Les contemplations, 1843· Livre deuxième L’âme en fleur
XXVIII. Un soir que je regardais le ciel
Elle me dit,‖ un soir, en souriant :— Ami, pourquoi‖ contemplez-vous sans cesseLe jour qui fuit,‖ ou l'ombre qui s'abaisse,Ou l'astre d'or‖ qui monte à l'orient ?Que font vos yeux‖ là-haut ? je les réclame.Quittez le ciel ;‖ regardez dans mon âme !
Dans ce ciel vaste,‖ ombre où vous vous plaisez,Où vos regards‖ démesurés vont lire,Qu'apprendrez-vous‖ qui vaille mon sourire ?Qu'apprendras-tu‖ qui vaille nos baisers ?Oh ! de mon cœur‖ lève les chastes voiles.Si tu savais‖ comme il est plein d'étoiles !
Que de soleils !‖ vois-tu, quand nous aimons,Tout est en nous‖ un radieux spectacle.Le dévouement,‖ rayonnant sur l'obstacle,Vaut bien Vénus‖ qui brille sur les monts.Le vaste azur‖ n'est rien, je te l'atteste ;Le ciel que j'ai‖ dans l'âme est plus céleste !
C'est beau de voir‖ un astre s'allumer.Le monde est plein‖ de merveilleuses choses.Douce est l'aurore,‖ et douces sont les roses.Rien n'est si doux‖ que le charme d'aimer !La clarté vraie‖ et la meilleure flamme,C'est le rayon‖ qui va de l'âme à l'âme !
L'amour vaux mieux,‖ au fond des antres frais,Que ces soleils‖ qu'on ignore et qu'on nomme.Dieu mit, sachant‖ ce qui convient à l'homme,Le ciel bien loin‖ et la femme tout près.Il dit à ceux‖ qui scrutent l'azur sombre :« Vivez ! aimez !‖ le reste, c'est mon ombre ! »
Aimons ! c'est tout.‖ Et Dieu le veut ainsi.Laisse ton ciel‖ que de froids rayons dorent !Tu trouveras,‖ dans deux yeux qui t'adorent,Plus de beauté,‖ plus de lumière aussi !Aimer, c'est voir,‖ sentir, rêver, comprendre.L'esprit plus grand‖ s'ajoute au cœur plus tendre.
Viens, bien-aimé !‖ n'entends-tu pas toujoursDans nos transports‖ une harmonie étrange ?Autour de nous‖ la nature se changeEn une lyre‖ et chante nos amours !Viens ! aimons-nous !‖ errons sur la pelouse.Ne songe plus‖ au ciel ! j'en suis jalouse ! —
Ma bien-aimée‖ ainsi tout bas parlait,Avec son front‖ posé sur sa main blanche,Et l'œil rêveur‖ d'un ange qui se penche,Et sa voix grave,‖ et cet air qui me plaît ;Belle et tranquille,‖ et de me voir charmée,Ainsi tout bas‖ parlait ma bien-aimée.
Nos cœurs battaient ;‖ l'extase m'étouffait ;Les fleurs du soir‖ entr'ouvraient leurs corolles…Qu'avez-vous fait,‖ arbres, de nos paroles ?De nos soupirs,‖ rochers, qu'avez-vous fait ?C'est un destin‖ bien triste que le nôtre,Puisqu'un tel jour‖ s'envole comme un autre !
O souvenir !‖ trésor dans l'ombre accru !Sombre horizon‖ des anciennes pensées !Chère lueur‖ des choses éclipsées !Rayonnement‖ du passé disparu !Comme du seuil‖ et du dehors d'un temple,L'œil de l'esprit‖ en rêvant vous contemple !
Quand les beaux jours‖ font place aux jours amers,De tout bonheur‖ il faut quitter l'idée ;Quand l'espérance‖ est tout à fait vidée,Laissons tomber‖ la coupe au fond des mers.L'oubli ! l'oubli !‖ c'est l'onde où tout se noie ;C'est la mer sombre‖ où l'on jette sa joie.
Montf., septembre 18..— Brux…, janvier 18..
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(abbacc)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a souriant / l'orient masculine, classiqueb cesse / s'abaisse féminine, classiquec réclame / âme féminine, classiquea plaisez / baisers masculine, classiqueb lire / sourire féminine, classiquec voiles / d'étoiles féminine, classiquea aimons / monts masculine, classiqueb spectacle / l'obstacle féminine, classiquec l'atteste / céleste féminine, classiquea s'allumer / d'aimer masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquec flamme / l'âme féminine, classiquea frais / près masculine, classiqueb nomme / l'homme féminine, classiquec sombre / ombre féminine, classiquea ainsi / aussi masculine, classiqueb dorent / t'adorent féminine, classiquec comprendre / tendre féminine, classiquea toujours / amours masculine, classiqueb étrange / change féminine, classiquec pelouse / jalouse féminine, classiquea parlait / plaît masculine, classiqueb blanche / penche féminine, classiquec charmée / bien-aimée féminine, classiquea m'étouffait / fait masculine, classiqueb corolles / paroles féminine, classiquec nôtre / autre féminine, classiquea accru / disparu masculine, classiqueb pensées / éclipsées féminine, classiquec temple / contemple féminine, classiquea amers / mers masculine, classiqueb l'idée / vidée féminine, classiquec noie / joie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Contemplations, Éditions Classique Garnier, 1950· numérisation Enclitt Encyclopédie de la littérature française (Rue des Écoles)· Sources