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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore

XIII. À propos d’Horace

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 218 vers

Marchands de grec ! marchands‖ de latin ! cuistres ! dogues !Philistins ! magisters !‖ je vous hais, pédagogues !Car, dans votre aplomb grave,‖ infaillible, hébété,Vous niez l'idéal,‖ la grâce et la beauté !Car vos textes, vos lois,‖ vos règles sont fossiles !Car, avec l'air profond,‖ vous êtes imbéciles !Car vous enseignez tout,‖ et vous ignorez tout !Car vous êtes mauvais‖ et méchants ! — Mon sang boutRien qu'à songer au temps‖ où, rêveuse bourrique,Grand diable de seize ans,‖ j'étais en rhétorique !Que d'ennuis ! de fureurs !‖ de bêtises ! — gredins ! —Que de froids châtiments‖ et que de chocs soudains !« Dimanche en retenue‖ et cinq cents vers d'Horace ! »Je regardais le monstre‖ aux ongles noirs de crasse,Et je balbutiais :‖ « Monsieur… — Pas de raisons !« Vingt fois l'ode à Plancus‖ et l'épître aux Pisons ! »Or, j'avais justement,‖ ce jour-là, — douce idéeQui me faisait rêver‖ d'Armide et d'Haydée, —Un rendez-vous avec‖ la fille du portier.Grand Dieu ! perdre un tel jour !‖ le perdre tout entier !Je devais, en parlant‖ d'amour, extase pure !En l'enivrant avec‖ le ciel et la nature,La mener, si le temps‖ n'était pas trop mauvais,Manger de la galette‖ aux buttes Saint-Gervais !Rêve heureux ! je voyais,‖ dans ma colère bleue,Tout cet Éden, congé,‖ les lilas, la banlieueEt j'entendais, parmi‖ le thym et le muguet,Les vagues violons‖ de la mère Saguet !O douleur ! furieux,‖ je montais à ma chambre,Fournaise au mois de juin,‖ et glacière en décembre ;Et, là, je m’écriais :— Horace ! ô bon garçon !Qui vivais dans le calme‖ et selon la raison,Et qui t'allais poser,‖ dans ta sagesse franche,Sur tout, comme l'oiseau‖ se pose sur la branche,Sans peser, sans rester,‖ ne demandant aux dieuxQue le temps de chanter‖ ton chant libre et joyeux !Tu marchais, écoutant‖ le soir, sous les charmilles,Les rires étouffés‖ des folles jeunes filles,Les doux chuchotements‖ dans l'angle obscur du bois ;Tu courtisais ta belle‖ esclave quelquefois,Myrtale aux blonds cheveux,‖ qui s'irrite et se cabreComme la mer creusant‖ les golfes de Calabre,Ou bien tu t'accoudais‖ à table, buvant secTon vin que tu mettais‖ toi-même en un pot grec.Pégase te soufflait‖ des vers de sa narine ;Tu songeais ; tu faisais‖ des odes à Barine,À Mécène, à Virgile,‖ à ton champ de Tibur,À Chloë, qui passait‖ le long de ton vieux mur,Portant sur son beau front‖ l'amphore délicate.La nuit, lorsque Phœbé‖ devient la sombre Hécate,Les halliers s'emplissaient‖ pour toi de visions ;Tu voyais des lueurs,‖ des formes, des rayons,Cerbère se frotter,‖ la queue entre les jambes,À Bacchus, dieu des vins‖ et père des ïambes ;Silène digérer‖ dans sa grotte, pensif ;Et se glisser dans l'ombre,‖ et s'enivrer, lascif,Aux blanches nudités‖ des nymphes peu vêtues,Le faune aux pieds de chèvre,‖ aux oreilles pointues !Horace, quand grisé‖ d'un petit vin sabin,Tu surprenais Glycère‖ ou Lycoris au bain,Qui t'eût dit, ô Flaccus !‖ quand tu peignais à RomeLes jeunes chevaliers‖ courant dans l'hippodrome,Comme Molière a peint‖ en France les marquis,Que tu faisais ces vers‖ charmants, profonds, exquis,Pour servir, dans le siècle‖ odieux où nous sommes,D'instruments de torture‖ à d'horribles bonshommes,Mal peignés, mal vêtus,‖ qui mâchent, lourds pédants,Comme un singe une fleur,‖ ton nom entre leurs dents !Grimauds hideux qui n'ont,‖ tant leur tête est vidée,Jamais eu de maîtresse‖ et jamais eu d'idée !

Puis j’ajoutais, farouche :— O cancres ! qui mettezUne soutane aux dieux‖ de l'éther irrités,Un béguin à Diane,‖ et qui de vos tricornesCoiffez sinistrement‖ les olympiens mornes,Eunuques, tourmenteurs,‖ crétins, soyez maudits !Car vous êtes les vieux,‖ les noirs, les engourdis,Car vous êtes l'hiver ;‖ car vous êtes, ô cruches !L'ours qui va dans les bois‖ cherchant un arbre à ruches,L'ombre, le plomb, la mort,‖ la tombe, le néant !Nul ne vit près de vous‖ dressé sur son séant ;Et vous pétrifiez‖ d'une haleine sordideLe jeune homme naïf,‖ étincelant, splendide ;Et vous vous approchez‖ de l'aurore, endormeurs !À Pindare serein‖ plein d'épiques rumeurs,À Sophocle, à Térence,‖ à Plaute, à l'ambroisie,O traîtres, vous mêlez‖ l'antique hypocrisie,Vos ténèbres, vos mœurs,‖ vos jougs, vos exeats,Et l'assoupissement‖ des noirs couvents béats ;Vos coups d'ongle rayant‖ tous les sublimes livres,Vos préjugés qui font‖ vos yeux de brouillard ivres,L'horreur de l'avenir,‖ la haine du progrès ;Et vous faites, sans peur,‖ sans pitié, sans regrets,À la jeunesse, aux cœurs‖ vierges, à l'espérance,Boire dans votre nuit‖ ce vieil opium rance !O fermoirs de la bible‖ humaine ! sacristainsDe l'art, de la science,‖ et des maîtres lointains,Et de la vérité‖ que l'homme aux cieux épèle,Vous changez ce grand temple‖ en petite chapelle !Guichetiers de l'esprit,‖ faquins dont le goût sûrMène en laisse le beau ;‖ porte-clefs de l'azur,Vous prenez Théocrite,‖ Eschyle aux sacrés voiles,Tibulle plein d'amour,‖ Virgile plein d'étoiles ;Vous faites de l'enfer‖ avec ces paradis !

Et, ma rage croissant, je reprenais :— Maudits,Ces monastères sourds !‖ bouges ! prisons haïes !Oh ! comme on fit jadis‖ au pédant de Veïes,Culotte bas, vieux tigre !‖ Écoliers ! écoliers !Accourez par essaims,‖ par bandes, par milliers,Du gamin de Paris‖ au groeculus de Rome,Et coupez du bois vert,‖ et fouaillez-moi cet homme !Jeunes bouches, mordez‖ le metteur de bâillons !Le mannequin sur qui‖ l'on drape des haillonsÀ tout autant d'esprit‖ que ce cuistre en son antre,Et tout autant de cœur ;‖ et l'un a dans le ventreDu latin et du grec‖ comme l'autre a du foin.Ah ! je prends Phyllodoce‖ et Xanthis à témoinQue je suis amoureux‖ de leurs claires tuniques ;Mais je hais l'affreux tas‖ des vils pédants iniques !Confier un enfant,‖ je vous demande un peu,À tous ces êtres noirs !‖ autant mettre, morbleu !La mouche en pension‖ chez une tarentule !Ces moines, expliquer‖ Platon, lire Catulle,Tacite racontant‖ le grand Agricola,Lucrèce ! eux, déchiffrer‖ Homère, ces gens-là !Ces diacres ! ces bedeaux‖ dont le groin renifle !Crânes d'où sort la nuit,‖ pattes d'où sort la gifle,Vieux dadais à l'air rogue,‖ au sourcil triomphant,Qui ne savent pas même‖ épeler un enfant !Ils ignorent comment‖ l'âme naît et veut croître.Cela vous a Laharpe‖ et Nonotte pour cloître !Ils en sont à l'A, B‖, C, D, du cœur humain ;Ils sont l'horrible Hier‖ qui veut tuer Demain ;Ils offrent à l'aiglon‖ leurs règles d'écrevisses.Et puis ces noirs tessons‖ ont une odeur de vices.O vieux pots égueulés‖ des soifs qu'on ne dit pas !Le pluriel met une S‖ à leurs meâs culpâs,Les boucs mystérieux,‖ en les voyant, s'indignent,Et, quand on dit : « Amour !‖ » terre et cieux ! ils se signent.Leur vieux viscère mort‖ insulte au cœur naissant.Ils le prennent de haut‖ avec l'adolescent,Et ne tolèrent pas‖ le jour entrant dans l'âmeSous la forme pensée‖ ou sous la forme femme.Quand la muse apparaît,‖ ces hurleurs de holàDisent : « Qu'est-ce que c'est‖ que cette folle-là ? »Et, devant ses beautés,‖ de ses rayons accrues,Ils reprennent : « Couleurs‖ dures, nuances crues ;« Vapeurs, illusions,‖ rêves ; et quel travers« Avez-vous de fourrer‖ l'arc-en-ciel dans vos vers ? »Ils raillent les enfants,‖ ils raillent les poëtes ;Ils font aux rossignols‖ leurs gros yeux de chouettes ;L'enfant est l'ignorant,‖ ils sont l'ignorantin ;Ils raturent l'esprit,‖ la splendeur, le matin ;Ils sarclent l'idéal‖ ainsi qu'un barbarisme,Et ces culs de bouteille‖ ont le dédain du prisme !

Ainsi l'on m'entendait‖ dans ma geôle crier.

Le monologue avait‖ le temps de varier.Et je m'exaspérais,‖ faisant la faute énorme,Ayant raison au fond,‖ d'avoir tort dans la forme.Après l'abbé Tuet,‖ je maudissais Bezout ;Car, outre les pensums‖ où l'esprit se dissout,J'étais alors en proie‖ à la mathématique.Temps sombre ! enfant ému‖ du frisson poétique,Pauvre oiseau qui heurtais‖ du crâne mes barreaux,On me livrait tout vif‖ aux chiffres, noirs bourreaux ;On me faisait de force‖ ingurgiter l'algèbre ;On me liait au fond‖ d'un Boisbertrand funèbre ;On me tordait, depuis‖ les ailes jusqu'au bec,Sur l'affreux chevalet‖ des X et des Y ;Hélas ! on me fourrait‖ sous les os maxillairesLe théorème orné‖ de tous ses corollaires ;Et je me débattais,‖ lugubre patientDu diviseur prêtant‖ main-forte au quotient.De là mes cris.

Un jour, quand l’homme sera sage,Lorsqu'on n'instruira plus‖ les oiseaux par la cage,Quand les sociétés‖ difformes sentirontDans l'enfant mieux compris‖ se redresser leur front,Que, des libres essors‖ ayant sondé les règles,On connaîtra la loi‖ de croissance des aigles,Et que le plein midi‖ rayonnera pour tous,Savoir étant sublime,‖ apprendre sera doux.Alors, tout en laissant‖ au sommet des étudesLes grands livres latins‖ et grecs, ces solitudesOù l'éclair gronde, où luit‖ la mer, où l'astre rit,Et qu'emplissent les vents‖ immenses de l'esprit,C'est en les pénétrant‖ d'explication tendre,En les faisant aimer,‖ qu'on les fera comprendre.Homère emportera‖ dans son vaste refluxL'écolier ébloui ;‖ l'enfant ne sera plusUne bête de somme‖ attelée à Virgile ;Et l'on ne verra plus‖ ce vif esprit agileDevenir, sous le fouet‖ d'un cuistre ou d'un abbé,Le lourd cheval poussif‖ du pensum embourbé.Chaque village aura,‖ dans un temple rustique,Dans la lumière, au lieu‖ du magister antique,Trop noir pour que jamais‖ le jour y pénétrât,L'instituteur lucide‖ et grave, magistratDu progrès, médecin‖ de l'ignorance, et prêtreDe l'idée ; et dans l'ombre‖ on verra disparaîtreL'éternel écolier‖ et l'éternel pédant.L'aube vient en chantant,‖ et non pas en grondant.Nos fils riront de nous‖ dans cette blanche sphère ;Ils se demanderont‖ ce que nous pouvions faireEnseigner au moineau‖ par le hibou hagard.Alors, le jeune esprit‖ et le jeune regardSe lèveront avec‖ une clarté sereineVers la science auguste,‖ aimable et souveraine ;Alors, plus de grimoire‖ obscur, fade, étouffant ;Le maître, doux apôtre‖ incliné sur l'enfant,Fera, lui versant Dieu,‖ l'azur et l'harmonie,Boire la petite âme‖ à la coupe infinie.Alors, tout sera vrai,‖ lois, dogmes, droits, devoirs.Tu laisseras passer‖ dans tes jambages noirsUne pure lueur,‖ de jour en jour moins sombre,O nature, alphabet‖ des grandes lettres d'ombre !

Paris, mai 1831.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
107((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a dogues / pédagogues féminine, classiqueb hébété / beauté masculine, classiquec fossiles / imbéciles féminine, classiqued tout / bout masculine, classiquee bourrique / rhétorique féminine, classiquef gredins / soudains masculine, classiqueg d'Horace / crasse féminine, classiqueh raisons / Pisons masculine, classiquei idée / d'Haydée féminine, classiquej portier / entier masculine, classiquek pure / nature féminine, classiquel mauvais / Saint-Gervais masculine, classiquem bleue / banlieue féminine, classiquen muguet / Saguet masculine, classiqueo chambre / décembre féminine, classiquep m’écriais / garçon / raison masculine, classiqueq franche / branche féminine, classiquer dieux / joyeux masculine, classiques charmilles / filles féminine, classiquet bois / quelquefois masculine, classiqueu cabre / Calabre féminine, classiquev sec / grec masculine, classiquew narine / Barine féminine, classiquex Tibur / mur masculine, classiquey délicate / Hécate féminine, classiquez visions / rayons masculine, classiquea jambes / ïambes féminine, classiqueb pensif / lascif masculine, classiquec vêtues / pointues féminine, classiqued sabin / bain masculine, classiquee Rome / l'hippodrome féminine, équivalentef marquis / exquis masculine, classiqueg sommes / bonshommes féminine, classiqueh pédants / dents masculine, classiquei vidée / d'idée féminine, classiquea farouche / mettez / irrités masculine, classiqueb tricornes / mornes féminine, classiquec maudits / engourdis masculine, classiqued cruches / ruches féminine, classiquee néant / séant masculine, classiquef sordide / splendide féminine, classiqueg endormeurs / rumeurs masculine, classiqueh l'ambroisie / hypocrisie féminine, classiquei exeats / béats masculine, classiquej livres / ivres féminine, classiquek progrès / regrets masculine, classiquel l'espérance / rance féminine, classiquem sacristains / lointains masculine, classiquen épèle / chapelle féminine, classiqueo sûr / l'azur masculine, classiquep voiles / d'étoiles féminine, classiqueq paradis / reprenais / Maudits masculine, classiqueb haïes / Veïes féminine, classiquec écoliers / milliers masculine, classiqued Rome / homme féminine, classiquee bâillons / haillons masculine, classiquef antre / ventre féminine, classiqueg foin / témoin masculine, classiqueh tuniques / iniques féminine, classiquei peu / morbleu masculine, classiquej tarentule / Catulle féminine, classiquek Agricola / gens-là masculine, classiquel renifle / gifle féminine, classiquem triomphant / enfant masculine, classiquen croître / cloître féminine, classiqueo humain / Demain masculine, classiquep d'écrevisses / vices féminine, classiqueq pas / culpâs masculine, classiquer s'indignent / signent féminine, classiques naissant / l'adolescent masculine, classiquet l'âme / femme féminine, classiqueu holà / folle-là masculine, classiquev accrues / crues féminine, classiquew travers / vers masculine, classiquex poëtes / chouettes féminine, classiquey l'ignorantin / matin masculine, classiquez barbarisme / prisme féminine, classiquea crier / varier masculine, classiqueb énorme / forme féminine, classiquec Bezout / dissout masculine, classiqued mathématique / poétique féminine, classiquee barreaux / bourreaux masculine, classiquef l'algèbre / funèbre féminine, classiqueg bec / Y masculine, classiqueh maxillaires / corollaires féminine, classiquei patient / quotient masculine, classiquea cris / sage / cage féminine, classiqueb sentiront / front masculine, classiquec règles / aigles féminine, classiqued tous / doux masculine, classiquee études / solitudes féminine, classiquef rit / l'esprit masculine, classiqueg tendre / comprendre féminine, classiqueh reflux / plus masculine, classiquei Virgile / agile féminine, classiquej abbé / embourbé masculine, classiquek rustique / antique féminine, classiquel pénétrât / magistrat masculine, classiquem prêtre / disparaître féminine, classiquen pédant / grondant masculine, classiqueo sphère / faire féminine, classiquep hagard / regard masculine, classiqueq sereine / souveraine féminine, classiquer étouffant / l'enfant masculine, classiques l'harmonie / infinie féminine, classiquet devoirs / noirs masculine, classiqueu sombre / d'ombre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

218 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources