Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

XVIII. « Où donc est le bonheur ? disais-je. — Infortuné  »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 54 vers

Sed satis est jam posse mori.LUCAIN.

Où donc est le bonheur ?‖ disais-je. — Infortuné !Le bonheur, ô mon Dieu,‖ vous me l'avez donné.

Naître, et ne pas savoir‖ que l'enfance éphémère,Ruisseau de lait qui fuit‖ sans une goutte amère,Est l'âge du bonheur,‖ et le plus beau momentQue l'homme, ombre qui passe,‖ ait sous le firmament !

Plus tard, aimer, — garder‖ dans son cœur de jeune hommeUn nom mystérieux‖ que jamais on ne nomme,Glisser un mot furtif‖ dans une tendre main,Aspirer aux douceurs‖ d'un ineffable hymen,Envier l'eau qui fuit,‖ le nuage qui vole,Sentir son cœur se fondre‖ au son d'une parole,Connaître un pas qu'on aime‖ et que jaloux on suit,Rêver le jour, brûler‖ et se tordre la nuit,Pleurer surtout cet âge‖ où sommeillent les âmes,Toujours souffrir ; parmi‖ tous les regards de femmes,Tous les buissons d'avril,‖ les feux du ciel vermeil,Ne chercher qu'un regard,‖ qu'une fleur, qu'un soleil !

Puis effeuiller en hâte‖ et d'une main jalouseLes boutons d'orangers‖ sur le front de l'épouse ;Tout sentir, être heureux,‖ et pourtant, insensé !Se tourner presque en pleurs‖ vers le malheur passé ;Voir aux feux de midi,‖ sans espoir qu'il renaisse,Se faner son printemps,‖ son matin, sa jeunesse,Perdre l'illusion,‖ l'espérance, et sentirQu'on vieillit au fardeau‖ croissant du repentir !Effacer de son front‖ des taches et des rides ;S'éprendre d'art, de vers,‖ de voyages arides,De cieux lointains, de mers‖ où s'égarent nos pas ;Redemander cet âge‖ où l'on ne dormait pas ;Se dire qu'on était‖ bien malheureux, bien triste,Bien fou, que maintenant‖ on respire, on existe,Et, plus vieux de dix ans,‖ s'enfermer tout un jourPour relire avec pleurs‖ quelques lettres d'amour !

Vieillir enfin, vieillir !‖ comme des fleurs fanéesVoir blanchir nos cheveux‖ et tomber nos années,Rappeler notre enfance‖ et nos beaux jours flétris,Boire le reste amer‖ de ces parfums aigris,Être sage, et railler‖ l'amant et le poète,Et, lorsque nous touchons‖ à la tombe muette,Suivre en les rappelant‖ d'un œil mouillé de pleursNos enfants qui déjà‖ sont tournés vers les leurs !

Ainsi l'homme, ô mon Dieu !‖ marche toujours plus sombreDu berceau qui rayonne‖ au sépulcre plein d'ombre.C'est donc avoir vécu !‖ c'est donc avoir été !Dans la joie et l'amour‖ et la félicitéC'est avoir eu sa part !‖ et se plaindre est folie.Voilà de quel nectar‖ la coupe était remplie !

Hélas ! naître pour vivre‖ en désirant la mort !Grandir en regrettant‖ l'enfance où le cœur dort,Vieillir en regrettant‖ la jeunesse ravie,Mourir en regrettant‖ la vieillesse et la vie !

Où donc est le bonheur,‖ disais-je ? — Infortuné !Le bonheur, ô mon Dieu,‖ vous me l'avez donné !

Mai 1830.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
27((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
6 distiquess, 2 distiques
Mots à la rime
a Infortuné / donné masculine, classiquea éphémère / amère féminine, classiqueb moment / firmament masculine, classiquea homme / nomme féminine, classiqueb main / hymen masculine, classiquec vole / parole féminine, classiqued suit / nuit masculine, classiquee âmes / femmes féminine, classiquef vermeil / soleil masculine, classiquea jalouse / l'épouse féminine, classiqueb insensé / passé masculine, classiquec renaisse / jeunesse féminine, classiqued sentir / repentir masculine, classiquee rides / arides féminine, classiquef pas masculine, classiqueg triste / existe féminine, classiqueh jour / d'amour masculine, classiquea fanées / années féminine, classiqueb flétris / aigris masculine, classiquec poète / muette féminine, classiqued pleurs / leurs masculine, classiquea sombre / d'ombre féminine, classiqueb été / félicité masculine, classiquec folie / remplie féminine, classiquea mort / dort masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources