Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore
XXVI. Quelques mots à un autre
On y revient ; il faut‖ y revenir moi-même.Ce qu'on attaque en moi,‖ c'est mon temps, et je l'aime.Certe, on me laisserait‖ en paix, passant obscur,Si je ne contenais,‖ atome de l'azur,Un peu du grand rayon‖ dont notre époque est faite.
Hier le citoyen,‖ aujourd'hui le poëte ;Le « romantique » après‖ le « libéral ». — Allons,Soit ; dans mes deux sentiers‖ mordez mes deux talons.Je suis le ténébreux‖ par qui tout dégénère.Sur mon autre côté‖ lancez l'autre tonnerre.
Vous aussi, vous m'avez‖ vu tout jeune, et voiciQue vous me dénoncez,‖ bonhomme, vous aussi ;Me déchirant le plus‖ allégrement du monde,Par attendrissement‖ pour mon enfance blonde.Vous me criez : « Comment,‖ Monsieur ! qu'est-ce que c'est ?« La stance va nu-pieds !‖ le drame est sans corset !« La muse jette au vent‖ sa robe d'innocence !« Et l'art crève la règle‖ et dit : C'est la croissance ! »Géronte littéraire‖ aux aboiements plaintifs,Vous vous ébahissez,‖ en vers rétrospectifs,Que ma voix trouble l'ordre,‖ et que ce romantiqueVive, et que ce petit,‖ à qui l'Art PoétiqueAvec tant de bonté‖ donna le pain et l'eau,Devienne si pesant‖ aux genoux de Boileau !Vous regardez mes vers,‖ pourvus d'ongles et d'ailes,Refusant de marcher‖ derrière les modèles,Comme après les doyens‖ marchent les petits clercs ;Vous en voyez sortir‖ de sinistres éclairs ;Horreur ! et vous voilà‖ poussant des cris d'hyèneÀ travers les barreaux‖ de la Quotidienne.
Vous épuisez sur moi‖ tout votre calepin,Et le père Bouhours‖ et le père Rapin ;Et, m'écrasant avec‖ tous les noms qu'on vénère,Vous lâchez le grand mot :‖ Révolutionnaire.
Et, sur ce, les pédants‖ en chœur disent : Amen !On m'empoigne ; on me fait‖ passer mon examen ;La Sorbonne bredouille‖ et l'école griffonne ;De vingt plumes jaillit‖ la colère bouffonne :« Que veulent ces affreux‖ novateurs ? ça, des vers ?« Devant leurs livres noirs,‖ la nuit, dans l'ombre ouverts,« Les lectrices ont peur‖ au fond de leurs alcôves.« Le Pinde entend rugir‖ leurs rimes bêtes fauves,« Et frémit. Par leur faute,‖ aujourd'hui tout est mort ;« L'alexandrin saisit‖ la césure, et la mord ;« Comme le sanglier‖ dans l'herbe et dans la sauge,« Au beau milieu du vers‖ l'enjambement patauge ;« Que va-t-on devenir ?‖ Richelet s'obscurcit.« Il faut à toute chose‖ un magister dixit.« Revenons à la règle,‖ et sortons de l'opprobre ;« L'hippocrène est de l'eau ;‖ donc, le beau, c'est le sobre.« Les vrais sages, ayant‖ la raison pour lien,« Ont toujours consulté,‖ sur l'art, Quintilien ;« Sur l'algèbre, Leibnitz ;‖ sur la guerre, Végèce. »
Quand l'impuissance écrit,‖ elle signe : Sagesse.
Je ne vois pas pourquoi‖ je ne vous dirais pointCe qu'à d'autres j'ai dit‖ sans leur montrer le poing.Eh bien, démasquons-nous !‖ c'est vrai, notre âme est noire.Sortons du domino‖ nommé forme oratoire.On nous a vus, poussant‖ vers un autre horizonLa langue, avec la rime‖ entraînant la raison,Lancer au pas de charge,‖ en batailles rangées,Sur Laharpe éperdu,‖ toutes ces insurgées.Nous avons au vieux style‖ attaché ce brûlot :Liberté ! Nous avons,‖ dans le même complot,Mis l'esprit, pauvre diable,‖ et le mot, pauvre hère ;Nous avons déchiré‖ le capuchon, la haire,Le froc, dont on couvrait‖ l'Idée aux yeux divins.Tous ont fait rage en foule.‖ Orateurs, écrivains,Poëtes, nous avons,‖ du doigt avançant l'heure,Dit à la rhétorique : — Allons, fille majeure,Lève les yeux ! — et j'ai,‖ chantant, luttant, bravant,Tordu plus d'une grille‖ au parloir du couvent ;J'ai, torche en main, ouvert‖ les deux battants du drame :Pirates, nous avons,‖ à la voile, à la rame,De la triple unité‖ pris l'aride archipel ;Sur l'Hélicon tremblant‖ j'ai battu le rappel.Tout est perdu ! le vers‖ vague sans muselière !À Racine effaré‖ nous préférons Molière ;O pédants ! à Ducis‖ nous préférons Rotrou.Lucrèce Borgia‖ sort brusquement d'un trou,Et mêle des poisons‖ hideux à vos guimauves ;Le drame échevelé‖ fait peur à vos fronts chauves ;C'est horrible ! oui, brigand,‖ jacobin, malandrin,J'ai disloqué ce grand‖ niais d'alexandrin ;Les mots de qualité,‖ les syllabes marquises,Vivaient ensemble au fond‖ de leurs grottes exquises,Faisant la bouche en cœur‖ et ne parlant qu'entre eux,J'ai dit aux mots d'en bas :‖ Manchots, boiteux, goitreux,Redressez-vous ! planez,‖ et mêlez-vous, sans règles,Dans la caverne immense‖ et farouche des aigles !J'ai déjà confessé‖ ce tas de crimes-là ;Oui, je suis Papavoine,‖ Érostrate, Attila :Après ?
Emportez-vous, et criez à la garde,Brave homme ! tempêtez,‖ tonnez ! je vous regarde.Nos progrès prétendus‖ vous semblent outrageants ;Vous détestez ce siècle‖ où, quand il parle aux gens,Le vers des trois saluts‖ d'usage se dispense ;Temps sombre où, sans pudeur,‖ on écrit comme on pense,Où l'on est philosophe‖ et poëte crûment,Où de ton vin sincère,‖ adorable, écumant,O sévère idéal,‖ tous les songeurs sont ivres.Vous couvrez d'abat-jour,‖ quand vous ouvrez nos livres,Vos yeux, par la clarté‖ du mot propre brûlés ;Vous exécrez nos vers‖ francs et vrais ; vous hurlezDe fureur en voyant‖ nos strophes toutes nues.Mais où donc est le temps‖ des nymphes ingénues,Qui couraient dans les bois,‖ et dont la nuditéDansait dans la lueur‖ des vagues soirs d'été ?Sur l'aube nue et blanche,‖ entr'ouvrant sa fenêtre,Faut-il plisser la brume‖ honnête et prude, et mettreUne feuille de vigne‖ à l'astre dans l'azur ?Le flot, conque d'amour,‖ est-il d'un goût peu sûr ?O Virgile ! Pindare !‖ Orphée ! est-ce qu'on gaze,Comme une obscénité,‖ les ailes de Pégase,Qui semble, les ouvrant‖ au haut du mont béni,L'immense papillon‖ du baiser infini ?Est-ce que le soleil‖ splendide est un cynique ?La fleur a-t-elle tort‖ d'écarter sa tunique ?Calliope, planant‖ derrière un pan des cieux,Fait donc mal de montrer‖ à Dante soucieuxSes seins éblouissants‖ à travers les étoiles ?Vous êtes un ancien‖ d'hier. Libre et sans voiles,Le grand Olympe nu‖ vous ferait dire : Fi !Vous mettez une jupe‖ au Cupidon bouffi ;Au clinquant, aux neuf sœurs‖ en atours, au ParnasseDe Titon du Tillet,‖ votre goût est tenace ;Les Ménades pour vous‖ danseraient le cancan ;Apollon vous ferait‖ l'effet d'un Mohican ;Vous prendriez Vénus‖ pour une sauvagesse.
L'âge — c'est là souvent‖ toute notre sagesse —A beau vous bougonner‖ tout bas : « Vous avez tort,« Vous vous ferez tousser‖ si vous criez si fort ;« Pour quelques nouveautés‖ sauvages et fortuites,« Monsieur, ne troublez pas‖ la paix de vos pituites.« Ces gens-ci vont leur train ;‖ qu'est-ce que ça vous fait ?« Ils ne trouvent que cendre‖ au feu qui vous chauffait.« Pourquoi déclarez-vous‖ la guerre à leur tapage ?« Ce siècle est libéral‖ comme vous fûtes page.« Fermez bien vos volets,‖ tirez bien vos rideaux,« Soufflez votre chandelle,‖ et tournez-lui le dos !« Qu'est l'âme du vrai sage ?‖ Une sourde-muette.« Que vous importe, à vous,‖ que tel ou tel poëte,« Comme l'oiseau des cieux,‖ veuille avoir sa chanson ;« Et que tel garnement‖ du Pinde, nourrisson« Des Muses, au milieu‖ d'un bruit de corybante,« Marmot sombre, ait mordu‖ leur gorge un peu tombante ? »
Vous n'en tenez nul compte,‖ et vous n'écoutez rien.Voltaire, en vain, grand homme‖ et peu voltairien,Vous murmure à l'oreille :‖ « Ami, tu nous assommes ! »— Vous écumez ! — partant‖ de ceci : que nous, hommesDe ce temps d'anarchie‖ et d'enfer, nous donnonsL'assaut au grand Louis‖ juché sur vingt grands noms ;Vous dites qu'après tout‖ nous perdons notre peine,Que haute est l'escalade‖ et courte notre haleine ;Que c'est dit, que jamais‖ nous ne réussirons ;Que Batteux nous regarde‖ avec ses gros yeux ronds,Que Tancrède est de bronze‖ et qu'Hamlet est de sable.Vous déclarez Boileau‖ perruque indéfrisable ;Et, coiffé de lauriers,‖ d'un coup d'œil de travers,Vous indiquez le tas‖ d'ordures de nos vers,Fumier où la laideur‖ de ce siècle se guindeAu pauvre vieux bon goût,‖ ce balayeur du Pinde ;Et même, allant plus loin,‖ vaillant, vous nous criez :« Je vais vous balayer moi-même ! »Balayez.
Paris, novembre 1834.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 82((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a moi-même / l'aime féminine, classiqueb obscur / l'azur masculine, classiquec faite / poëte féminine, classiqueb Allons / talons masculine, classiquec dégénère / tonnerre féminine, classiquea voici / aussi masculine, classiqueb monde / blonde féminine, classiquec c'est / corset masculine, classiqued d'innocence / croissance féminine, classiquee plaintifs / rétrospectifs masculine, classiquef romantique / Poétique féminine, classiqueg l'eau / Boileau masculine, classiqueh d'ailes / modèles féminine, classiquei clercs / éclairs masculine, classiquej d'hyène / Quotidienne féminine, classiquea calepin / Rapin masculine, classiqueb vénère / Révolutionnaire féminine, classiquea Amen / examen masculine, classiqueb griffonne / bouffonne féminine, classiquec vers / ouverts masculine, classiqued alcôves / fauves féminine, classiquee mort / mord masculine, classiquef sauge / patauge féminine, classiqueg s'obscurcit / dixit masculine, classiqueh l'opprobre / sobre féminine, classiquei lien / Quintilien masculine, classiquej Végèce / Sagesse féminine, classiquea point / poing masculine, non classiqueb noire / oratoire féminine, classiquec horizon / raison masculine, classiqued rangées / insurgées féminine, classiquee brûlot / complot masculine, classiquef hère / haire féminine, classiqueg divins / écrivains masculine, classiqueh l'heure / majeure féminine, classiquei bravant / couvent masculine, classiquej drame / rame féminine, classiquek archipel / rappel masculine, classiquel muselière / Molière féminine, classiquem Rotrou / trou masculine, classiquen guimauves / chauves féminine, classiqueo malandrin / d'alexandrin masculine, classiquep marquises / exquises féminine, classiqueq eux / goitreux masculine, classiquer règles / aigles féminine, classiques crimes-là / Attila masculine, classiquea Après / garde / regarde féminine, classiqueb outrageants / gens masculine, classiquec dispense / pense féminine, classiqued crûment / écumant masculine, classiquee ivres / livres féminine, classiquef brûlés / hurlez masculine, classiqueg nues / ingénues féminine, classiqueh nudité / d'été masculine, classiquei fenêtre / mettre féminine, classiquej l'azur / sûr masculine, classiquek gaze / Pégase féminine, classiquel béni / infini masculine, classiquem cynique / tunique féminine, classiquen cieux / soucieux masculine, classiqueo étoiles / voiles féminine, classiquep Fi / bouffi masculine, classiqueq Parnasse / tenace féminine, classiquer cancan / Mohican masculine, classiques sauvagesse / sagesse féminine, classiqueb tort / fort masculine, classiquec fortuites / pituites féminine, classiqued fait / chauffait masculine, classiquee tapage / page féminine, classiquef rideaux / dos masculine, classiqueg sourde-muette / poëte féminine, classiqueh chanson / nourrisson masculine, classiquei corybante / tombante féminine, classiquea rien / voltairien masculine, classiqueb assommes / hommes féminine, classiquec donnons / noms masculine, classiqued peine / haleine féminine, classiquee réussirons / ronds masculine, classiquef sable / indéfrisable féminine, classiqueg travers / vers masculine, classiqueh guinde / Pinde féminine, classiquei criez / même / Balayez masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
166 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources