Les contemplations, 1843· Livre troisième Les luttes et les rêves
XVI. Le Maître d’études
Ne le tourmentez pas,‖ il souffre. Il est celuiSur qui, jusqu'à ce jour,‖ pas un rayon n'a lui ;Oh ! ne confondez pas‖ l'esclave avec le maître !Et, quand vous le voyez‖ dans vos rangs apparaître,Humble et calme, et s'asseoir‖ la tête dans ses mains,Ayant peut-être en lui‖ l'esprit des vieux Romains.Dont il vous dit les noms,‖ dont il vous lit les livres,Écoliers, frais enfants‖ de joie et d'aurore ivres,Ne le tourmentez pas !‖ soyez doux, soyez bons.Tous nous portons la vie‖ et tous nous nous courbons ;Mais, lui, c'est le flambeau‖ qui la nuit se consomme ;L'ombre le tient captif,‖ et ce pâle jeune homme,Enfermé plus que vous,‖ plus que vous enchaîné,Votre frère, écoliers,‖ et votre frère aîné,Destin tronqué, matin‖ noyé dans les ténèbres,Ayant l'ennui sans fin‖ devant ses yeux funèbres,Indigent, chancelant,‖ et cependant vainqueur,Sans oiseaux dans son ciel,‖ sans amours dans son cœur,À l'heure du plein jour,‖ attend que l'aube naisse.Enfance, ayez pitié‖ de la sombre jeunesse !
Apprenez à connaître,‖ enfants qu'attend l'effort,Les inégalités‖ des âmes et du sort ;Respectez-le deux fois,‖ dans le deuil qui le mine,Puisque de deux sommets,‖ enfants, il vous domine,Puisqu'il est le plus pauvre‖ et qu'il est le plus grand.Songez que, triste, en butte‖ au souci dévorant,À travers ses douleurs,‖ ce fils de la chaumièreVous verse la raison,‖ le savoir, la lumière,Et qu'il vous donne l'or,‖ et qu'il n'a pas de pain.Oh ! dans la longue salle‖ aux tables de sapin,Enfants, faites silence‖ à la lueur des lampes !Voyez, la morne angoisse‖ a fait blêmir ses tempes :Songez qu'il saigne, hélas !‖ sous ses pauvres habits.L'herbe que mord la dent‖ cruelle des brebis,C'est lui ; vous riez, vous,‖ et vous lui rongez l'âme.Songez qu'il agonise,‖ amer, sans air, sans flamme ;Que sa colère dit :‖ Plaignez-moi ; que ses pleursNe peuvent pas couler‖ devant vos yeux railleurs !Aux heures du travail‖ votre ennui le dévore,Aux heures du plaisir‖ vous le rongez encore ;Sa pensée, arrachée‖ et froissée, est à vous,Et, pareille au papier‖ qu'on distribue à tous,Page blanche d'abord,‖ devient lentement noire.Vous feuilletez son cœur,‖ vous videz sa mémoire ;Vos mains, jetant chacune‖ un bruit, un trouble, un mot,Et raturant l'idée‖ en lui dès qu'elle éclôt,Toutes en même temps‖ dans son esprit écrivent.Si des rêves, parfois,‖ jusqu'à son front arrivent,Vous répandez votre encre‖ à flots sur cet azur ;Vos plumes, tas d'oiseaux‖ hideux au vol obscur,De leurs mille becs noirs‖ lui fouillent la cervelle.Le nuage d'ennui‖ passe et se renouvelle.Dormir, il ne le peut ;‖ penser, il ne le peut.Chaque enfant est un fil‖ dont son cœur sent le nœud.Oui, s'il veut songer, fuir,‖ oublier, franchir l'ombre,Laisser voler son âme‖ aux chimères sans nombre,Ces écoliers joueurs,‖ vifs, légers, doux, aimants,Pèsent sur lui, de l'aube‖ au soir, à tous moments,Et le font retomber‖ des voûtes immortelles ;Et tous ces papillons‖ sont le plomb de ses ailes.Saint et grave martyr‖ changeant de chevalet ;Crucifié par vous,‖ bourreaux charmants, il estVotre souffre-douleurs‖ et votre souffre-joies ;Ses nuits sont vos hochets‖ et ses jours sont vos proies,Il porte sur son front‖ votre essaim orageux ;Il a toujours vos bruits,‖ vos rires et vos jeux,Tourbillonnant sur lui‖ comme une âpre tempête.Hélas ! il est le deuil‖ dont vous êtes la fête ;Hélas ! il est le cri‖ dont vous êtes le chant.
Et, qui sait ? sans rien dire,‖ austère, et se cachantDe sa bonne action‖ comme d'une mauvaise,Ce pauvre être qui rêve‖ accoudé sur sa chaise,Mal nourri, mal vêtu,‖ qu'un mendiant plaindrait,Peut-être a des parents‖ qu'il soutient en secret,Et fait de ses labeurs,‖ de sa faim, de ses veilles,Des siècles dont sa voix‖ vous traduit les merveilles,Et de cette sueur‖ qui coule sur sa chair,Des rubans au printemps,‖ un peu de feu l'hiver,Pour quelque jeune sœur‖ ou quelque vieille mère ;Changeant en goutte d'eau‖ la sombre larme amère ;De sorte que ; vivant‖ à son ombre sans bruit,Une colombe vient‖ la boire dans la nuit !Songez que pour cette œuvre,‖ enfants, il se dévoue,Brûle ses yeux, meurtrit‖ son cœur, tourne la roue,Traîne la chaîne ! hélas,‖ pour lui, pour son destin,Pour ses espoirs perdus‖ à l'horizon lointain,Pour ses vœux, pour son âme‖ aux fers, pour sa prunelle,Votre cage d'un jour‖ est prison éternelle !Songez que c'est sur lui‖ que marchent tous vos pas !Songez qu'il ne rit pas,‖ songez qu'il ne vit pas !L'avenir, cet avril‖ plein de fleurs, vous convie ;Vous vous envolerez‖ demain en pleine vie ;Vous sortirez de l'ombre,‖ il restera. Pour lui,Demain sera muet‖ et sourd comme aujourd'hui ;Demain, même en juillet,‖ sera toujours décembre,Toujours l'étroit préau,‖ toujours la pauvre chambre,Toujours le ciel glacé,‖ gris, blafard, pluvieux ;Et, quand vous serez grands,‖ enfants, il sera vieux.Et, si quelque heureux vent‖ ne souffle et ne l'emporte,Toujours il sera là,‖ seul sous la sombre porte,Gardant les beaux enfants‖ sous ce mur redouté,Ayant tout de leur peine‖ et rien de leur gaîté.Oh ! que votre pensée‖ aime, console, encenseCe sublime forçat‖ du bagne d'innocence !Pesez ce qu'il prodigue‖ avec ce qu'il reçoit.Oh ! qu'il se transfigure‖ à vos yeux, et qu'il soitCelui qui vous grandit,‖ celui qui vous élève,Qui donne à vos raisons‖ les deux tranchants du glaive,Art et science, afin‖ qu'en marchant au tombeau,Vous viviez pour le vrai,‖ vous luttiez pour le beau !Oh ! qu'il vous soit sacré‖ dans cette tâche augusteDe conduire à l'utile,‖ au sage, au grand, au juste,Vos âmes en tumulte‖ à qui le ciel sourit !Quand les cœurs sont troupeau,‖ le berger est esprit.
Et, pendant qu'il est là,‖ triste, et que dans la classeUn chuchotement vague‖ endort son âme lasse,Oh ! des poëtes purs‖ entr'ouverts sur vos bancs,Qu'il sorte, dans le bruit‖ confus des soirs tombants,Qu'il sorte de Platon,‖ qu'il sorte d'Euripide,Et de Virgile, cygne‖ errant du vers limpide,Et d'Eschyle, lion‖ du drame monstrueux,Et d'Horace, et d'Homère‖ à demi dans les cieux,Qu'il sorte, pour sa tête‖ aux saints travaux baissée,Pour l'humble défricheur‖ de la jeune pensée,Qu'il sorte, pour ce front‖ qui se penche et se fendSur ce sillon humain‖ qu'on appelle l'enfant,De tous ces livres pleins‖ de hautes harmonies,La bénédiction‖ sereine des génies !
Juin 1843.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 64((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a celui / lui masculine, classiqueb maître / apparaître féminine, classiquec mains / Romains masculine, classiqued livres / ivres féminine, classiquee bons / courbons masculine, classiquef consomme / homme féminine, classiqueg enchaîné / aîné masculine, classiqueh ténèbres / funèbres féminine, classiquei vainqueur / cœur masculine, classiquej naisse / jeunesse féminine, classiquea l'effort / sort masculine, classiqueb mine / domine féminine, classiquec grand / dévorant masculine, classiqued chaumière / lumière féminine, classiquee pain / sapin masculine, classiquef lampes / tempes féminine, classiqueg habits / brebis masculine, classiqueh l'âme / flamme féminine, classiquei pleurs / railleurs masculine, classiquej dévore / encore féminine, classiquek vous / tous masculine, classiquel noire / mémoire féminine, classiquem mot / éclôt masculine, classiquen écrivent / arrivent féminine, classiqueo azur / obscur masculine, classiquep cervelle / renouvelle féminine, classiqueq peut / nœud masculine, classiquer l'ombre / nombre féminine, classiques aimants / moments masculine, classiquet immortelles / ailes féminine, classiqueu chevalet / est masculine, classiquev souffre-joies / proies féminine, classiquew orageux / jeux masculine, classiquex tempête / fête féminine, classiquey chant / cachant masculine, classiqueb mauvaise / chaise féminine, classiquec plaindrait / secret masculine, classiqued veilles / merveilles féminine, classiquee chair / l'hiver masculine, classiquef mère / amère féminine, classiqueg bruit / nuit masculine, classiqueh dévoue / roue féminine, classiquei destin / lointain masculine, classiquej prunelle / éternelle féminine, classiquek pas masculine, classiquel convie / vie féminine, classiquem lui / aujourd'hui masculine, classiquen décembre / chambre féminine, classiqueo pluvieux / vieux masculine, classiquep l'emporte / porte féminine, classiqueq redouté / gaîté masculine, classiquer encense / d'innocence féminine, classiques reçoit / soit masculine, classiquet élève / glaive féminine, classiqueu tombeau / beau masculine, classiquev auguste / juste féminine, classiquew sourit / esprit masculine, classiquea classe / lasse féminine, classiqueb bancs / tombants masculine, classiquec d'Euripide / limpide féminine, classiqued monstrueux / cieux masculine, classiquee baissée / pensée féminine, classiquef fend / l'enfant masculine, classiqueg harmonies / génies féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources