Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves
XVII. Chose vue un jour de printemps
Entendant des sanglots,‖ je poussai cette porte.
Les quatre enfants pleuraient‖ et la mère était morte.Tout dans ce lieu lugubre‖ effrayait le regard.Sur le grabat gisait‖ le cadavre hagard ;C'était déjà la tombe‖ et déjà le fantôme.Pas de feu ; le plafond‖ laissait passer le chaume.Les quatre enfants songeaient‖ comme quatre vieillards.On voyait, comme une aube‖ à travers des brouillards,Aux lèvres de la morte‖ un sinistre sourire ;Et l'aîné, qui n'avait‖ que six ans, semblait dire :« Regardez donc cette ombre‖ où le sort nous a mis ! »
Un crime en cette chambre‖ avait été commis.Ce crime, le voici :‖ — Sous le ciel qui rayonne,Une femme est candide,‖ intelligente, bonne ;Dieu, qui la suit d'en haut‖ d'un regard attendri,La fit pour être heureuse.‖ Humble, elle a pour mariUn ouvrier ; tous deux,‖ sans aigreur, sans envie,Tirent d'un pas égal‖ le licou de la vie.Le choléra lui prend‖ son mari ; la voilàVeuve avec la misère‖ et quatre enfants qu'elle a.Alors, elle se met‖ au labeur comme un homme.Elle est active, propre,‖ attentive, économe ;Pas de drap à son lit,‖ pas d'âtre à son foyer ;Elle ne se plaint pas,‖ sert qui veut l'employer,Ravaude de vieux bas,‖ fait des nattes de paille,Tricote, file, coud,‖ passe les nuits, travaillePour nourrir ses enfants ;‖ elle est honnête enfin.Un jour, on va chez elle,‖ elle est morte de faim.
Oui, les buissons étaient‖ remplis de rouges-gorges,Les lourds marteaux sonnaient‖ dans la lueur des forges,Les masques abondaient‖ dans les bals, et partoutLes baisers soulevaient‖ la dentelle du loup ;Tout vivait ; les marchands‖ comptaient de grosses sommes ;On entendait rouler‖ les chars, rire les hommes ;Les wagons ébranlaient‖ les plaines ; le steamerSecouait son panache‖ au-dessus de la mer ;Et, dans cette rumeur‖ de joie et de lumière,Cette femme étant seule‖ au fond de sa chaumière,La faim, goule effarée‖ aux hurlements plaintifs,Maigre et féroce, était‖ entrée à pas furtifs,Sans bruit, et l'avait prise‖ à la gorge, et tuée.
La faim, c'est le regard‖ de la prostituée,C'est le bâton ferré‖ du bandit, c'est la mainDu pâle enfant volant‖ un pain sur le chemin,C'est la fièvre du pauvre‖ oublié, c'est le râleDu grabat naufragé‖ dans l'ombre sépulcrale.O Dieu ! la sève abonde,‖ et, dans ses flancs troublés,La terre est pleine d'herbe‖ et de fruits et de blés,Dès que l'arbre a fini,‖ le sillon recommence ;Et, pendant que tout vit,‖ ô Dieu, dans ta clémence,Que la mouche connaît‖ la feuille du sureau,Pendant que l'étang donne‖ à boire au passereau,Pendant que le tombeau‖ nourrit les vautours chauves,Pendant que la nature,‖ en ses profondeurs fauves,Fait manger le chacal,‖ l'once et le basilic,L'homme expire ! — Oh ! la faim,‖ c'est le crime public ;C'est l'immense assassin‖ qui sort de nos ténèbres.
Dieu ! pourquoi l'orphelin,‖ dans ses langes funèbres,Dit-il : « J'ai faim ! » L'enfant,‖ n'est-ce pas un oiseau ?Pourquoi le nid a-t-il‖ ce qui manque au berceau ?
Avril 1840.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a porte / morte féminine, classiqueb regard / hagard masculine, classiquec fantôme / chaume féminine, classiqued vieillards / brouillards masculine, classiquee sourire / dire féminine, classiquef mis / commis masculine, classiqueb rayonne / bonne féminine, classiquec attendri / mari masculine, classiqued envie / vie féminine, classiquee voilà / a masculine, classiquef homme / économe féminine, classiqueg foyer / l'employer masculine, classiqueh paille / travaille féminine, classiquei enfin / faim masculine, classiquea rouges-gorges / forges féminine, classiqueb partout / loup masculine, non classiquec sommes / hommes féminine, classiqued steamer / mer masculine, classiquee lumière / chaumière féminine, classiquef plaintifs / furtifs masculine, classiqueg tuée / prostituée féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec râle / sépulcrale féminine, classiqued troublés / blés masculine, classiquee recommence / clémence féminine, classiquef sureau / passereau masculine, classiqueg chauves / fauves féminine, classiqueh basilic / public masculine, classiquei ténèbres / funèbres féminine, classiqueb oiseau / berceau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources