Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore
XVIII. Les Oiseaux
Je rêvais dans un grand‖ cimetière désert ;De mon âme et des morts‖ j'écoutais le concert,Parmi les fleurs de l'herbe‖ et les croix de la tombe.Dieu veut que ce qui naît‖ sorte de ce qui tombe.Et l’ombre m’emplissait.Autour de moi, nombreux,Gais, sans avoir souci‖ de mon front ténébreux,Dans ce champ, lit fatal‖ de la sieste dernière,Des moineaux francs faisaient‖ l'école buissonnière.C'était l'éternité‖ que taquine l'instant.Ils allaient et venaient,‖ chantant, volant, sautant,Égratignant la mort‖ de leurs griffes pointues,Lissant leur bec au nez‖ lugubre des statues,Becquetant les tombeaux,‖ ces grains mystérieux.Je pris ces tapageurs‖ ailés au sérieux ;Je criai : — Paix aux morts !‖ vous êtes des harpies.— Nous sommes des moineaux,‖ me dirent ces impies.— Silence ! allez-vous-en !‖ repris-je, peu clément.Ils s'enfuirent ; j'étais‖ le plus fort. Seulement,Un d'eux resta derrière,‖ et, pour toute musique,Dressa la queue, et dit :‖ — Quel est ce vieux classique ?
Comme ils s'en allaient tous,‖ furieux, maugréant,Criant, et regardant‖ de travers le géant,Un houx noir qui songeait‖ près d'une tombe, un sage,M'arrêta brusquement‖ par la manche au passage,Et me dit : — Ces oiseaux‖ sont dans leur fonction.Laisse-les. Nous avons‖ besoin de ce rayon.Dieu les envoie. Ils font‖ vivre le cimetière.Homme, ils sont la gaîté‖ de la nature entière ;Ils prennent son murmure‖ au ruisseau, sa clartéÀ l'astre, son sourire‖ au matin enchanté ;Partout où rit un sage,‖ ils lui prennent sa joie,Et nous l'apportent ; l'ombre‖ en les voyant flamboie ;Ils emplissent leurs becs‖ des cris des écoliers ;À travers l'homme et l'herbe,‖ et l'onde, et les halliers,Ils vont pillant la joie‖ en l'univers immense.Ils ont cette raison‖ qui te semble démence.Ils ont pitié de nous‖ qui loin d'eux languissons ;Et, lorsqu'ils sont bien pleins‖ de jeux et de chansons,D'églogues, de baisers,‖ de tous les comméragesQue les nids en avril‖ font sous les verts ombrages,Ils accourent, joyeux,‖ charmants, légers, bruyants,Nous jeter tout cela‖ dans nos trous effrayants ;Et viennent, des palais,‖ des bois, de la chaumière,Vider dans notre nuit‖ toute cette lumière !Quand mai nous les ramène,‖ ô songeur, nous disons :« Les voilà ! » tout s'émeut,‖ pierres, tertres, gazons ;Le moindre arbrisseau parle,‖ et l'herbe est en extase ;Le saule pleureur chante‖ en achevant sa phrase ;Ils confessent les ifs,‖ devenus babillards ;Ils jasent de la vie‖ avec les corbillards ;Des linceuls trop pompeux‖ ils décrochent l'agrafe ;Ils se moquent du marbre ;‖ ils savent l'orthographe ;Et, moi qui suis ici‖ le vieux chardon boudeur,Devant qui le mensonge‖ étale sa laideur,Et ne se gêne pas,‖ me traitant comme un hôte,Je trouve juste, ami,‖ qu'en lisant à voix hauteL'épitaphe où le mort‖ est toujours bon et beau,Ils fassent éclater‖ de rire le tombeau.
Paris, mai 1835.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a désert / concert masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec m’emplissait / nombreux / ténébreux masculine, classiqued dernière / buissonnière féminine, classiquee l'instant / sautant masculine, classiquef pointues / statues féminine, classiqueg mystérieux / sérieux masculine, classiqueh harpies / impies féminine, classiquei clément / Seulement masculine, classiquej musique / classique féminine, classiquea maugréant / géant masculine, classiqueb sage / passage féminine, classiquec fonction / rayon masculine, classiqued cimetière / entière féminine, classiquee clarté / enchanté masculine, classiquef joie / flamboie féminine, classiqueg écoliers / halliers masculine, classiqueh immense / démence féminine, classiquei languissons / chansons masculine, classiquej commérages / ombrages féminine, classiquek bruyants / effrayants masculine, classiquel chaumière / lumière féminine, classiquem disons / gazons masculine, classiquen extase / phrase féminine, classiqueo babillards / corbillards masculine, classiquep l'agrafe / l'orthographe féminine, classiqueq boudeur / laideur masculine, classiquer hôte / haute féminine, classiques beau / tombeau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
59 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources