Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore
XIV. À Granville, en 1836
Voici juin. Le moineau railleDans les champs les amoureux ;Le rossignol de murailleChante dans son nid pierreux.
Les herbes et les branchages,Pleins de soupirs et d'abois,Font de charmants rabâchagesDans la profondeur des bois.
La grive et la tourterelleProlongent, dans les nids sourds,La ravissante querelleDes baisers et des amours.
Sous les treilles de la plaine,Dans l'antre où verdit l'osier,Virgile enivre Silène,Et Rabelais Grandgousier.
O Virgile, verse à boire !Verse à boire, ô Rabelais !La forêt est une gloire ;La caverne est un palais !
Il n'est pas de lac ni d'îleQui ne nous prenne au gluau,Qui n'improvise une idylle,Ou qui ne chante un duo.
Car l'amour chasse aux bocages,Et l'amour pêche aux ruisseaux,Car les belles sont les cagesDont nos cœurs sont les oiseaux.
De la source, sa cuvette,La fleur, faisant son miroir,Dit : « Bonjour », à la fauvette,Et dit au hibou : « Bonsoir. »
Le toit espère la gerbe,Pain d'abord et chaume après ;La croupe du bœuf dans l'herbeSemble un mont dans les forêts.
L'étang rit à la macreuse,Le pré rit au loriot,Pendant que l'ornière creuseGronde le lourd chariot.
L'or fleurit en giroflée ;L'ancien zéphyr fabuleuxSouffle avec sa joue enfléeAu fond des nuages bleus.
Jersey, sur l'onde docile,Se drape d'un beau ciel pur,Et prend des airs de SicileDans un grand haillon d'azur.
Partout l'églogue est écrite ;Même en la froide Albion,L'air est plein de Théocrite,Le vent sait par cœur Bion ;
Et redit, mélancolique,La chanson que fredonnaMoschus, grillon bucoliqueDe la cheminée Etna.
L'hiver tousse, vieux phthisique,Et s'en va ; la brume fond ;Les vagues font la musiqueDes vers que les arbres font.
Toute la nature sombreVerse un mystérieux jour ;L'âme qui rêve a plus d'ombreEt la fleur a plus d'amour.
L'herbe éclate en pâquerettes ;Les parfums, qu'on croit muets,Content les peines secrètesDes liserons aux bleuets.
Les petites ailes blanchesSur les eaux et les sillonsS'abattent en avalanches ;Il neige des papillons.
Et sur la mer, qui reflèteL'aube au sourire d'émail,La bruyère violetteMet au vieux mont un camail ;
Afin qu'il puisse, à l'abîmeQu'il contient et qu'il bénit,Dire sa messe sublimeSous sa mitre de granit.
Granville, juin 1836.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a raille / muraille féminine, classiqueb amoureux / pierreux masculine, classiquea branchages / rabâchages féminine, classiqueb d'abois / bois masculine, classiquea tourterelle / querelle féminine, classiqueb sourds / amours masculine, classiquea plaine / Silène féminine, classiqueb l'osier / Grandgousier masculine, classiquea boire / gloire féminine, classiqueb Rabelais / palais masculine, classiquea d'île / idylle féminine, classiqueb gluau / duo masculine, classiquea bocages / cages féminine, classiqueb ruisseaux / oiseaux masculine, classiquea cuvette / fauvette féminine, classiqueb miroir / Bonsoir masculine, classiquea gerbe / l'herbe féminine, classiqueb après / forêts masculine, classiquea macreuse / creuse féminine, classiqueb loriot / chariot masculine, classiquea giroflée / enflée féminine, classiqueb fabuleux / bleus masculine, classiquea docile / Sicile féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquea écrite / Théocrite féminine, classiqueb Albion / Bion masculine, classiquea mélancolique / bucolique féminine, classiqueb fredonna / Etna masculine, classiquea phthisique / musique féminine, classiqueb fond / font masculine, classiquea sombre / d'ombre féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea pâquerettes / secrètes féminine, classiqueb muets / bleuets masculine, classiquea blanches / avalanches féminine, classiqueb sillons / papillons masculine, classiquea reflète / violette féminine, classiqueb d'émail / camail masculine, classiquea l'abîme / sublime féminine, classiqueb bénit / granit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources