Les feuilles d’automne, 1831
VI. À un voyageur
L’une partie du monde ne sait point
comme l’autre vit et se gouverne.PHILIPPE DE COMMINES.
Ami, vous revenez‖ d'un de ces longs voyagesQui nous font vieillir vite,‖ et nous changent en sagesAu sortir du berceau.De tous les océans‖ votre course a vu l'onde,Hélas ! et vous feriez‖ une ceinture au mondeDu sillon du vaisseau.
Le soleil de vingt cieux‖ a mûri votre vie.Partout où vous mena‖ votre inconstante envie,Jetant et ramassant,Pareil au laboureur‖ qui récolte et qui sème,Vous avez pris des lieux‖ et laissé de vous-mêmeQuelque chose en passant.
Tandis que votre ami,‖ moins heureux et moins sage,Attendait des saisons‖ l'uniforme passageDans le même horizon,Et comme l'arbre vert‖ qui de loin la dessine,À sa porte effeuillant‖ ses jours, prenait racine,Au seuil de sa maison !
Vous êtes fatigué,‖ tant vous avez vu d'hommes !Enfin vous revenez,‖ las de ce que nous sommes,Vous reposer en Dieu.Triste, vous me contez‖ vos courses infécondes,Et vos pieds ont mêlé‖ la poudre de trois mondesAux cendres de mon feu.
Or, maintenant, le cœur‖ plein de choses profondes,Des enfants dans vos mains‖ tenant les têtes blondes,Vous me parlez ici,Et vous me demandez,‖ sollicitude amère !— Où donc ton père ? où donc‖ ton fils ? où donc ta mère ?— Ils voyagent aussi !
Le voyage qu'ils font‖ n'a ni soleil, ni lune ;Nul homme n'y peut rien‖ porter de sa fortune,Tant le maître est jaloux !Le voyage qu'ils font‖ est profond et sans bornes,On le fait à pas lents,‖ parmi des faces mornes,Et nous le ferons tous !
J'étais à leur départ‖ comme j'étais au vôtre.En diverses saisons,‖ tous trois, l'un après l'autre,Ils ont pris leur essor.Hélas ! j'ai mis en terre,‖ à cette heure suprême,Ces têtes que j'aimais.‖ Avare, j'ai moi-mêmeEnfoui mon trésor.
Je les ai vus partir.‖ J'ai, faible et plein d'alarmes,Vu trois fois un drap noir‖ semé de blanches larmesTendre ce corridor.J'ai sur leurs froides mains‖ pleuré comme une femme.Mais, le cercueil fermé,‖ mon âme a vu leur âmeOuvrir deux ailes d'or !
Je les ai vus partir‖ comme trois hirondellesQui vont chercher bien loin‖ des printemps plus fidèlesEt des étés meilleurs.Ma mère vit le ciel,‖ et partit la première.Et son œil en mourant‖ fut plein d'une lumièreQu'on n'a point vue ailleurs.
Et puis mon premier-né‖ la suivit ; puis mon père,Fier vétéran âgé‖ de quarante ans de guerre,Tout chargé de chevrons.Maintenant ils sont là !‖ tous trois dorment dans l'ombre,Tandis que leurs esprits‖ font le voyage sombre,Et vont où nous irons !
Si vous voulez, à l'heure‖ où la lune décline,Nous monterons tous deux‖ la nuit sur la collineOù gisent nos aïeux.Je vous dirai, montrant‖ à votre vue amieLa ville morte auprès‖ de la ville endormie ;Laquelle dort le mieux !
Venez ; muets tous deux‖ et couchés contre terre,Nous entendrons, tandis‖ que Paris fera taireSon vivant tourbillon,Ces millions de morts,‖ moisson du fils de l'homme,Sourdre confusément‖ dans leurs sépulcres, commeLe grain dans le sillon !
Combien vivent joyeux‖ qui devaient, sœurs ou frères,Faire un pleur éternel‖ de quelques ombres chères !Pouvoir des ans vainqueurs !Les morts durent bien peu.‖ Laissons-les sous la pierre !Hélas ! dans le cercueil‖ ils tombent en poussièreMoins vite qu'en nos cœurs !
Voyageur ! voyageur !‖ Quelle est notre folie !Qui sait combien de morts‖ à chaque heure on oublie ?Des plus chers, de plus beaux ?Qui peut savoir combien‖ toute douleur s'émousse,Et combien sur la terre‖ un jour d'herbe qui pousseEfface de tombeaux !
1829.
Versification
- Forme
- 14 sizains (sizains)
- Rimes
- 14(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (56 de 12, 28 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 14 sizains
- Mots à la rime
- a voyages / sages féminine, classiqueb berceau / vaisseau masculine, classiquec l'onde / monde féminine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb ramassant / passant masculine, classiquec sème / vous-même féminine, classiquea sage / passage féminine, classiqueb horizon / maison masculine, classiquec dessine / racine féminine, classiquea d'hommes / sommes féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquec infécondes / mondes féminine, classiquea profondes / blondes féminine, classiqueb ici / aussi masculine, classiquec amère / mère féminine, classiquea lune / fortune féminine, classiqueb jaloux / tous masculine, classiquec bornes / mornes féminine, classiquea vôtre / l'autre féminine, classiqueb essor / trésor masculine, classiquec suprême / moi-même féminine, classiquea d'alarmes / larmes féminine, classiqueb corridor / d'or masculine, classiquec femme / âme féminine, classiquea hirondelles / fidèles féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec première / lumière féminine, classiquea père / guerre féminine, classiqueb chevrons / irons masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea décline / colline féminine, classiqueb aïeux / mieux masculine, classiquec amie / endormie féminine, classiquea terre / taire féminine, classiqueb tourbillon / sillon masculine, classiquec l'homme / comme féminine, classiquea frères / chères féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquec pierre / poussière féminine, classiquea folie / oublie féminine, classiqueb beaux / tombeaux masculine, classiquec s'émousse / pousse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources