Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore
VI. La Vie aux champs
Le soir, à la campagne,‖ on sort, on se promène,Le pauvre dans son champ,‖ le riche en son domaine ;Moi, je vais devant moi :‖ le poëte en tout lieuSe sent chez lui, sentant‖ qu'il est partout chez Dieu.Je vais volontiers seul.‖ Je médite ou j'écoute.Pourtant, si quelqu'un veut‖ m'accompagner en route,J'accepte. Chacun a‖ quelque chose en l'esprit ;Et tout homme est un livre‖ où Dieu lui-même écrit.Chaque fois qu'en mes mains‖ un de ces livres tombe,Volume où vit une âme‖ et que scelle la tombe,J’y lis.Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé,Je sors. J'entre en passant‖ chez des amis que j'ai.On prend le frais, au fond‖ du jardin, en famille.Le serein mouille un peu‖ les bancs sous la charmille ;N'importe : je m'assieds,‖ et je ne sais pourquoiTous les petits enfants‖ viennent autour de moi.Dès que je suis assis,‖ les voilà tous qui viennent.C'est qu'ils savent que j'ai‖ leurs goûts ; ils se souviennentQue j'aime comme eux l'air,‖ les fleurs, les papillonsEt les bêtes qu'on voit‖ courir dans les sillons.Ils savent que je suis‖ un homme qui les aime,Un être auprès duquel‖ on peut jouer, et mêmeCrier, faire du bruit,‖ parler à haute voix ;Que je riais comme eux‖ et plus qu'eux autrefois.Et aujourd'hui, sitôt‖ qu'à leurs ébats j'assiste,Je leur souris encor,‖ bien que je sois plus triste ;Ils disent, doux amis,‖ que je ne sais jamaisMe fâcher ; qu'on s'amuse‖ avec moi ; que je faisDes choses en carton,‖ des dessins à la plume ;Que je raconte, à l'heure‖ où la lampe s'allume,Oh ! des contes charmants‖ qui vous font peur la nuit ;Et qu'enfin je suis doux,‖ pas fier et fort instruit.
Aussi, dès qu'on m'a vu :‖ « Le voilà ! » tous accourent.Ils quittent jeux, cerceaux‖ et balles ; ils m'entourentAvec leurs beaux grands yeux‖ d'enfants, sans peur, sans fiel,Qui semblent toujours bleus,‖ tant on y voit le ciel !
Les petits — quand on est‖ petit, on est très brave —Grimpent sur mes genoux ;‖ les grands ont un air grave ;Ils m'apportent des nids‖ de merles qu'ils ont pris,Des albums, des crayons‖ qui viennent de Paris ;On me consulte, on a‖ cent choses à me dire,On parle, on cause, on rit‖ surtout ; — j'aime le rire,Non le rire ironique‖ aux sarcasmes moqueurs,Mais le doux rire honnête‖ ouvrant bouches et cœurs,Qui montre en même temps‖ des âmes et des perles. —
J'admire les crayons,‖ l'album, les nids de merles ;Et quelquefois on dit‖ quand j'ai bien admiré :« Il est du même avis‖ que monsieur le curé. »Puis, lorsqu'ils ont jasé‖ tous ensemble à leur aise,Ils font soudain, les grands‖ s'appuyant à ma chaise,Et les petits toujours‖ groupés sur mes genoux,Un silence, et cela‖ veut dire : « Parle-nous. »
Je leur parle de tout.‖ Mes discours en eux sèmentOu l'idée ou le fait.‖ Comme ils m'aiment, ils aimentTout ce que je leur dis.‖ Je leur montre du doigtLe ciel, Dieu qui s'y cache,‖ et l'astre qu'on y voit.
Tout, jusqu'à leur regard,‖ m'écoute. Je dis commeIl faut penser, rêver,‖ chercher. Dieu bénit l'homme,Non pour avoir trouvé,‖ mais pour avoir cherché.Je dis : Donnez l'aumône‖ au pauvre humble et penché ;Recevez doucement‖ la leçon ou le blâme.Donner et recevoir,‖ c'est faire vivre l'âme !Je leur conte la vie,‖ et que, dans nos douleurs,Il faut que la bonté‖ soit au fond de nos pleurs,Et que dans nos bonheurs,‖ et que, dans nos délires,Il faut que la bonté‖ soit au fond de nos rires ;Qu'être bon, c'est bon vivre,‖ et que l'adversitéPeut tout chasser d'une âme,‖ excepté la bonté ;Et qu'ainsi les méchants,‖ dans leur haine profonde,Ont tort d'accuser Dieu.‖ Grand Dieu ! nul homme au mondeN'a droit, en choisissant‖ sa route, en y marchant,De dire que c'est toi‖ qui l'as rendu méchant ;Car le méchant, Seigneur,‖ ne t'est pas nécessaire !
Je leur raconte aussi‖ l'histoire ; la misèreDu peuple juif, maudit‖ qu'il faut enfin bénir ;La Grèce, rayonnant‖ jusque dans l'avenir ;Rome ; l'antique Égypte‖ et ses plaines sans ombre,Et tout ce qu'on y voit‖ de sinistre et de sombre.Lieux effrayants ! tout meurt ;‖ le bruit humain finit.Tous ces démons taillés‖ dans des blocs de granit,Olympe monstrueux‖ des époques obscures,Les Sphinxs, les Anubis,‖ les Ammons, les Mercures,Sont assis au désert‖ depuis quatre mille ans ;Autour d'eux le vent souffle,‖ et les sables brûlantsMontent comme une mer‖ d'où sort leur tête énorme ;La pierre mutilée‖ a gardé quelque formeDe statue ou de spectre,‖ et rappelle d'abordLes plis que fait un drap‖ sur la face d'un mort ;On y distingue encor‖ le front, le nez, la bouche,Les yeux, je ne sais quoi‖ d'horrible et de faroucheQui regarde et qui vit,‖ masque vague et hideux.Le voyageur de nuit,‖ qui passe à côté d'eux,S'épouvante, et croit voir,‖ aux lueurs des étoiles,Des géants enchaînés‖ et muets sous des voiles.
La Terrasse, août 1840.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 47((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a promène / domaine féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec j'écoute / route féminine, classiqued l'esprit / écrit masculine, classiquee tombe féminine, classiquef lis / congé / j'ai masculine, classiqueg famille / charmille féminine, équivalenteh pourquoi / moi masculine, classiquei viennent / souviennent féminine, classiquej papillons / sillons masculine, classiquek aime / même féminine, classiquel voix / autrefois masculine, classiquem j'assiste / triste féminine, classiquen jamais / fais masculine, classiqueo plume / s'allume féminine, classiquep nuit / instruit masculine, classiquea accourent / m'entourent féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquea brave / grave féminine, classiqueb pris / Paris masculine, classiquec dire / rire féminine, classiqued moqueurs / cœurs masculine, classiquee perles / merles féminine, classiqueb admiré / curé masculine, classiquec aise / chaise féminine, classiqued genoux / Parle-nous masculine, classiquea sèment / aiment féminine, classiqueb doigt / voit masculine, classiquea comme / l'homme féminine, classiqueb cherché / penché masculine, classiquec blâme / l'âme féminine, classiqued douleurs / pleurs masculine, classiquee délires / rires féminine, classiquef l'adversité / bonté masculine, classiqueg profonde / monde féminine, classiqueh marchant / méchant masculine, classiquei nécessaire / misère féminine, classiqueb bénir / l'avenir masculine, classiquec ombre / sombre féminine, classiqued finit / granit masculine, classiquee obscures / Mercures féminine, classiquef ans / brûlants masculine, classiqueg énorme / forme féminine, classiqueh d'abord / mort masculine, classiquei bouche / farouche féminine, classiquej hideux / d'eux masculine, classiquek étoiles / voiles féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources