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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

XI. Dédain

Victor Hugo· 12 sizains, alexandrins surtout, 72 vers

Yo contra todos y todos contra yoROMANCE DE VIEJO ARIAS.

I

Qui peut savoir combien‖ de jalouses pensées,De haines, par l'envie‖ en tous lieux ramassées,De sourds ressentiments,‖ d'inimitiés sans frein,D'orages à courber‖ les plus sublimes têtes,Combien de passions,‖ de fureurs, de tempêtes,Grondent autour de toi,‖ jeune homme au front serein !

Tu ne le sais pas, toi !‖ — Car tandis qu'à ta baseLa gueule des serpents‖ s'élargit et s'écrase,Tandis que ces rivaux,‖ que tu croyais meilleurs,Vont t'assiégeant en foule,‖ ou dans la nuit secrèteCreusent maint piège infâme‖ à ta marche distraite,Pensif, tu regardes ailleurs !

Ou si parfois leurs cris‖ montent jusqu'à ton âme,Si ta colère, ouvrant‖ ses deux ailes de flamme,Veut foudroyer leur foule‖ acharnée à ton nom,Avant que le volcan‖ n'ait trouvé son issue,Avant que tu n'aies mis‖ la main à ta massue,Tu te prends à sourire‖ et tu dis : À quoi bon ?

Puis voilà que revient‖ ta chère rêverie,Famille, enfance, amour,‖ Dieu, liberté, patrie ;La lyre à réveiller ;‖ la scène à rajeunir ;Napoléon, ce dieu‖ dont tu seras le prêtre ;Les grands hommes, mépris‖ du temps qui les voit naître,Religion de l'avenir !

II

Allez donc ! ennemis‖ de son nom ! foule vaine !Autour de son génie‖ épuisez votre haleine !Recommencez toujours !‖ ni trêve, ni remord.Allez, recommencez,‖ veillez, et sans relâcheRoulez votre rocher,‖ refaites votre tâche,Envieux ! — Lui, poète,‖ il chante, il rêve, il dort.

Votre voix, qui s'aiguise‖ et vibre comme un glaive,N'est qu'une voix de plus‖ dans le bruit qu'il soulève.La gloire est un concert‖ de mille échos épars,Chœurs de démons, accords‖ divins, chants angéliques,Pareil au bruit que font‖ dans les places publiquesUne multitude de chars.

Il ne vous connaît pas.‖ — Il dit par intervallesQu'il faut aux jours d'été‖ l'aigre cri des cigales,L'épine à mainte fleur ;‖ que c'est le sort commun ;Que ce serait pitié‖ d'écraser la cigale ;Que le trop bien est mal !‖ que la rose au BengalePour être sans épine‖ est aussi sans parfum.

Et puis, qu'importe ! amis,‖ ennemis, tout s'écroule.C'est au même tombeau‖ que va toute la foule.Rien ne touche un esprit‖ que Dieu même a saisi.Trônes, sceptres, lauriers,‖ temples, chars de victoire,On ferait à des rois‖ des couronnes de gloireDe tout ce qu'il dédaigne ici !

Que lui font donc ces cris‖ où votre voix s'enroue ?Que sert au flot amer‖ d'écumer sur la proue ?Il ignore vos noms,‖ il n'en a point souci,Et quand, pour ébranler‖ l'édifice qu'il fonde,La sueur de vos fronts‖ ruisselle et vous inonde,Il ne sait même pas‖ qui vous fatigue ainsi !

III

Puis, quand il le voudra,‖ scribes, docteurs, poètes,Il sait qu'il peut, d'un souffle,‖ en vos bouches muettesÉteindre vos clameurs,Et qu'il emportera‖ toutes vos voix ensembleComme le vent de mer‖ emporte où bon lui sembleLa chanson des rameurs !

En vain vos légions‖ l'environnent sans nombre,Il n'a qu'à se lever‖ pour couvrir de son ombreÀ la fois tous vos fronts ;Il n'a qu'à dire un mot‖ pour couvrir vos voix grêles,Comme un char en passant‖ couvre le bruit des ailesDe mille moucherons !

Quand il veut, vos flambeaux,‖ sublimes auréolesDont vous illuminez‖ vos temples, vos idoles,Vos dieux, votre foyer,Phares éblouissants,‖ clartés universelles,Pâlissent à l'éclat‖ des moindres étincellesDu pied de son coursier !

Avril 1830.

Versification

Forme
12 sizains (sizains)
Rimes
12(aabccb)
Mètre
Alexandrins surtout (62 de 12, 6 de 6, 4 de 8)· profil 6, 8, 6+6
Strophes
12 sizains
Mots à la rime
a pensées / ramassées féminine, classiqueb frein / serein masculine, classiquec têtes / tempêtes féminine, classiquea base / s'écrase féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquec secrète / distraite féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb nom / bon masculine, classiquec issue / massue féminine, classiquea rêverie / patrie féminine, classiqueb rajeunir / l'avenir masculine, classiquec prêtre / naître féminine, classiquea vaine / haleine féminine, classiqueb remord / dort masculine, classiquec relâche / tâche féminine, classiquea glaive / soulève féminine, classiqueb épars / chars masculine, classiquec angéliques / publiques féminine, classiquea intervalles / cigales féminine, classiqueb commun / parfum masculine, classiquec cigale / Bengale féminine, classiquea s'écroule / foule féminine, classiqueb saisi / ici masculine, classiquec victoire / gloire féminine, classiquea s'enroue / proue féminine, classiqueb souci / ainsi masculine, classiquec fonde / inonde féminine, classiquea poètes / muettes féminine, classiqueb clameurs / rameurs masculine, classiquec ensemble / semble féminine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb fronts / moucherons masculine, classiquec grêles / ailes féminine, classiquea auréoles / idoles féminine, classiqueb foyer / coursier masculine, classiquec universelles / étincelles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources