Les feuilles d’automne, 1831
XXXVIII. Pan
Si l'on vous dit que l'art‖ et que la poésieC'est un flux éternel‖ de banale ambroisie,Que c'est le bruit, la foule,‖ attachés à vos pas,Ou d'un salon doré‖ l'oisive fantaisie,Ou la rime en fuyant‖ par la rime saisie,Oh ! ne le croyez pas !
Ô poètes sacrés,‖ échevelés, sublimes,Allez, et répandez‖ vos âmes sur les cimes,Sur les sommets de neige‖ en butte aux aquilons,Sur les déserts pieux‖ où l'esprit se recueille,Sur les bois que l'automne‖ emporte feuille à feuille,Sur les lacs endormis‖ dans l'ombre des vallons !
Partout où la nature‖ est gracieuse et belle,Où l'herbe s'épaissit‖ pour le troupeau qui bêle,Où le chevreau lascif‖ mord le cytise en fleurs,Où chante un pâtre, assis‖ sous une antique arcade,Où la brise du soir‖ fouette avec la cascadeLe rocher tout en pleurs ;
Partout où va la plume‖ et le flocon de laine ;Que ce soit une mer,‖ que ce soit une plaine,Une vieille forêt‖ aux branchages mouvants,Îles au sol désert,‖ lacs à l'eau solitaire,Montagnes, océans,‖ neige ou sable, onde ou terre,Flots ou sillons, partout‖ où vont les quatre vents ;
Partout où le couchant‖ grandit l'ombre des chênes,Partout où les coteaux‖ croisent leurs molles chaînes,Partout où sont des champs,‖ des moissons, des cités,Partout où pend un fruit‖ à la branche épuisée,Partout où l'oiseau boit‖ des gouttes de rosée,Allez, voyez, chantez !
Allez dans les forêts,‖ allez dans les vallées,Faites-vous un concert‖ des notes isolées !Cherchez dans la nature,‖ étalée à vos yeux,Soit que l'hiver attriste‖ ou que l'été l'égaye,Le mot mystérieux‖ que chaque voix bégaye.Écoutez ce que dit‖ la foudre dans les cieux !
C'est Dieu qui remplit tout.‖ Le monde, c'est son temple.Œuvre vivante, où tout‖ l'écoute et le contemple !Tout lui parle et le chante.‖ Il est seul, il est un.Dans sa création‖ tout est joie et sourire ;L'étoile qui regarde‖ et la fleur qui respire,Tout est flamme ou parfum !
Enivrez-vous de tout !‖ enivrez-vous, poètes,Des gazons, des ruisseaux,‖ des feuilles inquiètes,Du voyageur de nuit‖ dont on entend la voix,De ces premières fleurs‖ dont février s'étonne,Des eaux, de l'air, des prés,‖ et du bruit monotoneQue font les chariots‖ qui passent dans les bois !
Frères de l'aigle ! aimez‖ la montagne sauvage :Surtout à ces moments‖ où vient un vent d'orage,Un vent sonore et lourd‖ qui grossit par degrés,Emplit l'espace au loin‖ de nuages et d'ombres,Et penche sur le bord‖ des précipices sombresLes arbres effarés !
Contemplez du matin‖ la pureté divine,Quand la brume en flocons‖ inonde la ravine,Quand le soleil, que cache‖ à demi la forêt,Montrant sur l'horizon‖ sa rondeur échancrée,Grandit, comme ferait‖ la coupole doréeD'un palais d'Orient‖ dont on approcherait !
Enivrez-vous du soir !‖ à cette heure où, dans l'ombre,Le paysage obscur,‖ plein de formes sans nombre,S'efface, de chemins‖ et de fleuves rayé ;Quand le mont, dont la tête‖ à l'horizon s'élève,Semble un géant couché‖ qui regarde et qui rêveSur son coude appuyé !
Si vous avez en vous,‖ vivantes et pressées,Un monde intérieur‖ d'images, de pensées,De sentiments, d'amour,‖ d'ardente passion,Pour féconder ce monde,‖ échangez-le sans cesseAvec l'autre univers‖ visible qui vous presse !Mêlez toute votre âme‖ à la création !
Car, ô poètes saints !‖ l'art est le son sublime,Simple divers, profond,‖ mystérieux ; intime,Fugitif comme l'eau‖ qu'un rien fait dévier,Redit par un écho‖ dans toute créature,Que sous vos doigts puissants‖ exhale la nature,Cet immense clavier !
Novembre 1831.
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 1(aabaab) 12(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (71 de 12, 7 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a poésie / ambroisie féminine, classiqueb pas masculine, classiquec fantaisie / saisie féminine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb aquilons / vallons masculine, classiquec recueille / feuille féminine, classiquea belle / bêle féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec arcade / cascade féminine, classiquea laine / plaine féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiquea chênes / chaînes féminine, classiqueb cités / chantez masculine, classiquec épuisée / rosée féminine, classiquea vallées / isolées féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec l'égaye / bégaye féminine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb un / parfum masculine, classiquec sourire / respire féminine, classiquea poètes / inquiètes féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec s'étonne / monotone féminine, classiquea sauvage / d'orage féminine, classiqueb degrés / effarés masculine, classiquec d'ombres / sombres féminine, classiquea divine / ravine féminine, classiqueb forêt / approcherait masculine, classiquec échancrée / dorée féminine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb rayé / appuyé masculine, classiquec s'élève / rêve féminine, classiquea pressées / pensées féminine, classiqueb passion / création masculine, classiquec cesse / presse féminine, classiquea sublime / intime féminine, classiqueb dévier / clavier masculine, classiquec créature / nature féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources