Les feuilles d’automne, 1831
I. « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte »
Data fata secutus.DEVISE DES SAINT-JOHN.
Ce siècle avait deux ans !‖ Rome remplaçait Sparte,Déjà Napoléon‖ perçait sous Bonaparte,Et du premier consul,‖ déjà, par maint endroit,Le front de l'empereur‖ brisait le masque étroit.Alors dans Besançon,‖ vieille ville espagnole,Jeté comme la graine‖ au gré de l'air qui vole,Naquit d'un sang breton‖ et lorrain à la foisUn enfant sans couleur,‖ sans regard et sans voix ;Si débile qu'il fut,‖ ainsi qu'une chimère,Abandonné de tous,‖ excepté de sa mère,Et que son cou ployé‖ comme un frêle roseauFit faire en même temps‖ sa bière et son berceau.Cet enfant que la vie‖ effaçait de son livre,Et qui n'avait pas même‖ un lendemain à vivre,C’est moi. —
Je vous dirai peut-être quelque jourQuel lait pur, que de soins,‖ que de vœux, que d'amour,Prodigués pour ma vie‖ en naissant condamnée,M'ont fait deux fois l'enfant‖ de ma mère obstinée,Ange qui sur trois fils‖ attachés à ses pasÉpandait son amour‖ et ne mesurait pas !Ô l'amour d'une mère !‖ amour que nul n'oublie !Pain merveilleux qu'un dieu‖ partage et multiplie !Table toujours servie‖ au paternel foyer !Chacun en a sa part‖ et tous l'ont tout entier !
Je pourrai dire un jour,‖ lorsque la nuit douteuseFera parler les soirs‖ ma vieillesse conteuse,Comment ce haut destin‖ de gloire et de terreurQui remuait le monde‖ aux pas de l'empereur,Dans son souffle orageux‖ m'emportant sans défenseÀ tous les vents de l'air‖ fit flotter mon enfance.Car, lorsque l'aquilon‖ bat ses flots palpitants,L'océan convulsif‖ tourmente en même tempsLe navire à trois ponts‖ qui tonne avec l'orage,Et la feuille échappée‖ aux arbres du rivage !
Maintenant, jeune encore‖ et souvent éprouvé,J'ai plus d'un souvenir‖ profondément gravé,Et l'on peut distinguer‖ bien des choses passéesDans ces plis de mon front‖ que creusent mes pensées.Certes, plus d'un vieillard‖ sans flamme et sans cheveux,Tombé de lassitude‖ au bout de tous ses vœux,Pâlirait s'il voyait,‖ comme un gouffre dans l'onde,Mon âme où ma pensée‖ habite, comme un monde,Tout ce que j'ai souffert,‖ tout ce que j'ai tenté,Tout ce qui m'a menti‖ comme un fruit avorté,Mon plus beau temps passé‖ sans espoir qu'il renaisse,Les amours, les travaux,‖ les deuils de ma jeunesse,Et quoiqu'encore à l'âge‖ où l'avenir sourit,Le livre de mon cœur‖ à toute page écrit !
Si parfois de mon sein‖ s'envolent mes pensées,Mes chansons par le monde‖ en lambeaux dispersées ;S'il me plaît de cacher‖ l'amour et la douleurDans le coin d'un roman‖ ironique et railleur ;Si j'ébranle la scène‖ avec ma fantaisie,Si j'entrechoque aux yeux‖ d'une foule choisieD'autres hommes comme eux,‖ vivant tous à la foisDe mon souffle et parlant‖ au peuple avec ma voix ;Si ma tête, fournaise‖ où mon esprit s'allume,Jette le vers d'airain‖ qui bouillonne et qui fumeDans le rythme profond,‖ moule mystérieuxD'où sort la strophe ouvrant‖ ses ailes dans les cieux ;C'est que l'amour, la tombe,‖ et la gloire, et la vie,L'onde qui fuit, par l'onde‖ incessamment suivie,Tout souffle, tout rayon,‖ ou propice ou fatal,Fait reluire et vibrer‖ mon âme de cristal,Mon âme aux mille voix,‖ que le Dieu que j'adoreMit au centre de tout‖ comme un écho sonore !
D'ailleurs j'ai purement‖ passé les jours mauvais,Et je sais d'où je viens,‖ si j'ignore où je vais.L'orage des partis‖ avec son vent de flammeSans en altérer l'onde‖ a remué mon âme.Rien d'immonde en mon cœur,‖ pas de limon impurQui n'attendît qu'un vent‖ pour en troubler l'azur !
Après avoir chanté,‖ j'écoute et je contemple,À l'empereur tombé‖ dressant dans l'ombre un temple,Aimant la liberté‖ pour ses fruits, pour ses fleurs,Le trône pour son droit,‖ le roi pour ses malheurs ;Fidèle enfin au sang‖ qu'ont versé dans ma veineMon père vieux soldat,‖ ma mère vendéenne !
Juin 1830.
Versification
- Forme
- 7 distiquess (distiques)
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 7 distiquess
- Mots à la rime
- a Sparte / Bonaparte féminine, classiqueb endroit / étroit masculine, classiquec espagnole / vole féminine, classiqued fois / voix masculine, classiquee chimère / mère féminine, classiquef roseau / berceau masculine, classiqueg livre / vivre féminine, classiquea moi / jour / d'amour masculine, classiqueb condamnée / obstinée féminine, classiquec pas masculine, classiqued n'oublie / multiplie féminine, classiquee foyer / entier masculine, classiquea douteuse / conteuse féminine, classiqueb terreur / l'empereur masculine, classiquec défense / enfance féminine, classiqued palpitants / temps masculine, classiquee l'orage / rivage féminine, classiquea éprouvé / gravé masculine, classiqueb passées / pensées féminine, classiquec cheveux / vœux masculine, classiqued l'onde / monde féminine, classiquee tenté / avorté masculine, classiquef renaisse / jeunesse féminine, classiqueg sourit / écrit masculine, classiquea pensées / dispersées féminine, classiqueb douleur / railleur masculine, classiquec fantaisie / choisie féminine, classiquee s'allume / fume féminine, classiquef mystérieux / cieux masculine, classiqueg vie / suivie féminine, classiqueh fatal / cristal masculine, classiquei j'adore / sonore féminine, classiquea mauvais / vais masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquec impur / l'azur masculine, classiquea contemple / temple féminine, classiqueb fleurs / malheurs masculine, classiquec veine / vendéenne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources