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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les feuilles d’automne, 1831

III. Rêverie d’un passant à propos d’un roi

Victor Hugo· 9 distiquess, alexandrins, 86 vers

Praebete aures, vos qui continetis multitudines
et placetis vobis in turbis nationum, quoniam
non custodistis legem justitiae, neque secundum
voluntatem Dei ambulastis.SAP., 6.

Voitures et chevaux‖ à grand bruit, l'autre jour,Menaient le roi de Naple‖ au gala de la cour.J'étais au Carrousel,‖ passant avec la fouleQui par ses trois guichets‖ incessamment s'écouleEt traverse ce lieu‖ quatre cents fois par anPour regarder un prince‖ ou voir l'heure au cadran.Je suivais lentement,‖ comme l'onde suit l'onde,Tout ce peuple, songeant‖ qu'il était dans le monde,Certes, le fils aîné‖ du vieux peuple romain,Et qu'il avait un jour,‖ d'un revers de sa main,Déraciné du sol‖ les tours de la Bastille.Je m'arrêtai : le suisse‖ avait fermé la grille.

Et le tambour battait,‖ et parmi les bravosPassait chaque voiture‖ avec ses huit chevaux.La fanfare emplissait‖ la vaste cour, jonchéeD'officiers redressant‖ leur tête empanachée ;Et les royaux coursiers‖ marchaient sans s'étonner,Fiers de voir devant eux‖ des drapeaux s'incliner.Or, attentive au bruit,‖ une femme, une vieille,En haillons, et portant‖ au bras quelque corbeille,Branlant son chef ridé,‖ disait à haute voix :— Un roi ! sous l'empereur,‖ j'en ai tant vu, des rois !

Alors je ne vis plus‖ des voitures doréesLa haute impériale‖ et les rouges livrées,Et, tandis que passait‖ et repassait cent foisTout ce peuple inquiet,‖ plein de confuses voix,Je rêvai. Cependant‖ la vieille vers la GrèvePoursuivait son chemin‖ en me laissant mon rêve,Comme l'oiseau qui va,‖ dans la forêt lâché,Laisse trembler la feuille‖ où son aile a touché.

Oh ! disais-je, la main‖ sur mon front étendue,Philosophie, au bas‖ du peuple descendue !Des petits sur les grands‖ grave et hautain regard !Où ce peuple est venu,‖ le peuple arrive tard ;Mais il est arrivé.‖ Le voilà qui dédaigne !Il n'est rien qu'il admire,‖ ou qu'il aime, ou qu'il craigne.Il sait tirer de tout‖ d'austères jugements,Tant le marteau de fer‖ des grands événementsA, dans ces durs cerveaux‖ qu'il façonnait sans cesse,Comme un coin dans le chêne‖ enfoncé la sagesse !

Il s'est dit tant de fois :‖ — Où le monde en est-il ?Que font les rois ? à qui‖ le trône ? à qui l'exil ?Qu'il médite aujourd'hui,‖ comme un juge suprême,Sachant la fin de tout,‖ se croyant en soi-mêmeAssez fort pour tout voir‖ et pour tout épargner,Lui qu'on n'exile pas‖ et qui laisse régner !

La cour est en gala !‖ pendant qu'au-dessous d'elle,Comme sous le vaisseau‖ l'océan qui chancelle,Sans cesse remué,‖ gronde un peuple profondDont nul regard de roi‖ ne peut sonder le fond.Démence et trahison‖ qui disent sans relâche :— Ô rois, vous êtes rois !‖ confiez votre tâcheAux mille bras dorés‖ qui soutiennent vos pas.Dormez, n'apprenez point‖ et ne méditez pasDe peur que votre front,‖ qu'un prestige environne,Fasse en s'élargissant‖ éclater la couronne ! —

Ô rois, veillez, veillez !‖ tâchez d'avoir régné.Ne nous reprenez pas‖ ce qu'on avait gagné ;Ne faites point, des coups‖ d'une bride rebelle,Cabrer la liberté‖ qui vous porte avec elle ;Soyez de votre temps,‖ écoutez ce qu'on dit,Et tâchez d'être grands,‖ car le peuple grandit.

Écoutez ! écoutez,‖ à l'horizon immense,Ce bruit qui parfois tombe‖ et soudain recommence,Ce murmure confus,‖ ce sourd frémissementQui roule, et qui s'accroît‖ de moment en moment.C'est le peuple qui vient,‖ c'est la haute maréeQui monte incessamment,‖ par son astre attirée.Chaque siècle, à son tour,‖ qu'il soit d'or ou de fer,Dévoré comme un cap‖ sur qui monte la mer,Avec ses lois, ses mœurs,‖ les monuments qu'il fonde,Vains obstacles qui font‖ à peine écumer l'onde,Avec tout ce qu'on vit‖ et qu'on ne verra plus,Disparaît sous ce flot‖ qui n'a pas de reflux.Le sol toujours s'en va,‖ le flot toujours s'élève.Malheur à qui le soir‖ s'attarde sur la grève,Et ne demande pas‖ au pêcheur qui s'enfuitD'où vient qu'à l'horizon‖ l'on entend ce grand bruit !Rois, hâtez-vous ! rentrez‖ dans le siècle où nous sommes,Quittez l'ancien rivage !‖ — À cette mer des hommesFaites place, ou voyez‖ si vous voulez périrSur le siècle passé‖ que son flot doit couvrir !

Ainsi ce qu'en passant‖ avait dit cette femmeRemuait mes pensers‖ dans le fond de mon âme,Quand un soldat soudain,‖ du poste détaché,Me cria : — Compagnon,‖ le soleil est couché.

18 mai 1830.

Versification

Forme
9 distiquess (distiques)
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiquess
Mots à la rime
a jour / cour masculine, classiqueb foule / s'écoule féminine, classiquec an / cadran masculine, classiqued l'onde / monde féminine, classiquee romain / main masculine, classiquef Bastille / grille féminine, classiquea bravos / chevaux masculine, classiqueb jonchée / empanachée féminine, classiquec s'étonner / s'incliner masculine, classiqued vieille / corbeille féminine, classiquee voix / rois masculine, classiquea dorées / livrées féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec Grève / rêve féminine, classiqued lâché / touché masculine, classiquea étendue / descendue féminine, classiqueb regard / tard masculine, classiquec dédaigne / craigne féminine, classiqued jugements / événements masculine, classiquee cesse / sagesse féminine, classiquea est-il / l'exil masculine, classiqueb suprême / soi-même féminine, classiquec épargner / régner masculine, classiquea d'elle / chancelle féminine, classiqueb profond / fond masculine, classiquec relâche / tâche féminine, classiqued pas masculine, classiquee environne / couronne féminine, classiquea régné / gagné masculine, classiqueb rebelle / elle féminine, classiquec dit / grandit masculine, classiquea immense / recommence féminine, classiqueb frémissement / moment masculine, classiquec marée / attirée féminine, classiqued fer / mer masculine, classiquee fonde / l'onde féminine, classiquef plus / reflux masculine, classiqueg s'élève / grève féminine, classiqueh s'enfuit / bruit masculine, classiquei sommes / hommes féminine, classiquej périr / couvrir masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb détaché / couché masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources