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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

XXIX. La pente de la rêverie

Victor Hugo· 11 distiquess, alexandrins, 144 vers

Obscuritate rerum verba saepè obscurantur.GERVASIUS TILBERIENSI.

Amis, ne creusez pas‖ vos chères rêveries ;Ne fouillez pas le sol‖ de vos plaines fleuries ;Et quand s'offre à vos yeux‖ un océan qui dort,Nagez à la surface‖ ou jouez sur le bord ;Car la pensée est sombre !‖ Une pente insensibleVa du monde réel‖ à la sphère invisible ;La spirale est profonde,‖ et quand on y descend,Sans cesse se prolonge‖ et va s'élargissant,Et pour avoir touché‖ quelque énigme fatale,De ce voyage obscur‖ souvent on revient pâle !

L'autre jour, il venait‖ de pleuvoir, car l'été,Cette année, est de bise‖ et de pluie attristé,Et le beau mois de mai‖ dont le rayon nous leurre,Prend le masque d'avril‖ qui sourit et qui pleure.J'avais levé le store‖ aux gothiques couleurs.Je regardais au loin‖ les arbres et les fleurs.Le soleil se jouait‖ sur la pelouse verteDans les gouttes de pluie,‖ et ma fenêtre ouverteApportait du jardin‖ à mon esprit heureuxUn bruit d'enfants joueurs‖ et d'oiseaux amoureux.Paris, les grands ormeaux,‖ maison, dôme, chaumière,Tout flottait à mes yeux‖ dans la riche lumièreDe cet astre de mai‖ dont le rayon charmantAu bout de tout brin d'herbe‖ allume un diamant !Je me laissais aller‖ à ces trois harmonies,Printemps, matin, enfance,‖ en ma retraite unies ;La Seine, ainsi que moi,‖ laissait son flot vermeilSuivre nonchalamment‖ sa pente, et le soleilFaisait évaporer‖ à la fois sur les grèvesL'eau du fleuve en brouillards‖ et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit,‖ je vis autour de moiMes amis, non confus,‖ mais tels que je les voiQuand ils viennent le soir,‖ troupe grave et fidèle,Vous avec vos pinceaux‖ dont la pointe étincelle,Vous, laissant échapper‖ vos vers au vol ardent,Et nous tous écoutant‖ en cercle, ou regardant.Ils étaient bien là tous,‖ je voyais leurs visages,Tous, même les absents‖ qui font de longs voyages.Puis tous ceux qui sont morts‖ vinrent après ceux-ci,Avec l'air qu'ils avaient‖ quand ils vivaient aussi.Quand j'eus, quelques instants,‖ des yeux de ma pensée,Contemplé leur famille‖ à mon foyer pressée,Je vis trembler leurs traits‖ confus, et par degrésPâlir en s'effaçant‖ leurs fronts décolorés,Et tous, comme un ruisseau‖ qui dans un lac s'écoule,Se perdre autour de moi‖ dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos !‖ des voix, des yeux, des pas.Ceux qu'on n'a jamais vus,‖ ceux qu'on ne connaît pas.Tous les vivants ! — cités‖ bourdonnant aux oreillesPlus qu'un bois d'Amérique‖ ou des ruches d'abeilles,Caravanes campant‖ sur le désert en feu,Matelots dispersés‖ sur l'océan de Dieu,Et, comme un pont hardi‖ sur l'onde qui chavire,Jetant d'un monde à l'autre‖ un sillon de navire,Ainsi que l'araignée‖ entre deux chênes vertsJette un fil argenté‖ qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde‖ entier ! la mer, la terre,Alpes aux fronts de neige,‖ Etnas au noir cratère,Tout à la fois, automne,‖ été, printemps, hiver,Les vallons descendant‖ de la terre à la merEt s'y changeant en golfe,‖ et des mers aux campagnesLes caps épanouis‖ en chaînes de montagnes,Et les grands continents,‖ brumeux, verts ou dorés,Par les grands océans‖ sans cesse dévorés,Tout, comme un paysage‖ en une chambre noireSe réfléchit avec‖ ses rivières de moire.Ses passants, ses brouillards‖ flottant comme un duvet,Tout dans mon esprit sombre‖ allait, marchait, vivait !Alors, en attachant,‖ toujours plus attentives,Ma pensée et ma vue‖ aux mille perspectivesQue le souffle du vent‖ ou le pas des saisonsM'ouvrait à tous moments‖ dans tous les horizons,Je vis soudain surgir,‖ parfois du sein des ondes,À côté des cités‖ vivantes des deux mondes,D'autres villes aux fronts‖ étranges, inouïs,Sépulcres ruinés‖ des temps évanouis,Pleines d'entassements,‖ de tours de pyramides,Baignant leurs pieds aux mers,‖ leur tête aux cieux humides.Quelques-unes sortaient‖ de dessous des citésOù les vivants encor‖ bruissent agités,Et des siècles passés‖ jusqu'à l'âge où nous sommesJe pus compter ainsi‖ trois étages de Romes.Et tandis qu'élevant‖ leurs inquiètes voix,Les cités des vivants‖ résonnaient à la foisDes murmures du peuple‖ ou du pas des armées,Ces villes du passé,‖ muettes et fermées,Sans fumée à leurs toits,‖ sans rumeurs dans leurs seins,Se taisaient, et semblaient‖ des ruches sans essaims.

J'attendais. Un grand bruit‖ se fit. Les races mortesDe ces villes en deuil‖ vinrent ouvrir les portes,Et je les vis marcher‖ ainsi que les vivants,Et jeter seulement‖ plus de poussière aux vents.Alors, tours, aqueducs,‖ pyramides, colonnes,Je vis l'intérieur‖ des vieilles Babylones,Les Carthages, les Tyrs,‖ les Thèbes, les Sions,D'où sans cesse sortaient‖ des générations.

Ainsi j'embrassais tout :‖ et la terre, et Cybèle ;La face antique auprès‖ de la face nouvelle ;Le passé, le présent ;‖ les vivants et les morts ;Le genre humain complet‖ comme au jour du remords.Tout parlait à la fois,‖ tout se faisait comprendre,Le pelage d'Orphée‖ et l'étrusque d'Évandre,Les runes d'Irmensul,‖ le sphinx égyptien,La voix du nouveau monde‖ aussi vieux que l'ancien.

Or ce que je voyais,‖ je doute que je puisseVous le peindre : c'était‖ comme un grand édificeFormé d'entassements‖ de siècles et de lieux ;On n'en pouvait trouver‖ les bords ni les milieux ;À toutes les hauteurs,‖ nations, peuples, races,Mille ouvriers humains,‖ laissant partout leurs traces,Travaillaient nuit et jour,‖ montant, croisant leurs pas,Parlant chacun leur langue‖ et ne s'entendant pas ;Et moi je parcourais,‖ cherchant qui me réponde,De degrés en degrés‖ cette Babel du monde.

La nuit avec la foule,‖ en ce rêve hideux,Venait, s'épaississant‖ ensemble toutes deux,Et, dans ces régions‖ que nul regard ne sonde,Plus l'homme était nombreux,‖ plus l'ombre était profonde.Tout devenait douteux‖ et vague, seulementUn souffle qui passait‖ de moment en moment,Comme pour me montrer‖ l'immense fourmilière,Ouvrait dans l'ombre au loin‖ des vallons de lumière,Ainsi qu'un coup de vent‖ fait sur les flots troublésBlanchir l'écume, ou creuse‖ une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi‖ les ténèbres s'accrurent,L'horizon se perdit,‖ les formes disparurent,Et l'homme avec la chose‖ et l'être avec l'espritFlottèrent à mon souffle,‖ et le frisson me prit.J'étais seul. Tout fuyait.‖ L'étendue était sombre.Je voyais seulement‖ au loin, à travers l'ombre,Comme d'un océan‖ les flots noirs et pressés,Dans l'espace et le temps‖ les nombres entassés !

Oh ! cette double mer‖ du temps et de l'espaceOù le navire humain‖ toujours passe et repasse,Je voulus la sonder,‖ je voulus en toucherLe sable, y regarder,‖ y fouiller, y chercher,Pour vous en rapporter‖ quelque richesse étrange,Et dire si son lit‖ est de roche ou de fange.Mon esprit plongea donc‖ sous ce flot inconnu,Au profond de l'abîme‖ il nagea seul et nu,Toujours de l'ineffable‖ allant à l'invisible…Soudain il s'en revint‖ avec un cri terrible,Ébloui, haletant,‖ stupide, épouvanté,Car il avait au fond‖ trouvé l'éternité.

Mai 1830.

Versification

Forme
11 distiquess (distiques)
Rimes
72((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
11 distiquess
Mots à la rime
a rêveries / fleuries féminine, classiqueb dort / bord masculine, classiquec insensible / invisible féminine, classiqued descend / s'élargissant masculine, classiquee fatale / pâle féminine, classiquea l'été / attristé masculine, classiqueb leurre / pleure féminine, classiquec couleurs / fleurs masculine, classiqued verte / ouverte féminine, classiquee heureux / amoureux masculine, classiquef chaumière / lumière féminine, classiqueg charmant / diamant masculine, classiqueh harmonies / unies féminine, classiquei vermeil / soleil masculine, classiquej grèves / rêves féminine, classiquea moi / voi masculine, classiqueb fidèle / étincelle féminine, classiquec ardent / regardant masculine, classiqued visages / voyages féminine, classiquee ceux-ci / aussi masculine, classiquef pensée / pressée féminine, classiqueg degrés / décolorés masculine, classiqueh s'écoule / foule féminine, classiquea pas masculine, classiqueb oreilles / d'abeilles féminine, classiquec feu / Dieu masculine, classiqued chavire / navire féminine, classiquee verts / airs masculine, classiquea terre / cratère féminine, classiqueb hiver / mer masculine, classiquec campagnes / montagnes féminine, classiqued dorés / dévorés masculine, classiquee noire / moire féminine, classiquef duvet / vivait masculine, classiqueg attentives / perspectives féminine, classiqueh saisons / horizons masculine, classiquei ondes / mondes féminine, classiquej inouïs / évanouis masculine, classiquek pyramides / humides féminine, classiquel cités / agités masculine, classiquem sommes / Romes féminine, classiquen voix / fois masculine, classiqueo armées / fermées féminine, classiquep seins / essaims masculine, classiquea mortes / portes féminine, classiqueb vivants / vents masculine, classiquec colonnes / Babylones féminine, classiqued Sions / générations masculine, classiquea Cybèle / nouvelle féminine, classiqueb morts / remords masculine, classiquec comprendre / d'Évandre féminine, classiqued égyptien / l'ancien masculine, classiquea puisse / édifice féminine, classiqueb lieux / milieux masculine, classiquec races / traces féminine, classiquee réponde / monde féminine, classiquea hideux / deux masculine, classiqueb sonde / profonde féminine, classiquec seulement / moment masculine, classiqued fourmilière / lumière féminine, classiquee troublés / blés masculine, classiquea s'accrurent / disparurent féminine, classiqueb l'esprit / prit masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiqued pressés / entassés masculine, classiquea l'espace / repasse féminine, classiqueb toucher / chercher masculine, classiquec étrange / fange féminine, classiqued inconnu / nu masculine, classiquee l'invisible / terrible féminine, classiquef épouvanté / l'éternité masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources