Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche
XIV. Claire P
Quel âge hier ? Vingt ans.‖ Et quel âge aujourd'hui ?L'éternité. Ce front‖ pendant une heure a lui.Elle avait les doux chants‖ et les grâces superbes ;Elle semblait porter‖ de radieuses gerbes ;Rien qu'à la voir passer,‖ on lui disait : Merci !Qu'est-ce donc que la vie,‖ hélas ! pour mettre ainsiLes êtres les plus purs‖ et les meilleurs en fuite ?Et, moi, je l'avais vue‖ encor toute petite.Elle me disait vous,‖ et je lui disais tu.Son accent ineffable‖ avait cette vertuDe faire en mon esprit,‖ douces voix éloignées,Chanter le vague chœur‖ de mes jeunes années.Il n'a brillé qu'un jour,‖ ce beau front ingénu.Elle était fiancée‖ à l'hymen inconnu.À qui mariez-vous,‖ mon Dieu, toutes ces vierges ?Un vague et pur reflet‖ de la lueur des ciergesFlottait dans son regard‖ céleste et rayonnant ;Elle était grande et blanche‖ et gaie ; et, maintenant,Allez à Saint-Mandé,‖ cherchez dans le champ sombre,Vous trouverez le lit‖ de sa noce avec l'ombre ;Vous trouverez la tombe‖ où gît ce lys vermeil ;Et c'est là que tu fais‖ ton éternel sommeil,Toi qui, dans ta beauté‖ naïve et recueillie,Mêlais à la madone‖ auguste d'ItalieLa Flamande qui rit‖ à travers les houblons,Douce Claire aux yeux noirs‖ avec des cheveux blonds.
Elle s'en est allée‖ avant d'être une femme ;N'étant qu'un ange encor ;‖ le ciel a pris son âmePour la rendre en rayons‖ à nos regards en pleurs,Et l'herbe, sa beauté,‖ pour nous la rendre en fleurs.
Les êtres étoilés‖ que nous nommons archangesLa bercent dans leurs bras‖ au milieu des louanges,Et, parmi les clartés,‖ les lyres, les chansons,D'en haut elle sourit‖ à nous qui gémissons.Elle sourit, et dit‖ aux anges sous leurs voiles :Est-ce qu'il est permis‖ de cueillir des étoiles ?Et chante, et, se voyant‖ elle-même flambeau,Murmure dans l'azur :‖ Comme le ciel est beau !Mais cela ne fait rien‖ à sa mère qui pleure ;La mère ne veut pas‖ que son doux enfant meureEt s'en aille, laissant‖ ses fleurs sur le gazon,Hélas ! et le silence‖ au seuil de la maison !
Son père, le sculpteur,‖ s'écriait : — Qu'elle est belle !Je ferai sa statue‖ aussi charmante qu'elle.C'est pour elle qu'avril‖ fleurit les verts sentiers.Je la contemplerai‖ pendant des mois entiersEt je ferai venir‖ du marbre de Carrare.Ce bloc prendra sa forme‖ éblouissante et rare ;Elle restera chaste‖ et candide à côté.On dira : « Le sculpteur‖ a deux filles : Beauté« Et Pudeur ; Ombre et Jour ;‖ la Vierge et la Déesse ;« Quel est cet ouvrier‖ de Rome ou de la Grèce« Qui, trouvant dans son art‖ des secrets inconnus,« En copiant Marie,‖ a su faire Vénus ? »
Le marbre restera‖ dans la montagne blanche,Hélas ! car c'est à l'heure‖ où tout rit, que tout penche ;Car nos mains gardent mal‖ tout ce qui nous est cher ;Car celle qu'on croyait‖ d'azur était de chair ;Et celui qui taillait‖ le marbre était de verre ;Et voilà que le vent‖ a soufflé, Dieu sévère,Sur la vierge au front pur,‖ sur le maître au bras fort ;Et que la fille est morte,‖ et que le père est mort !
Claire, tu dors. Ta mère,‖ assise sur ta fosse,Dit : — Le parfum des fleurs‖ est faux, l'aurore est fausse,L'oiseau qui chante au bois‖ ment, et le cygne ment,L'étoile n'est pas vraie‖ au fond du firmament,Le ciel n'est pas le ciel‖ et là-haut rien ne brille,Puisque, lorsque je crie‖ à ma fille : « Ma fille,« Je suis là. Lève-toi !‖ » quelqu'un le lui défend ;Et que je ne puis pas‖ réveiller mon enfant ! —
Juin 1854.
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 35((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a aujourd'hui / lui masculine, classiqueb superbes / gerbes féminine, classiquec Merci / ainsi masculine, classiqued fuite / petite féminine, classiquee tu / vertu masculine, classiquef éloignées / années féminine, classiqueg ingénu / inconnu masculine, classiqueh vierges / cierges féminine, classiquei rayonnant / maintenant masculine, classiquej sombre / l'ombre féminine, classiquek vermeil / sommeil masculine, classiquel recueillie / d'Italie féminine, classiquem houblons / blonds masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea archanges / louanges féminine, classiqueb chansons / gémissons masculine, classiquec voiles / étoiles féminine, classiqued flambeau / beau masculine, classiquee pleure / meure féminine, classiquef gazon / maison masculine, classiquea belle / qu'elle féminine, classiqueb sentiers / entiers masculine, classiquec Carrare / rare féminine, classiqued côté / Beauté masculine, classiquee Déesse / Grèce féminine, classiquef inconnus / Vénus masculine, classiquea blanche / penche féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquec verre / sévère féminine, classiqued fort / mort masculine, classiquea fosse / fausse féminine, classiqueb ment / firmament masculine, classiquec brille / fille féminine, classiqued défend / enfant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
70 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources