Les contemplations, 1855· Livre cinquième En marche
XIII. Paroles sur la dune
Maintenant que mon temps‖ décroît comme un flambeau,Que mes tâches sont terminées ;Maintenant que voici‖ que je touche au tombeauPar les deuils et par les années,
Et qu'au fond de ce ciel‖ que mon essor rêva,Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,Comme le tourbillon‖ du passé qui s'en va,Tant de belles heures sonnées ;
Maintenant que je dis :‖ — Un jour, nous triomphons ;Le lendemain, tout est mensonge ! —Je suis triste, et je marche‖ au bord des flots profonds,Courbé comme celui qui songe.
Je regarde, au-dessus‖ du mont et du vallon,Et des mers sans fin remuées,S'envoler sous le bec‖ du vautour aquilon,Toute la toison des nuées ;
J'entends le vent dans l'air,‖ la mer sur le récif,L'homme liant la gerbe mûre ;J'écoute, et je confronte‖ en mon esprit pensifCe qui parle à ce qui murmure ;
Et je reste parfois‖ couché sans me leverSur l'herbe rare de la dune,Jusqu'à l'heure où l'on voit‖ apparaître et rêverLes yeux sinistres de la lune.
Elle monte, elle jette‖ un long rayon dormantÀ l'espace, au mystère, au gouffre ;Et nous nous regardons‖ tous les deux fixement,Elle qui brille et moi qui souffre.
Où donc s'en sont allés‖ mes jours évanouis ?Est-il quelqu'un qui me connaisse ?Ai-je encor quelque chose‖ en mes yeux éblouis,De la clarté de ma jeunesse ?
Tout s'est-il envolé ?‖ Je suis seul, je suis las ;J'appelle sans qu'on me réponde ;O vents ! ô flots ! ne suis-je‖ aussi qu'un souffle, hélas !Hélas ! ne suis-je aussi qu'une onde ?
Ne verrai-je plus rien‖ de tout ce que j'aimais ?Au dedans de moi le soir tombe.O terre, dont la brume‖ efface les sommets,Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
Ai-je donc vidé tout,‖ vie, amour, joie, espoir ?J'attends, je demande, j'implore ;Je penche tour à tour‖ mes urnes pour avoirDe chacune une goutte encore !
Comme le souvenir‖ est voisin du remord !Comme à pleurer tout nous ramène !Et que je te sens froide‖ en te touchant, ô mort,Noir verrou de la porte humaine !
Et je pense, écoutant‖ gémir le vent amer,Et l'onde aux plis infranchissables ;L'été rit, et l'on voit‖ sur le bord de la merFleurir le chardon bleu des sables.
5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (26 de 8, 26 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a flambeau / tombeau masculine, classiqueb terminées / années féminine, classiquea rêva / va masculine, classiqueb entraînées / sonnées féminine, classiquea triomphons / profonds masculine, classiqueb mensonge / songe féminine, classiquea vallon / aquilon masculine, classiqueb remuées / nuées féminine, classiquea récif / pensif masculine, classiqueb mûre / murmure féminine, classiquea lever / rêver masculine, classiqueb dune / lune féminine, classiquea dormant / fixement masculine, classiqueb gouffre / souffre féminine, classiquea évanouis / éblouis masculine, classiqueb connaisse / jeunesse féminine, classiquea las / hélas masculine, classiqueb réponde / onde féminine, classiquea j'aimais / sommets masculine, classiqueb tombe féminine, classiquea espoir / avoir masculine, classiqueb j'implore / encore féminine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb ramène / humaine féminine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb infranchissables / sables féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources