Les contemplations, 1855· Livre quatrième Pauca Meae
XIII. Veni, vidi, vixi
J'ai bien assez vécu,‖ puisque dans mes douleursJe marche, sans trouver‖ de bras qui me secourent,Puisque je ris à peine‖ aux enfants qui m'entourent,Puisque je ne suis plus‖ réjoui par les fleurs ;
Puisqu'au printemps, quand Dieu‖ met la nature en fête,J'assiste, esprit sans joie,‖ à ce splendide amour ;Puisque je suis à l'heure‖ où l'homme fuit le jour,Hélas ! et sent de tout‖ la tristesse secrète ;
Puisque l'espoir serein‖ dans mon âme est vaincu ;Puisqu'en cette saison‖ des parfums et des roses,O ma fille ! j'aspire‖ à l'ombre où tu reposes,Puisque mon cœur est mort,‖ j'ai bien assez vécu.
Je n'ai pas refusé‖ ma tâche sur la terre.Mon sillon ? Le voilà.‖ Ma gerbe ? La voici.J'ai vécu souriant,‖ toujours plus adouci,Debout, mais incliné‖ du côté du mystère.
J'ai fait ce que j'ai pu ;‖ j'ai servi, j'ai veillé,Et j'ai vu bien souvent‖ qu'on riait de ma peine.Je me suis étonné‖ d'être un objet de haine,Ayant beaucoup souffert‖ et beaucoup travaillé.
Dans ce bagne terrestre‖ où ne s'ouvre aucune aile,Sans me plaindre, saignant,‖ et tombant sur les mains,Morne, épuisé, raillé‖ par les forçats humains,J'ai porté mon chaînon‖ de la chaîne éternelle.
Maintenant, mon regard‖ ne s'ouvre qu'à demi ;Je ne me tourne plus‖ même quand on me nomme ;Je suis plein de stupeur‖ et d'ennui, comme un hommeQui se lève avant l'aube‖ et qui n'a pas dormi.
Je ne daigne plus même,‖ en ma sombre paresse,Répondre à l'envieux‖ dont la bouche me nuit.O Seigneur ! ouvrez-moi‖ les portes de la nuit,Afin que je m'en aille‖ et que je disparaisse !
Avril 1848.
Versification
- Forme
- 8 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 8(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 quatrains
- Mots à la rime
- a douleurs / fleurs masculine, classiqueb secourent / m'entourent féminine, classiquea fête / secrète féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquea vaincu / vécu masculine, classiqueb roses / reposes féminine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb voici / adouci masculine, classiquea veillé / travaillé masculine, classiqueb peine / haine féminine, classiquea aile / éternelle féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea demi / dormi masculine, classiqueb nomme / homme féminine, classiquea paresse / disparaisse féminine, classiqueb nuit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
32 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources