Les feuilles d’automne, 1831
V. Ce qu’on entend sur la montagne
O altitudo !
Avez-vous quelquefois,‖ calme et silencieux,Monté sur la montagne,‖ en présence des cieux ?Était-ce aux bords du Sund ?‖ aux côtes de Bretagne ?Aviez-vous l'océan‖ au pied de la montagne ?Et là, penché sur l'onde‖ et sur l'immensité,Calme et silencieux‖ avez-vous écouté ?Voici ce qu'on entend :‖ — du moins un jour qu'en rêveMa pensée abattit‖ son vol sur une grève,Et, du sommet d'un mont‖ plongeant au gouffre amer,Vit d'un côté la terre‖ et de l'autre la mer,J'écoutai, j'entendis,‖ et jamais voix pareilleNe sortit d'une bouche‖ et n'émut une oreille.
Ce fut d'abord un bruit‖ large, immense, confus,Plus vague que le vent‖ dans les arbres touffus,Plein d'accords éclatants,‖ de suaves murmures,Doux comme un chant du soir,‖ fort comme un choc d'armuresQuand la sourde mêlée‖ étreint les escadronsEt souffle, furieuse,‖ aux bouches des clairons.C'était une musique‖ ineffable et profonde,Qui, fluide, oscillait‖ sans cesse autour du monde,Et dans les vastes cieux,‖ par ses flots rajeunis,Roulait élargissant‖ ses orbes infinisJusqu'au fond où son flux‖ s'allait perdre dans l'ombreAvec le temps, l'espace‖ et la forme et le nombre.Comme une autre atmosphère‖ épars et débordé,L'hymne éternel couvrait‖ tout le globe inondé.Le monde, enveloppé‖ dans cette symphonie,Comme il vogue dans l'air,‖ voguait dans l'harmonie.
Et pensif, j'écoutais‖ ces harpes de l'éther,Perdu dans cette voix‖ comme dans une mer.Bientôt je distinguai,‖ confuses et voilées,Deux voix, dans cette voix‖ l'une à l'autre mêlées,De la terre et des mers‖ s'épanchant jusqu'au ciel,Qui chantaient à la fois‖ le chant universel ;Et je les distinguai‖ dans la rumeur profonde,Comme on voit deux courants‖ qui se croisent sous l'onde.
L'une venait des mers ;‖ chant de gloire ! hymne heureux !C'était la voix des flots‖ qui se parlaient entre eux ;L'autre, qui s'élevait‖ de la terre où nous sommes,Était triste ; c'était‖ le murmure des hommes ;Et dans ce grand concert,‖ qui chantait jour et nuit,Chaque onde avait sa voix‖ et chaque homme son bruit.
Or, comme je l'ai dit,‖ l'océan magnifiqueÉpandait une voix‖ joyeuse et pacifique,Chantait comme la harpe‖ aux temples de Sion,Et louait la beauté‖ de la création.Sa clameur, qu'emportaient‖ la brise et la rafale,Incessamment vers Dieu‖ montait plus triomphale,Et chacun de ses flots‖ que Dieu seul peut dompter,Quand l'autre avait fini,‖ se levait pour chanter.Comme ce grand lion‖ dont Daniel fut l'hôte,L'océan par moments‖ abaissait sa voix haute ;Et moi je croyais voir,‖ vers le couchant en feu,Sous sa crinière d'or‖ passer la main de Dieu.
Cependant, à côté‖ de l'auguste fanfare,L'autre voix, comme un cri‖ de coursier qui s'effare,Comme le gond rouillé‖ d'une porte d'enfer,Comme l'archet d'airain‖ sur la lyre de fer,Grinçait ; et pleurs, et cris,‖ l'injure, l'anathème,Refus du viatique‖ et refus du baptême,Et malédiction,‖ et blasphème, et clameur,Dans le flot tournoyant‖ de l'humaine rumeurPassaient, comme le soir‖ on voit dans les valléesDe noirs oiseaux de nuit‖ qui s'en vont par volées.Qu'était-ce que ce bruit‖ dont mille échos vibraient ?Hélas ! c'était la terre‖ et l'homme qui pleuraient.
Frère ! de ces deux voix‖ étranges, inouïes,Sans cesse renaissant,‖ sans cesse évanouies,Qu'écoute l'Éternel‖ durant l'éternité,L'une disait : NATURE !‖ et l'autre : HUMANITÉ !
Alors je méditai ;‖ car mon esprit fidèle,Hélas ! n'avait jamais‖ déployé plus grande aile ;Dans mon ombre jamais‖ n'avait lui tant de jour ;Et je rêvai longtemps,‖ contemplant tour à tour,Après l'abîme obscur‖ que me cachait la lame,L'autre abîme sans fond‖ qui s'ouvrait dans mon âme.Et je me demandai‖ pourquoi l'on est ici,Quel peut être après tout‖ le but de tout ceci,Que fait l'âme, lequel‖ vaut mieux d'être ou de vivre,Et pourquoi le Seigneur,‖ qui seul lit à son livre,Mêle éternellement‖ dans un fatal hymenLe chant de la nature‖ au cri du genre humain ?
Juillet 1829.
Versification
- Forme
- 8 distiquess (distiques)
- Rimes
- 41((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 8 distiquess
- Mots à la rime
- a silencieux / cieux masculine, classiqueb Bretagne / montagne féminine, classiquec l'immensité / écouté masculine, classiqued rêve / grève féminine, classiquee amer / mer masculine, classiquef pareille / oreille féminine, classiquea confus / touffus masculine, classiqueb murmures / d'armures féminine, classiquec escadrons / clairons masculine, classiqued profonde / monde féminine, classiquee rajeunis / infinis masculine, classiquef l'ombre / nombre féminine, classiqueg débordé / inondé masculine, classiqueh symphonie / l'harmonie féminine, classiquea l'éther / mer masculine, classiqueb voilées / mêlées féminine, classiquec ciel / universel masculine, classiqued profonde / l'onde féminine, classiquea heureux / eux masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiquea magnifique / pacifique féminine, classiqueb Sion / création masculine, classiquec rafale / triomphale féminine, classiqued dompter / chanter masculine, classiquee l'hôte / haute féminine, classiquef feu / Dieu masculine, classiquea fanfare / s'effare féminine, classiqueb d'enfer / fer masculine, classiquec l'anathème / baptême féminine, classiqued clameur / rumeur masculine, classiquee vallées / volées féminine, classiquef vibraient / pleuraient masculine, classiquea inouïes / évanouies féminine, classiqueb l'éternité / HUMANITÉ masculine, classiquea fidèle / aile féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquec lame / âme féminine, classiqued ici / ceci masculine, classiquee vivre / livre féminine, classiquef hymen / humain masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
82 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources