Les contemplations, 1843· Livre premier Aurore
VIII. Suite
Car le mot, qu'on le sache,‖ est un être vivant.La main du songeur vibre‖ et tremble en l'écrivant ;La plume, qui d'une aile‖ allongeait l'envergure,Frémit sur le papier‖ quand sort cette figure,Le mot, le terme, type‖ on ne sait d'où venu,Face de l'invisible,‖ aspect de l'inconnu ;Créé, par qui ? forgé,‖ par qui ? jailli de l'ombre ;Montant et descendant‖ dans notre tête sombre,Trouvant toujours le sens‖ comme l'eau le niveau ;Formule des lueurs‖ flottantes du cerveau.
Oui, vous tous, comprenez‖ que les mots sont des choses.Ils roulent pêle-mêle‖ au gouffre obscur des proses,Ou font gronder le vers,‖ orageuse forêt.Du sphinx Esprit Humain‖ le mot sait le secret.Le mot veut, ne veut pas,‖ accourt, fée ou bacchante,S'offre, se donne ou fuit ;‖ devant Néron qui chanteOu Charles-Neuf qui rime,‖ il recule hagard ;Tel mot est un sourire,‖ et tel autre un regard ;De quelque mot profond‖ tout homme est le disciple ;Toute force ici-bas‖ a le mot pour multiple ;Moulé sur le cerveau,‖ vif ou lent, grave ou bref,Le creux du crâne humain‖ lui donne son relief ;La vieille empreinte y reste‖ auprès de la nouvelle ;Ce qu'un mot ne sait pas,‖ un autre le révèle ;Les mots heurtent le front‖ comme l'eau le récif ;Ils fourmillent, ouvrant‖ dans notre esprit pensifDes griffes ou des mains,‖ et quelques-uns des ailes ;Comme en un âtre noir‖ errent des étincelles,Rêveurs, tristes, joyeux,‖ amers, sinistres, doux,Sombre peuple, les mots‖ vont et viennent en nous ;Les mots sont les passants‖ mystérieux de l'âme
Chacun d'eux porte une ombre‖ ou secoue une flamme ;Chacun d'eux du cerveau‖ garde une région ;Pourquoi ? c'est que le mot‖ s'appelle Légion,C'est que chacun, selon‖ l'éclair qui le traverse,Dans le labeur commun‖ fait une œuvre diverse ;C'est que de ce troupeau‖ de signes et de sonsQu'écrivant ou parlant,‖ devant nous nous chassons,Naissent les cris, les chants,‖ les soupirs, les harangues ;C'est que, présent partout,‖ nain caché sous les langues,Le mot tient sous ses pieds‖ le globe et l'asservit ;Et, de même que l'homme‖ est l'animal où vitL'âme, clarté d'en haut‖ par le corps possédée,C'est que Dieu fait du mot‖ la bête de l'idée.
Le mot fait vibrer tout‖ au fond de nos esprits.Il remue, en disant :‖ Béatrix, Lycoris,Dante au Campo-Santo,‖ Virgile au Pausilippe.De l'océan pensée‖ il est le noir polype.Quand un livre jaillit‖ d'Eschyle ou de Manou,Quand saint Jean à Patmos‖ écrit sur son genou,On voit, parmi leurs vers‖ pleins d'hydres et de strygesDes mots monstres ramper‖ dans ces œuvres prodiges.
O main de l'impalpable !‖ ô pouvoir surprenant !Mets un mot sur un homme,‖ et l'homme frissonnantSèche et meurt, pénétré‖ par la force profonde ;Attache un mot vengeur‖ au flanc de tout un monde,Et le monde, entraînant‖ pavois, glaive, échafaud,Ses lois, ses mœurs, ses dieux,‖ s'écroule sous le mot.Cette toute-puissance‖ immense sort des bouches.La terre est sous les mots‖ comme un champ sous les mouchesLe mot dévore, et rien‖ ne résiste à sa dent.À son haleine, l'âme‖ et la lumière aidant,L'obscure énormité‖ lentement s'exfolie.Il met sa force sombre‖ en ceux que rien ne plie ;Caton a dans les reins‖ cette syllabe : NON.Tous les grands obstinés,‖ Brutus, Colomb, Zénon,Ont ce mot flamboyant‖ qui luit sous leur paupière :ESPÉRANCE ! — Il entr'ouvre‖ une bouche de pierreDans l'enclos formidable‖ où les morts ont leur lit,Et voilà que don Juan‖ pétrifié pâlit !Il fait le marbre spectre,‖ il fait l'homme statue.Il frappe, il blesse, il marque,‖ il ressuscite, il tue ;Nemrod dit : « Guerre ! » alors,‖ du Gange à l'Illissus,Le fer luit, le sang coule.‖ « Aimez-vous ! » dit Jésus.Et ce mot à jamais‖ brille et se réverbèreDans le vaste univers,‖ sur tous, sur toi, Tibère,Dans les cieux, sur les fleurs,‖ sur l'homme rajeuni,Comme le flamboiement‖ d'amour de l'infini !
Quand, aux jours où la terre‖ entr'ouvrait sa corolle,Le premier homme dit‖ la première parole,Le mot né de sa lèvre,‖ et que tout entendit,Rencontra dans les cieux‖ la lumière, et lui dit :« Ma sœur !« Envole-toi ! plane ! sois éternelle !« Allume l'astre ! emplis‖ à jamais la prunelle !« Échauffe éthers, azurs,‖ sphères, globes ardents ;« Éclaire le dehors,‖ j'éclaire le dedans.« Tu vas être une vie,‖ et je vais être l'autre.« Sois la langue de feu,‖ ma sœur, je suis l'apôtre.« Surgis, effare l'ombre,‖ éblouis l'horizon,« Sois l'aube ; je te vaux,‖ car je suis la raison ;« A toi les yeux, à moi‖ les fronts. O ma sœur blonde,« Sous le réseau Clarté‖ tu vas saisir le monde ;« Avec tes rayons d'or,‖ tu vas lier entre eux« Les terres, les soleils,‖ les fleurs, les flots vitreux,« Les champs, les cieux ; et moi,‖ je vais lier les bouches ;« Et sur l'homme, emporté‖ par mille essors farouches,« Tisser, avec des fils‖ d'harmonie et de jour,« Pour prendre tous les cœurs,‖ l'immense toile Amour.« J'existais avant l'âme,‖ Adam n'est pas mon père.« J'étais même avant toi ;‖ tu n'aurais pu, lumière,« Sortir sans moi du gouffre‖ où tout rampe enchaîné ;« Mon nom est FIAT LUX,‖ et je suis ton aîné ! »
Oui, tout-puissant ! tel est‖ le mot. Fou qui s'en joue !Quand l'erreur fait un nœud‖ dans l'homme, il le dénoue.Il est foudre dans l'ombre‖ et ver dans le fruit mûr.Il sort d'une trompette,‖ il tremble sur un mur,Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écroule.Il s'incorpore au peuple,‖ étant lui-même foule.Il est vie, esprit, germe,‖ ouragan, vertu, feu ;Car le mot, c'est le Verbe,‖ et le Verbe, c'est Dieu.
Jersey, juin 1855.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 55((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a vivant / l'écrivant masculine, classiqueb l'envergure / figure féminine, classiquec venu / l'inconnu masculine, classiqued l'ombre / sombre féminine, classiquee niveau / cerveau masculine, classiquea choses / proses féminine, classiqueb forêt / secret masculine, classiquec bacchante / chante féminine, classiqued hagard / regard masculine, classiquee disciple / multiple féminine, classiquef bref / relief masculine, classiqueg nouvelle / révèle féminine, classiqueh récif / pensif masculine, classiquei ailes / étincelles féminine, classiquej doux / nous masculine, classiquek l'âme / flamme féminine, classiqueb région / Légion masculine, classiquec traverse / diverse féminine, classiqued sons / chassons masculine, classiquee harangues / langues féminine, classiquef l'asservit / vit masculine, classiqueg possédée / l'idée féminine, classiquea esprits / Lycoris masculine, classiqueb Pausilippe / polype féminine, classiquec Manou / genou masculine, classiqued stryges / prodiges féminine, classiquea surprenant / frissonnant masculine, classiqueb profonde / monde féminine, classiquec échafaud / mot masculine, classiqued bouches / mouches féminine, classiquee dent / aidant masculine, classiquef s'exfolie / plie féminine, classiqueg NON / Zénon masculine, classiqueh paupière / pierre féminine, classiquei lit / pâlit masculine, classiquej statue / tue féminine, classiquek l'Illissus / Jésus masculine, classiquel réverbère / Tibère féminine, classiquem rajeuni / l'infini masculine, classiquea corolle / parole féminine, classiqueb entendit / dit masculine, classiquec sœur / éternelle / prunelle féminine, classiqued ardents / dedans masculine, classiquee l'autre / l'apôtre féminine, classiquef l'horizon / raison masculine, classiqueg blonde / monde féminine, classiqueh eux / vitreux masculine, classiquei bouches / farouches féminine, classiquej jour / Amour masculine, classiquek père / lumière féminine, classiquel enchaîné / aîné masculine, classiquea joue / dénoue féminine, classiqueb mûr / mur masculine, classiquec s’écroule / foule féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
111 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources