Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche

XX. Cérigo

Victor Hugo· 2 distiquess, alexandrins, 76 vers

I

Tout homme qui vieillit‖ est ce roc solitaireEt triste, Cérigo,‖ qui fut jadis Cythère,Cythère aux nids charmants,‖ Cythère aux myrtes verts,La conque de Cypris‖ sacrée au sein des mers.La vie auguste, goutte‖ à goutte, heure par heure,S'épand sur ce qui passe‖ et sur ce qui demeure ;Là-bas, la Grèce brille‖ agonisante, et l'œilS'emplit en la voyant‖ de lumière et de deuil ;La terre luit ; la nue‖ est de l'encens qui fume ;Des vols d'oiseaux de mer‖ se mêlent à l'écume ;L'azur frissonne ; l'eau‖ palpite ; et les rumeursSortent des vents, des flots,‖ des barques, des rameurs ;Au loin court quelque voile‖ hellène ou candiote.Cythère est là, lugubre,‖ épuisée, idiote,Tête de mort du rêve‖ amour, et crâne nuDu plaisir, ce chanteur‖ masqué, spectre inconnu.C'est toi ? qu'as-tu donc fait‖ de ta blanche tunique ?Cache ta gorge impure‖ et ta laideur cynique,O sirène ridée‖ et dont l'hymne s'est tu !Où donc êtes-vous, âme ?‖ étoile, où donc es-tu ?L'île qu'on adorait‖ de Lemnos à Lépante,Où se tordait d'amour‖ la chimère rampante,Où la brise baisait‖ les arbres frémissants,Où l'ombre disait : J'aime !‖ où l'herbe avait des sens,Qu'en a-t-on fait ? où donc‖ sont-ils, où donc sont-elles,Eux, les olympiens,‖ elles, les immortelles ?Où donc est Mars ? où donc‖ Éros ? où donc Psyché ?Où donc le doux oiseau‖ bonheur, effarouché ?Qu'en as-tu fait, rocher,‖ et qu'as-tu fait des roses ?Qu'as-tu fait des chansons‖ dans les soupirs écloses,Des danses, des gazons,‖ des bois mélodieux,De l'ombre que faisait‖ le passage des dieux ?Plus d'autels ; ô passé !‖ splendeurs évanouies !Plus de vierges au seuil‖ des antres éblouies ;Plus d'abeilles buvant‖ la rosée et le thym.Mais toujours le ciel bleu.‖ C'est-à-dire, ô destin !Sur l'homme, jeune ou vieux,‖ harmonie ou souffrance,Toujours la même mort‖ et la même espérance.Cérigo, qu'as-tu fait‖ de Cythère ? Nuit ! deuil !L'éden s'est éclipsé,‖ laissant à nu l'écueil.O naufragée, hélas !‖ c'est donc là que tu tombes !Les hiboux même ont peur‖ de l'île des colombes.Île, ô toi qu’on cherchait ! ô toi que nous fuyons,O spectre des baisers,‖ masure des rayons,Tu t'appelles oubli !‖ tu meurs, sombre captive !Et, tandis qu'abritant‖ quelque yole furtive,Ton cap, où rayonnaient‖ les temples fabuleux,Voit passer à son ombre‖ et sur les grands flots bleusLe pirate qui guette‖ ou le pêcheur d'épongesQui rôde, à l'horizon‖ Vénus fuit dans les songes.

II

Vénus ! Que parles-tu‖ de Vénus ? elle est là.Lève les yeux. Le jour‖ où Dieu la dévoilaPour la première fois‖ dans l'aube universelle,Elle ne brillait pas‖ plus qu'elle n'étincelle.Si tu veux voir l'étoile,‖ homme, lève les yeux.L'île des mers s'éteint,‖ mais non l'île des cieux ;Les astres sont vivants‖ et ne sont pas des chosesQui s'effeuillent, un soir‖ d'été, comme les roses.Oui, meurs, plaisir, mais vis,‖ amour ! ô vision,Flambeau, nid de l'azur‖ dont l'ange est l'alcyon,Beauté de l'âme humaine‖ et de l'âme divine,Amour, l'adolescent‖ dans l'ombre te devine,O splendeur ! et tu fais‖ le vieillard lumineux.Chacun de tes rayons‖ tient un homme en ses nœuds.Oh ! vivez et brillez‖ dans la brume qui tremble,Hymens mystérieux,‖ cœurs vieillissant ensemble,Malheurs de l'un par l'autre‖ avec joie adoptés,Dévouement, sacrifice,‖ austères voluptés,Car vous êtes l'amour,‖ la lueur éternelle !L'astre sacré que voit‖ l'âme, sainte prunelle,Le phare de toute heure,‖ et, sur l'horizon noir,L'étoile du matin‖ et l'étoile du soir !Ce monde inférieur,‖ où tout rampe et s'altère,À ce qui disparaît‖ et s'efface, Cythère,Le jardin qui se change‖ en rocher aux flancs nus ;La terre a Cérigo ;‖ mais le ciel a Vénus.

Juin 1855.

Versification

Forme
2 distiquess (distiques)
Rimes
38((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiquess
Mots à la rime
a solitaire / Cythère féminine, classiqueb verts / mers masculine, classiquec heure / demeure féminine, classiqued l'œil / deuil masculine, classiquee fume / l'écume féminine, classiquef rumeurs / rameurs masculine, classiqueg candiote / idiote féminine, classiqueh nu / inconnu masculine, classiquei tunique / cynique féminine, classiquej tu / es-tu masculine, classiquek Lépante / rampante féminine, classiquel frémissants / sens masculine, classiquem sont-elles / immortelles féminine, classiquen Psyché / effarouché masculine, classiqueo roses / écloses féminine, classiquep mélodieux / dieux masculine, classiqueq évanouies / éblouies féminine, classiquer thym / destin masculine, classiques souffrance / espérance féminine, classiquet deuil / l'écueil masculine, classiqueu tombes / colombes féminine, classiquev fuyons / rayons masculine, classiquew captive / furtive féminine, classiquex fabuleux / bleus masculine, classiquey d'éponges / songes féminine, classiquea là / dévoila masculine, classiqueb universelle / n'étincelle féminine, classiquec yeux / cieux masculine, classiqued choses / roses féminine, classiquee vision / l'alcyon masculine, classiquef divine / devine féminine, classiqueg lumineux / nœuds masculine, classiqueh tremble / ensemble féminine, classiquei adoptés / voluptés masculine, classiquej éternelle / prunelle féminine, classiquek noir / soir masculine, classiquel s'altère / Cythère féminine, classiquem nus / Vénus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources