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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

II. À M. louis b

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 117 vers

Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulcrum.VIRGILE.

Louis, quand vous irez,‖ dans un de vos voyages,Voir Bordeaux, Pau, Bayonne‖ et ses charmants rivages,Toulouse la romaine‖ où dans des jours meilleursJ'ai cueilli tout enfant‖ la poésie en fleurs,Passez par Blois. — Et là,‖ bien volontiers sans doute,Laissez dans le logis‖ vos compagnons de route,Et tandis qu'ils joueront,‖ riront ou dormiront,Vous, avec vos pensers‖ qui haussent votre front,Montez à travers Blois‖ cet escalier de ruesQue n'inonde jamais‖ la Loire au temps des crues ;Laissez là le château,‖ quoique sombre et puissant,Quoiqu'il ait à la face‖ une tache de sang ;Admirez, en passant,‖ cette tour octogoneQui fait à ses huit pans‖ hurler une gorgone ;Mais passez. — Et sorti‖ de la ville, au midi,Cherchez un tertre vert,‖ circulaire, arrondi,Que surmonte un grand arbre,‖ un noyer, ce me semble,Comme au cimier d'un casque‖ une plume qui tremble.Vous le reconnaîtrez,‖ ami, car, tout rêvant,Vous l'aurez vu de loin‖ sans doute en arrivant.

Sur le tertre monté,‖ que la plaine bleuâtre,Que la ville étagée‖ en long amphithéâtre,Que l'église, ou la Loire,‖ et ses voiles aux vents,Et ses mille archipels‖ plus que ses flots mouvants,Et de Chambord là-bas‖ au loin les cent tourellesNe fassent pas voler‖ votre pensée entre elles.Ne levez pas vos yeux‖ si haut que l'horizon,Regardez à vos pieds. —

Louis, cette maisonQu'on voit, bâtie en pierre‖ et d'ardoise couverte,Blanche et carrée, au bas‖ de la colline verte,Et qui, fermée à peine‖ aux regards étrangers,S'épanouit charmante‖ entre ses deux vergers,C'est là. — Regardez bien.‖ C'est le toit de mon père.C'est ici qu'il s'en vint‖ dormir après la guerre,Celui que tant de fois‖ mes vers vous ont nommé,Que vous n'avez pas vu,‖ qui vous aurait aimé !

Alors, ô mon ami,‖ plein d'une extase amère,Pensez pieusement,‖ d'abord à votre mère,Et puis à votre sœur,‖ et dites : « Notre amiNe reverra jamais‖ son vieux père endormi !

« Hélas ! il a perdu‖ cette sainte défenseQui protège la vie‖ encore après l'enfance,Ce pilote prudent,‖ qui pour dompter le flotPrête une expérience‖ au jeune matelot !Plus de père pour lui !‖ plus rien qu'une mémoire !Plus d'auguste vieillesse‖ à couronner de gloire !Plus de récits guerriers,‖ plus de beaux cheveux blancsÀ faire caresser‖ par les petits enfants !Hélas ! il a perdu‖ la moitié de sa vie,L'orgueil de faire voir‖ à la foule ravieSon père, un vétéran,‖ un général ancien !Ce foyer où l'on est‖ plus à l'aise qu'au sien,Et le seuil paternel‖ qui tressaille de joieQuand du fils qui revient‖ le chien fidèle aboie !

« Le grand arbre est tombé !‖ resté seul au vallon,L'arbuste est désormais‖ à nu sous l'aquilon.Quand l'aïeul disparaît‖ du sein de la famille,Tout le groupe orphelin,‖ mère, enfants, jeune fille,Se rallie inquiet‖ autour du père seulQue ne dépasse plus‖ le front blanc de l'aïeul.C'est son tour maintenant.‖ Du soleil, de la pluie,On s'abrite à son ombre,‖ à sa tige on s'appuie.C'est à lui de veiller,‖ d'enseigner, de souffrir,De travailler pour tous,‖ d'agir et de mourir !Voilà que va bientôt‖ sur sa tête vieillieDescendre la sagesse‖ austère et recueillie ;Voilà que ses beaux ans‖ s'envolent tour à tour,Emportant l'un sa joie‖ et l'autre son amour,Ses songes de grandeur‖ et de gloire ingénue,Et que pour travailler‖ son âme reste nue,Laissant là l'espérance‖ et les rêves dorés,Ainsi que la glaneuse,‖ alors que dans les présElle marche, d'épis‖ emplissant sa corbeille,Quitte son vêtement‖ de fête de la veille !Mais le soir, la glaneuse‖ aux branches d'un buissonReprendra ses atours,‖ et chantant sa chansonS'en reviendra parée,‖ et belle, et consolée ;Tandis que cette vie,‖ âpre et morne vallée,N'a point de buisson vert‖ où l'on retrouve un jourL'espoir, l'illusion,‖ l'innocence et l'amour !

« Il continuera donc‖ sa tâche commencée,Tandis que sa famille‖ autour de lui pressée,Sur son front, où des ans‖ s'imprimera le cours,Verra tomber sans cesse‖ et s'amasser toujours,Comme les feuilles d'arbre‖ au vent de la tempête,Cette neige des jours‖ qui blanchit notre tête !

« Ainsi du vétéran‖ par la guerre épargné,Rien ne reste à son fils,‖ muet et résigné,Qu'un tombeau vide, et toi,‖ la maison orphelineQu'on voit blanche et carrée‖ au bas de la colline,Gardant, comme un parfum‖ dans le vase resté,Un air de bienvenue‖ et d'hospitalité !

« Un sépulcre à Paris !‖ de pierre ou de porphyre,Qu'importe ! Les tombeaux‖ des aigles de l'empireSont auprès. Ils sont là‖ tous ces vieux générauxMorts un jour de victoire‖ en antiques héros,Ou, regrettant peut-être‖ et canons et mitraille,Tombés à la tribune,‖ autre champ de bataille.Ses fils ont déposé‖ sa cendre auprès des leurs,Afin qu'en l'autre monde,‖ heureux pour les meilleurs,Il puisse converser‖ avec ses frères d'armes.Car sans doute ces chefs,‖ pleurés de tant de larmes,Ont là-bas une tente.‖ Ils y viennent le soirParler de guerre ; au loin,‖ dans l'ombre, ils peuvent voirFlotter de l'ennemi‖ les enseignes rivales ;Et l'empereur au fond‖ passe par intervalles.

« Une maison à Blois !‖ riante, quoique en deuil,Élégante et petite,‖ avec un lierre au seuil,Et qui fait soupirer‖ le voyageur d'envieComme un charmant asile‖ à reposer sa vie,Tant sa neuve façade‖ a de fraîches couleurs,Tant son front est caché‖ dans l'herbe et dans les fleurs !

« Maison ! sépulcre ! hélas,‖ pour retrouver quelque ombreDe ce père parti‖ sur le navire sombre,Où faut-il que le fils‖ aille égarer ses pas ?Maison, tu ne l'as plus !‖ tombeau, tu ne l'as pas ! »

Juin 1830.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
58((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a voyages / rivages féminine, classiqueb meilleurs / fleurs masculine, classiquec doute / route féminine, classiqued dormiront / front masculine, classiquee rues / crues féminine, classiquef puissant / sang masculine, non classiqueg octogone / gorgone féminine, classiqueh midi / arrondi masculine, classiquei semble / tremble féminine, classiquej rêvant / arrivant masculine, classiquea bleuâtre / amphithéâtre féminine, classiqueb vents / mouvants masculine, classiquec tourelles / elles féminine, classiqued l'horizon / pieds / maison masculine, classiqueb couverte / verte féminine, classiquec étrangers / vergers masculine, classiqued père / guerre féminine, classiquee nommé / aimé masculine, classiquea amère / mère féminine, classiqueb ami / endormi masculine, classiquea défense / l'enfance féminine, classiqueb flot / matelot masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiqued blancs / enfants masculine, classiquee vie / ravie féminine, classiquef ancien / sien masculine, classiqueg joie / aboie féminine, classiquea vallon / l'aquilon masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquec seul / l'aïeul masculine, classiqued pluie / s'appuie féminine, classiquee souffrir / mourir masculine, classiquef vieillie / recueillie féminine, classiqueg tour / amour masculine, classiqueh ingénue / nue féminine, classiquei dorés / prés masculine, classiquej corbeille / veille féminine, classiquek buisson / chanson masculine, classiquel consolée / vallée féminine, classiquem jour / l'amour masculine, classiquea commencée / pressée féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classiquec tempête / tête féminine, classiquea épargné / résigné masculine, classiqueb orpheline / colline féminine, classiquec resté / d'hospitalité masculine, classiquea porphyre / l'empire féminine, classiqueb généraux / héros masculine, classiquec mitraille / bataille féminine, classiqued leurs / meilleurs masculine, classiquee d'armes / larmes féminine, classiquef soir / voir masculine, classiqueg rivales / intervalles féminine, classiquea deuil / seuil masculine, classiqueb d'envie / vie féminine, classiquec couleurs / fleurs masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

117 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources