Les feuilles d’automne, 1831
XXVII. À mes amis L. B. et S.-b
Here’s a sigh to those who love me,
And a smile to those who hate ;
And whatever sky’s above me,
Here’s a heart for every fate.BYRON.
Amis ! c'est donc Rouen,‖ la ville aux vieilles rues,Aux vieilles tours, débris‖ des races disparues,La ville aux cent clochers‖ carillonnant dans l'air,Le Rouen des châteaux,‖ des hôtels, des bastilles,Dont le front hérissé‖ de flèches et d'aiguillesDéchire incessamment‖ les brumes de la mer ;
C'est Rouen qui vous a !‖ Rouen qui vous enlève !Je ne m'en plaindrai pas.‖ J'ai souvent fait ce rêveD'aller voir Saint-Ouen‖ à moitié démoli,Et tout m'a retenu,‖ la famille, l'étude,Mille soins, et surtout‖ la vague inquiétudeQui fait que l'homme craint‖ son désir accompli.
J'ai différé. La vie‖ à différer se passe.De projets en projets‖ et d'espace en espaceLe fol esprit de l'homme‖ en tout temps s'envola.Un jour enfin, lassés‖ du songe qui nous leurre,Nous disons : « Il est temps.‖ Exécutons ! c'est l'heure. »Alors nous retournons‖ les yeux : — la mort est là !
Ainsi de mes projets.‖ — Quand vous verrai-je, Espagne,Et Venise et son golfe,‖ et Rome et sa campagne,Toi, Sicile que ronge‖ un volcan souterrain,Grèce qu'on connaît trop,‖ Sardaigne qu'on ignore,Cités de l'aquilon,‖ du couchant, de l'aurore,Pyramides du Nil,‖ cathédrales du Rhin !
Qui sait ? Jamais peut-être.‖ — Et quand m'abriterai-jePrès de la mer, ou bien‖ sous un mont blanc de neige,Dans quelque vieux donjon,‖ tout plein d'un vieux héros,Où le soleil, dorant‖ les tourelles du faîte,N'enverra sur mon front‖ que des rayons de fêteTeints de pourpre et d'azur‖ au prisme des vitraux ?
Jamais non plus, sans doute.‖ — En attendant, vaine ombre,Oublié dans l'espace‖ et perdu dans le nombre,Je vis. J'ai trois enfants‖ en cercle à mon foyer ;Et lorsque la sagesse‖ entr'ouvre un peu ma porte,Elle me crie : Ami !‖ sois content. Que t'importeCette tente d'un jour‖ qu'il faut sitôt ployer !
Et puis, dans mon esprit,‖ des choses que j'espèreJe me fais cent récits,‖ comme à son fils un père.Ce que je voudrais voir‖ je le rêve si beau !Je vois en moi des tours,‖ des Romes, des Cordoues,Qui jettent mille feux,‖ muse, quand tu secouesSous leurs sombres piliers‖ ton magique flambeau !
Ce sont des Alhambras,‖ de hautes cathédrales,Des Babels, dans la nue‖ enfonçant leurs spirales,De noirs Escurials,‖ mystérieux séjour,Des villes d'autrefois,‖ peintes et dentelées,Où chantent jour et nuit‖ mille cloches ailées,Joyeuses d'habiter‖ dans des clochers à jour !
Et je rêve ! Et jamais‖ villes impérialesN'éclipseront ce rêve‖ aux splendeurs idéales.Gardons l'illusion ;‖ elle fuit assez tôt.Chaque homme, dans son cœur,‖ crée à sa fantaisieTout un monde enchanté‖ d'art et de poésie.C'est notre Chanaan‖ que nous voyons d'en haut.
Restons où nous voyons.‖ Pourquoi vouloir descendre,Et toucher ce qu'on rêve,‖ et marcher dans la cendre ?Que ferons-nous après ?‖ où descendre ? où courir ?Plus de but à chercher !‖ plus d'espoir qui séduise !De la terre donnée‖ à la terre promiseNul retour ; et Moïse‖ a bien fait de mourir !
Restons loin des objets‖ dont la vue est charmée.L'arc-en-ciel est vapeur,‖ le nuage est fumée.L'idéal tombe en poudre‖ au toucher du réel.L'âme en songes de gloire‖ ou d'amour se consume.Comme un enfant qui souffle‖ en un flocon d'écume,Chaque homme enfle une bulle‖ où se reflète un ciel !
Frêle bulle d'azur,‖ au roseau suspendue,Qui tremble au moindre choc‖ et vacille éperdue !Voilà tous nos projets,‖ nos plaisirs, notre bruit !Folle création‖ qu'un zéphyr inquiète !Sphère aux mille couleurs,‖ d'une goutte d'eau faite !Monde qu'un souffle crée‖ et qu'un souffle détruit !
Rêver, c’est le bonheur ;‖ attendre, c’est la vie.Courses ! pays lointains !‖ voyages ! folle envie !C’est assez d’accomplir‖ le voyage éternel.Tout chemine ici-bas‖ vers un but de mystère.— Où va l’esprit dans l’homme ?‖ Où va l’homme sur terre ?Seigneur ! Seigneur ! — Où va‖ la terre dans le ciel ?
Le saurons-nous jamais ?‖ — Qui percera nos voiles,Noirs firmaments, semés‖ de nuages d'étoiles ?Mer, qui peut dans ton lit‖ descendre et regarder ?Où donc est la science ?‖ Où donc est l'origine ?Cherchez au fond des mers‖ cette perle divine,Et, l'océan connu,‖ l'âme reste à sonder !
Que faire et que penser ?‖ — Nier, douter, ou croire ?Carrefour ténébreux !‖ triple route ! nuit noire !Le plus sage s'assied‖ sous l'arbre du chemin,Disant tout bas : J'irai,‖ Seigneur, où tu m'envoies.Il espère, et, de loin,‖ dans les trois sombres voies,Il écoute, pensif,‖ marcher le genre humain !
Mai 1830.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a rues / disparues féminine, classiqueb l'air / mer masculine, classiquec bastilles / d'aiguilles féminine, classiquea enlève / rêve féminine, classiqueb démoli / accompli masculine, classiquec l'étude / inquiétude féminine, classiquea passe / espace féminine, classiqueb s'envola / là masculine, classiquec leurre / l'heure féminine, classiquea Espagne / campagne féminine, classiqueb souterrain / Rhin masculine, classiquec ignore / l'aurore féminine, classiquea m'abriterai-je / neige féminine, classiqueb héros / vitraux masculine, classiquec faîte / fête féminine, classiquea ombre / nombre féminine, classiqueb foyer / ployer masculine, classiquec porte / t'importe féminine, classiquea j'espère / père féminine, classiqueb beau / flambeau masculine, classiquec Cordoues / secoues féminine, classiquea cathédrales / spirales féminine, classiqueb séjour / jour masculine, classiquec dentelées / ailées féminine, classiquea impériales / idéales féminine, classiqueb tôt / haut masculine, classiquec fantaisie / poésie féminine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb courir / mourir masculine, classiquec séduise / promise féminine, classiquea charmée / fumée féminine, classiqueb réel / ciel masculine, classiquec consume / d'écume féminine, classiquea suspendue / éperdue féminine, classiqueb bruit / détruit masculine, classiquec inquiète / faite féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiquea voiles / d'étoiles féminine, classiqueb regarder / sonder masculine, classiquec l'origine / divine féminine, classiquea croire / noire féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec m'envoies / voies féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources