce qui sort de l'hommeEst divin et charmant !
Où sont-ils ? Mère, frère,‖ à son tour chacun sombre.Je saigne et vous saignez.‖ Mêmes douleurs ! même ombre !O jours trop tôt décrus !Ils vont se marier ;‖ faites venir un prêtre ;Qu'il revienne ! ils sont morts.‖ Et, le temps d'apparaître,Les voilà disparus !
Nous vivons tous penchés‖ sur un océan triste.L'onde est sombre. Qui donc‖ survit ? qui donc existe ?Ce bruit sourd, c'est le glas.Chaque flot est une âme ;‖ et tout fuit. Rien ne brille.Un sanglot dit : Mon père !‖ un sanglot dit : Ma fille !Un sanglot dit : Hélas !
Marine-Terrace, juin 1855.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (60 de 12, 30 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a lyre / délire féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec prochaines / chênes féminine, classiquea table / respectable féminine, classiqueb querelleurs / pleurs masculine, classiquec brise / Louise féminine, classiquea marbres / arbres féminine, classiqueb parfois / bois masculine, classiquec livre / vivre féminine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea l'érable / vénérable féminine, classiqueb tremblants / blancs masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea grille / fille féminine, classiqueb passés / refleurissez masculine, classiquec choses / roses féminine, classiquea renaître / fenêtre féminine, classiqueb purs / azurs masculine, classiquec perdues / confondues féminine, classiquea paroles / corolles féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec délices / calices féminine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb pâli / d'oubli masculine, classiquec ploie / joie féminine, classiquea rêve / s'élève féminine, classiqueb réchauffant / enfant masculine, classiquec prospère / père féminine, classiquea j'adore / encore féminine, classiqueb bords / morts masculine, classiquec réclame / âme féminine, classiquea face / n'efface féminine, classiqueb chants / champs masculine, classiquec moi-même / suprême féminine, classiquea femmes / âmes féminine, classiqueb Armand / charmant masculine, classiquec consomme / l'homme féminine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb décrus / disparus masculine, classiquec prêtre / d'apparaître féminine, classiquea triste / existe féminine, classiqueb glas / Hélas masculine, classiquec brille / fille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources