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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore

VII. Réponse à un acte d’accusation

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 235 vers

Donc, c'est moi qui suis l'ogre‖ et le bouc émissaire.Dans ce chaos du siècle‖ où votre cœur se serre,J'ai foulé le bon goût‖ et l'ancien vers françoisSous mes pieds, et, hideux,‖ j'ai dit à l'ombre : « Sois ! »Et l'ombre fut. — Voilà‖ votre réquisitoire.Langue, tragédie, art,‖ dogmes, conservatoire,Toute cette clarté‖ s'est éteinte, et je suisLe responsable, et j'ai‖ vidé l'urne des nuits.De la chute de tout‖ je suis la pioche inepte ;C'est votre point de vue.‖ Eh bien, soit, je l'accepte ;C'est moi que votre prose‖ en colère a choisi ;Vous me criez : Racca ;‖ moi, je vous dis : Merci !Cette marche du temps,‖ qui ne sort d'une égliseQue pour entrer dans l'autre,‖ et qui se civilise ;Ces grandes questions‖ d'art et de liberté,Voyons-les, j'y consens,‖ par le moindre côté,Et par le petit bout‖ de la lorgnette. En somme,J'en conviens, oui, je suis‖ cet abominable homme ;Et, quoique, en vérité,‖ je pense avoir commisD'autres crimes encor‖ que vous avez omis,Avoir un peu touché‖ les questions obscures,Avoir sondé les maux,‖ avoir cherché les cures,De la vieille ânerie‖ insulté les vieux bâts,Secoué le passé‖ du haut jusques en bas,Et saccagé le fond‖ tout autant que la forme,Je me borne à ceci :‖ je suis ce monstre énormeJe suis le démagogue‖ horrible et débordé,Et le dévastateur‖ du vieil A B C D ;Causons.Quand je sortis du collège, du thème,Des vers latins, farouche,‖ espèce d'enfant blêmeEt grave, au front penchant,‖ aux membres appauvris ;Quand, tâchant de comprendre‖ et de juger, j'ouvrisLes yeux sur la nature‖ et sur l'art, l'idiome,Peuple et noblesse, était‖ l'image du royaume ;La poésie était‖ la monarchie ; un motÉtait un duc et pair,‖ ou n'était qu'un grimaud ;Les syllabes, pas plus‖ que Paris et que Londre,Ne se mêlaient ; ainsi‖ marchent sans se confondrePiétons et cavaliers‖ traversant le pont Neuf ;La langue était l'État‖ avant quatre-vingt-neuf ;Les mots, bien ou mal nés,‖ vivaient parqués en castes ;Les uns, nobles, hantant‖ les Phèdres, les Jocastes,Les Méropes, ayant‖ le décorum pour loi,Et montant à Versaille‖ aux carrosses du roi ;Les autres, tas de gueux,‖ drôles patibulaires,Habitant les patois ;‖ quelques-uns aux galèresDans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,Déchirés en haillons‖ dans les halles ; sans bas,Sans perruque ; créés‖ pour la prose et la farce ;Populace du style‖ au fond de l'ombre éparse ;Vilains, rustres, croquants,‖ que Vaugelas leur chefDans le bagne Lexique‖ avait marqués d'une F ;N'exprimant que la vie‖ abjecte et familière,Vils, dégradés, flétris,‖ bourgeois, bons pour Molière.Racine regardait‖ ces marauds de travers ;Si Corneille en trouvait‖ un blotti dans son vers,Il le gardait, trop grand‖ pour dire : Qu'il s'en aille ;Et Voltaire criait :‖ Corneille s'encanailleLe bonhomme Corneille,‖ humble, se tenait coi.Alors, brigand, je vins ;‖ je m'écriai : PourquoiCeux-ci toujours devant,‖ ceux-là toujours derrière ?Et sur l'Académie,‖ aïeule et douairière,Cachant sous ses jupons‖ les tropes effarés,Et sur les bataillons‖ d'alexandrins carrés,Je fis souffler un vent‖ révolutionnaire.Je mis un bonnet rouge‖ au vieux dictionnaire.Plus de mot sénateur !‖ plus de mot roturier !Je fis une tempête‖ au fond de l'encrier,Et je mêlai, parmi‖ les ombres débordées,Au peuple noir des mots‖ l'essaim blanc des idées ;Et je dis : Pas de mot‖ où l'idée au vol purNe puisse se poser,‖ tout humide d'azur !Discours affreux ! — Syllepse,‖ hypallage, litote,Frémirent ; je montai‖ sur la borne Aristote,Et déclarai les mots‖ égaux, libres, majeurs.Tous les envahisseurs‖ et tous les ravageurs,Tous ces tigres, le Huns,‖ les Scythes et les Daces,N'étaient que des toutous‖ auprès de mes audaces ;Je bondis hors du cercle‖ et brisai le compas.Je nommai le cochon‖ par son nom ; pourquoi pas ?Guichardin a nommé‖ le Borgia ! TaciteLe Vitellius ! Fauve,‖ implacable explicite,J'ôtai du cou du chien‖ stupéfait son collierD'épithètes ; dans l'herbe,‖ à l'ombre du hallier,Je fis fraterniser‖ la vache et la génisse,L'une étant Margoton‖ et l'autre Bérénice.Alors, l'ode, embrassant‖ Rabelais, s'enivra ;Sur le sommet du Pinde‖ on dansait Ça ira ;Les neuf muses, seins nus,‖ chantaient la Carmagnole ;L'emphase frissonna‖ dans sa fraise espagnole ;Jean, l'ânier, épousa‖ la bergère Myrtil.On entendit un roi‖ dire : « Quelle heure est-il ? »Je massacrai l'albâtre,‖ et la neige, et l'ivoire,Je retirai le jais‖ de la prunelle noire,Et j'osai dire au bras :‖ Sois blanc, tout simplement.Je violai du vers‖ le cadavre fumant ;J'y fis entrer le chiffre ;‖ ô terreur ! MithridateDu siège de Cyzique‖ eût pu citer la date.Jours d'effroi ! les Laïs‖ devinrent des catins.Force mots, par Restaut‖ peignés tous les matins,Et de Louis-Quatorze‖ ayant gardé l'allure,Portaient encor perruque ;‖ à cette chevelureLa Révolution,‖ du haut de son beffroi,Cria : « Transforme-toi !‖ c'est l'heure. Remplis-toiDe l'âme de ces mots‖ que tu tiens prisonnière ! »Et la perruque alors‖ rugit, et fut crinière.Liberté ! c'est ainsi‖ qu'en nos rébellions,Avec des épagneuls‖ nous fîmes des lions,Et que, sous l'ouragan‖ maudit que nous soufflâmes,Toutes sortes de mots‖ se couvrirent de flammes.J'affichai sur Lhomond‖ des proclamations.On y lisait : « Il faut‖ que nous en finissions !Au panier les Bouhours,‖ les Batteux, les Brossettes !À la pensée humaine‖ ils ont mis les poucettes.Aux armes, prose et vers !‖ formez vos bataillons !Voyez où l'on en est :‖ la strophe a des bâillons !L'ode a les fers aux pieds,‖ le drame est en cellule.Sur le Racine mort le Campistron pullule ! »Boileau grinça des dents ;‖ je lui dis : Ci-devant,Silence ! et je criai‖ dans la foudre et le vent :Guerre à la rhétorique‖ et paix à la syntaxe !Et tout quatre-vingt-treize‖ éclata. Sur leur axe,On vit trembler l'athos,‖ l'ithos et le pathos.Les matassins, lâchant‖ Pourceaugnac et Cathos,Poursuivant Dumarsais‖ dans leur hideux bastringue,Des ondes du Permesse‖ emplirent leur seringue.La syllabe, enjambant‖ la loi qui la tria,Le substantif manant,‖ le verbe paria,Accoururent. On but‖ l'horreur jusqu'à la lie.On les vit déterrer‖ le songe d'Athalie ;Ils jetèrent au vent les cendres du récitDe Théramène ; et l'astre‖ Institut s'obscurcit.Oui, de l'ancien régime‖ ils ont fait tables rases,Et j'ai battu des mains,‖ buveur du sang des phrases,Quand j'ai vu par la strophe‖ écumante et disantLes choses dans un style‖ énorme et rugissant,L'Art poétique pris‖ au collet dans la rue,Et quand j'ai vu, parmi‖ la foule qui se rue,Pendre, par tous les mots‖ que le bon goût proscrit,La lettre aristocrate‖ à la lanterne esprit.Oui, je suis ce Danton !‖ je suis ce Robespierre !J'ai, contre le mot noble‖ à la longue rapière,Insurgé le vocable‖ ignoble, son valet,Et j'ai, sur Dangeau mort,‖ égorgé Richelet.Oui, c'est vrai, ce sont là‖ quelques-uns de mes crimes.J'ai pris et démoli‖ la bastille des rimes.J'ai fait plus : j'ai brisé‖ tous les carcans de ferQui liaient le mot peuple,‖ et tiré de l'enferTous les vieux mots damnés,‖ légions sépulcrales ;J'ai de la périphrase‖ écrasé les spirales,Et mêlé, confondu,‖ nivelé sous le cielL'alphabet, sombre tour‖ qui naquit de Babel ;Et je n'ignorais pas‖ que la main courroucéeQui délivre le mot,‖ délivre la pensée.

L'unité, des efforts‖ de l'homme est l'attribut.Tout est la même flèche‖ et frappe au même but.

Donc, j'en conviens, voilà,‖ déduits en style honnête,Plusieurs de mes forfaits,‖ et j'apporte ma tête.Vous devez être vieux,‖ par conséquent, papa,Pour la dixième fois‖ j'en fais meâ culpâ.Oui, si Beauzée est dieu,‖ c'est vrai, je suis athée.La langue était en ordre,‖ auguste, époussetée,Fleurs-de-lis d'or, Tristan‖ et Boileau, plafond bleu,Les quarante fauteuils‖ et le trône au milieu ;Je l'ai troublée, et j'ai,‖ dans ce salon illustre,Même un peu cassé tout ;‖ le mot propre, ce rustre,N'était que caporal :‖ je l'ai fait colonel ;J'ai fait un jacobin‖ du pronom personnel,

Du participe, esclave‖ à la tête blanchie,Une hyène, et du verbe‖ une hydre d'anarchie.Vous tenez le reum‖ confitentem. Tonnez !J'ai dit à la narine :‖ Eh mais ! tu n'es qu'un nez !J'ai dit au long fruit d'or :‖ Mais tu n'es qu'une poire !J'ai dit à Vaugelas :‖ Tu n'es qu'une mâchoire !J'ai dit aux mots : Soyez‖ république ! soyezLa fourmilière immense,‖ et travaillez ! Croyez,Aimez, vivez ! — J'ai mis‖ tout en branle, et, morose,J'ai jeté le vers noble‖ aux chiens noirs de la prose.

Et, ce que je faisais,‖ d'autres l'ont fait aussi ;Mieux que moi. Calliope,‖ Euterpe au ton transi,Polymnie, ont perdu‖ leur gravité postiche.Nous faisons basculer‖ la balance hémistiche.C'est vrai, maudissez-nous.‖ Le vers, qui, sur son frontJadis portait toujours‖ douze plumes en rond,Et sans cesse sautait‖ sur la double raquetteQu'on nomme prosodie‖ et qu'on nomme étiquette,Rompt désormais la règle‖ et trompe le ciseau,Et s'échappe, volant‖ qui se change en oiseau,De la cage césure,‖ et fuit vers la ravine,Et vole dans les cieux,‖ alouette divine.

Tous les mots à présent‖ planent dans la clarté.Les écrivains ont mis‖ la langue en liberté.Et, grâce à ces bandits,‖ grâce à ces terroristes,Le vrai, chassant l'essaim‖ des pédagogues tristes,L'imagination,‖ tapageuse aux cent voix,Qui casse des carreaux‖ dans l'esprit des bourgeois ;La poésie au front‖ triple, qui rit, soupireEt chante ; raille et croit ;‖ que Plaute et que ShakspeareSemaient, l'un sur la plebs,‖ et l'autre sur le mob ;Qui verse aux nations‖ la sagesse de JobEt la raison d'Horace‖ à travers sa démence ;Qu'enivre de l'azur‖ la frénésie immense,Et qui, folle sacrée‖ aux regards éclatants,Monte à l'éternité‖ par les degrés du temps,La muse reparaît,‖ nous reprend, nous ramène,Se remet à pleurer‖ sur la misère humaine,Frappe et console, va‖ du zénith au nadir,Et fait sur tous les fronts‖ reluire et resplendirSon vol, tourbillon, lyre,‖ ouragan d'étincelles,Et ses millions d'yeux‖ sur ses millions d'ailes.

Le mouvement complète‖ ainsi son action.Grâce à toi, progrès saint,‖ la RévolutionVibre aujourd'hui dans l'air,‖ dans la voix, dans le livre ;Dans le mot palpitant‖ le lecteur la sent vivre ;Elle crie, elle chante,‖ elle enseigne, elle rit.Sa langue est déliée‖ ainsi que son esprit.Elle est dans le roman,‖ parlant tout bas aux femmes.Elle ouvre maintenant‖ deux yeux où sont deux flammes,L'un sur le citoyen,‖ l'autre sur le penseur.Elle prend par la main‖ la Liberté, sa sœur,Et la fait dans tout homme‖ entrer par tous les pores.Les préjugés, formés,‖ comme les madrépores,Du sombre entassement‖ des abus sous les temps,Se dissolvent au choc‖ de tous les mots flottants,Pleins de sa volonté,‖ de son but, de son âme.Elle est la prose, elle est‖ le vers, elle est le drame ;Elle est l'expression,‖ elle est le sentiment,Lanterne dans la rue,‖ étoile au firmament.Elle entre aux profondeurs‖ du langage insondable ;Elle souffle dans l'art,‖ porte-voix formidable ;Et, c'est Dieu qui le veut,‖ après avoir rempliDe ses fiertés le peuple,‖ effacé le vieux pliDes fronts, et relevé‖ la foule dégradée,Et s'être faite droit,‖ elle se fait idée !

Paris, janvier 1834.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
117((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a émissaire / serre féminineb françois / Sois masculinec réquisitoire / conservatoire féminined suis / nuits masculinee inepte / l'accepte fémininef choisi / Merci masculineg église / civilise féminineh liberté / côté masculinei somme / homme fémininej commis / omis masculinek obscures / cures fémininel bâts / bas masculinem forme / énorme fémininen débordé / D masculineo Causons / thème / blême fémininep appauvris / j'ouvris masculineq l'idiome / royaume fémininer mot / grimaud masculines Londre / confondre fémininet Neuf / quatre-vingt-neuf masculineu castes / Jocastes fémininev loi / roi masculinew patibulaires / galères fémininey farce / éparse fémininez chef / F masculinea familière / Molière féminineb travers / vers masculinec aille / s'encanaille féminined coi / Pourquoi masculinee derrière / douairière fémininef effarés / carrés masculineg révolutionnaire / dictionnaire féminineh roturier / l'encrier masculinei débordées / idées fémininej pur / d'azur masculinek litote / Aristote fémininel majeurs / ravageurs masculinem Daces / audaces fémininen compas / pas masculineo Tacite / explicite fémininep collier / hallier masculineq génisse / Bérénice fémininer s'enivra / ira masculines Carmagnole / espagnole fémininet Myrtil / est-il masculineu l'ivoire / noire fémininev simplement / fumant masculinew Mithridate / date fémininex catins / matins masculiney l'allure / chevelure fémininez beffroi / Remplis-toi masculinea prisonnière / crinière féminineb rébellions / lions masculinec soufflâmes / flammes féminined proclamations / finissions masculinee Brossettes / poucettes fémininef bataillons / bâillons masculineg cellule / pullule féminineh Ci-devant / vent masculinei syntaxe / axe fémininej pathos / Cathos masculinek bastringue / seringue fémininel tria / paria masculinem lie / d'Athalie fémininen récit / s'obscurcit masculineo rases / phrases fémininep disant / rugissant masculiner proscrit / esprit masculines Robespierre / rapière fémininet valet / Richelet masculineu crimes / rimes fémininev fer / l'enfer masculinew sépulcrales / spirales fémininex ciel / Babel masculiney courroucée / pensée fémininea l'attribut / but masculinea honnête / tête féminineb papa / culpâ masculinec athée / époussetée féminined bleu / milieu masculinee illustre / rustre fémininef colonel / personnel masculinea blanchie / d'anarchie féminineb Tonnez / nez masculinec poire / mâchoire féminined soyez / Croyez masculinee morose / prose fémininea aussi / transi masculineb postiche / hémistiche fémininec front / rond masculined raquette / étiquette fémininee ciseau / oiseau masculinef ravine / divine fémininea clarté / liberté masculineb terroristes / tristes fémininec voix / bourgeois masculined soupire / Shakspeare fémininee mob / Job masculinef démence / immense féminineg éclatants / temps masculineh ramène / humaine fémininei nadir / resplendir masculinej d'étincelles / d'ailes fémininea action / Révolution masculineb livre / vivre fémininec rit / esprit masculined femmes / flammes fémininee penseur / sœur masculinef pores / madrépores féminineg temps / flottants masculineh âme / drame fémininei sentiment / firmament masculinej insondable / formidable fémininek rempli / pli masculinel dégradée / idée féminine
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

235 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources