Les feuilles d’automne, 1831
VII. Dicté en présence du glacier du Rhône
Causa tangor ab omni.OVIDE.
Souvent, quand mon esprit‖ riche en métamorphosesFlotte et roule endormi‖ sur l'océan des choses,Dieu, foyer du vrai jour‖ qui ne luit point aux yeux,Mystérieux soleil‖ dont l'âme est embrasée ;Le frappe d'un rayon,‖ et, comme une rosée,Le ramasse et l'enlève aux cieux.
Alors, nuage errant,‖ ma haute poésieVole capricieuse‖ et sans route choisie,De l'occident au sud,‖ du nord à l'orient ;Et regarde, du haut‖ des radieuses voûtes,Les cités de la terre,‖ et, les dédaignant toutes,Leur jette son ombre en fuyant.
Puis, dans l'or du matin‖ luisant comme une étoile,Tantôt elle y découpe‖ une frange à son voile,Tantôt, comme un guerrier‖ qui résonne en marchant,Elle frappe d'éclairs‖ la forêt qui murmure ;Et tantôt en passant‖ rougit sa noire armureDans la fournaise du couchant.
Enfin sur un vieux mont,‖ colosse à tête grise,Sur des Alpes de neige‖ un vent jaloux la brise.Qu'importe ! Suspendu‖ sur l'abîme béantLe nuage se change‖ en un glacier sublime,Et des mille fleurons‖ qui hérissent sa cime,Fait une couronne au géant !
Comme le haut cimier‖ du mont inabordable,Alors il dresse au loin‖ sa crête formidable.L'arc-en-ciel vacillant‖ joue à son flanc d'acier ;Et, chaque soir, tandis‖ que l'ombre en bas l'assiège,Le soleil, ruisselant‖ en lave sur sa neige,Change en cratère le glacier.
Son front blanc dans la nuit‖ semble une aube éternelle ;Le chamois effaré,‖ dont le pied vaut une aile,L'aigle même le craint,‖ sombre et silencieux ;La tempête à ses pieds‖ tourbillonne et se traîne ;L'œil ose à peine atteindre‖ à sa face sereine,Tant il est avant dans les cieux !
Et seul, à ces hauteurs,‖ sans crainte et sans vertige,Mon esprit, de la terre‖ oubliant le prestige,Voit le jour étoilé,‖ le ciel qui n'est plus bleu,Et contemple de près‖ ces splendeurs sidéralesDont la nuit sème au loin‖ ses sombres cathédrales,Jusqu'à ce qu'un rayon de Dieu
Le frappe de nouveau,‖ le précipite, et changeLes prismes du glacier‖ en flots mêlés de fange ;Alors il croule, alors,‖ éveillant mille échos,Il retombe en torrent‖ dans l'océan du monde,Chaos aveugle et sourd,‖ mer immense et profonde,Où se ressemblent tous les flots !
Au gré du divin souffle‖ ainsi vont mes pensées,Dans un cercle éternel‖ incessamment poussées.Du terrestre océan‖ dont les flots sont amers,Comme sous un rayon‖ monte une nue épaisse,Elles montent toujours‖ vers le ciel, et sans cesseRedescendent des cieux aux mers.
Mai 1829.
Versification
- Forme
- 9 sizains (sizains)
- Rimes
- 9(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (45 de 12, 9 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 sizains
- Mots à la rime
- a métamorphoses / choses féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec embrasée / rosée féminine, classiquea poésie / choisie féminine, classiqueb l'orient / fuyant masculine, classiquec voûtes / toutes féminine, classiquea étoile / voile féminine, classiqueb marchant / couchant masculine, classiquec murmure / armure féminine, classiquea grise / brise féminine, classiqueb béant / géant masculine, classiquec sublime / cime féminine, classiquea inabordable / formidable féminine, classiqueb d'acier / glacier masculine, classiquec l'assiège / neige féminine, classiquea éternelle / aile féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec traîne / sereine féminine, classiquea vertige / prestige féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquec sidérales / cathédrales féminine, classiquea change / fange féminine, classiqueb échos / flots masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea pensées / poussées féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquec épaisse / cesse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources