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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les orientales, 1829

XXXIII. Fantômes

Victor Hugo· 30 quintils, alexandrins et octosyllabes, 150 vers

Luenga es su noche, y cerrados
Estan sus ojos pesados.
Idos, idos en paz, vientos alados !

I

Hélas ! que j'en ai vu‖ mourir de jeunes filles !C'est le destin. Il faut‖ une proie au trépas.Il faut que l'herbe tombe‖ au tranchant des faucilles ;Il faut que dans le bal‖ les folâtres quadrillesFoulent des roses sous leurs pas.

Il faut que l'eau s'épuise‖ à courir les vallées ;Il faut que l'éclair brille,‖ et brille peu d'instants ;Il faut qu'Avril jaloux‖ brûle de ses geléesLe beau pommier, trop fier‖ de ses fleurs étoilées,Neige odorante du printemps.

Oui, c'est la vie. Après‖ le jour, la nuit livide.Après tout, le réveil,‖ infernal ou divin.Autour du grand banquet‖ siège une foule avide ;Mais bien des conviés‖ laissent leur place vide,Et se lèvent avant la fin.

II

Que j'en ai vu mourir !‖ — l'une était rose et blanche ;L'autre semblait ouïr‖ de célestes accords ;L'autre, faible, appuyait‖ d'un bras son front qui penche,Et, comme en s'envolant‖ l'oiseau courbe la branche,Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée,‖ en proie au noir délire,Disait tout bas un nom‖ dont nul ne se souvient ;Une s'évanouit,‖ comme un chant sur la lyre ;Une autre en expirant‖ avait le doux sourireD'un jeune ange qui s'en revient.

Toutes fragiles fleurs,‖ sitôt mortes que nées !Alcyons engloutis‖ avec leurs nids flottants !Colombes, que le ciel‖ au monde avait données !Qui, de grâce, et d'enfance,‖ et d'amour couronnées,Comptaient leurs ans par les printemps !

Quoi, mortes ! quoi, déjà,‖ sous la pierre couchées !Quoi ! tant d'êtres charmants‖ sans regard et sans voix !Tant de flambeaux éteints !‖ tant de fleurs arrachées… !Oh ! laissez-moi fouler‖ les feuilles desséchées,Et m'égarer au fond des bois !

Doux fantômes ! c'est là,‖ quand je rêve dans l'ombre,Qu'ils viennent tour à tour‖ m'entendre et me parler.Un jour douteux me montre‖ et me cache leur nombre ;À travers les rameaux‖ et le feuillage sombre,Je vois leurs yeux étinceler.

Mon âme est une sur‖ pour ces ombres si belles.La vie et le tombeau‖ pour nous n'ont plus de loi.Tantôt j'aide leurs pas,‖ tantôt je prends leurs ailes.Vision ineffable‖ où je suis mort comme elles,Elles, vivantes comme moi !

Elles prêtent leur forme‖ à toutes mes pensées.Je les vois ! je les vois !‖ Elles me disent : viens !Puis autour d'un tombeau‖ dansent entrelacées ;Puis s'en vont lentement,‖ par degrés éclipsées ;Alors je songe et me souviens…

III

Une surtout. — Un ange,‖ une jeune Espagnole ! —Blanches mains, sein gonflé‖ de soupirs innocents,Un œil noir, où luisaient‖ des regards de créole,Et ce charme inconnu,‖ cette fraîche auréoleQui couronne un front de quinze ans !

Non, ce n'est point d'amour‖ qu'elle est morte : pour elle,L'amour n'avait encor‖ ni plaisirs ni combats ;Rien ne faisait encor‖ battre son cœur rebelle ;Quand tous en la voyant‖ s'écriaient : qu'elle est belle !Nul ne le lui disait tout bas.

Elle aimait trop le bal,‖ c'est ce qui l'a tuée.Le bal éblouissant !‖ le bal délicieux !Sa cendre encor frémit,‖ doucement remuée,Quand dans la nuit sereine,‖ une blanche nuéeDanse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal.‖ — Quand venait une fête,Elle y pensait trois jours,‖ trois nuits elle en rêvait ;Et femmes, musiciens,‖ danseurs que rien n'arrête,Venaient dans son sommeil,‖ troublant sa jeune tête,Rire et bruire à son chevet.

Puis c'étaient des bijoux,‖ des colliers, des merveilles !Des ceintures de moire‖ aux ondoyants reflets ;Des tissus plus légers‖ que des ailes d'abeilles ;Des festons ; des rubans,‖ à remplir des corbeilles ;Des fleurs, à payer un palais !

La fête commencée, avec ses sœurs rieusesElle accourait, froissant‖ l'éventail sous ses doigts ;Puis s'asseyait parmi‖ les écharpes soyeuses,Et son cœur éclairait‖ en fanfares joyeuses,Avec l'orchestre aux mille voix.

C'était plaisir de voir‖ danser la jeune fille !Sa basquine agitait‖ ses paillettes d'azur ;Ses grands yeux noirs brillaient‖ sous la noire mantille :Telle une double étoile‖ au front des nuits scintilleSous les plis d'un nuage obscur.

Tout en elle était danse,‖ et rire, et folle joie.Enfant ! — Nous l'admirions‖ dans nos tristes loisirs ;Car ce n'est point au bal‖ que le cœur se déploie :La cendre y vole autour‖ des tuniques de soie,L'ennui sombre autour des plaisirs.

Mais elle, par la valse‖ ou la ronde emportée,Volait, et revenait,‖ et ne respirait pas,Et s'enivrait des sons‖ de la flûte vantée,Des fleurs, des lustres d'or,‖ de la fête enchantée,Du bruit des voix, du bruit des pas.

Quel bonheur de bondir,‖ éperdue, en la foule,De sentir par le bal‖ ses sens multipliés,Et de ne pas savoir‖ si dans la nue on roule,Si l'on chasse en fuyant‖ la terre, ou si l'on fouleUn flot tournoyant sous ses pieds !

Mais hélas ! il fallait,‖ quand l'aube était venue,Partir, attendre au seuil‖ le manteau de satin.C'est alors que souvent‖ la danseuse ingénueSentit en frissonnant‖ sur son épaule nueGlisser le souffle du matin.

Quels tristes lendemains‖ laisse le bal folâtre !Adieu, parure, et danse,‖ et rires enfantins !Aux chansons succédait‖ la toux opiniâtre,Au plaisir rose et frais‖ la fièvre au teint bleuâtre,Aux yeux brillants les yeux éteints.

IV

Elle est morte. — À quinze ans,‖ belle, heureuse, adorée !Morte au sortir d'un bal‖ qui nous mit tous en deuil,Morte, hélas ! et des bras‖ d'une mère égaréeLa mort aux froides mains‖ la prit toute parée,Pour l'endormir dans le cercueil.

Pour danser d'autres bals‖ elle était encor prête,Tant la mort fut pressée‖ à prendre un corps si beau !Et ces roses d'un jour‖ qui couronnaient sa tête,Qui s'épanouissaient‖ la veille en une fête,Se fanèrent dans un tombeau.

V

Sa pauvre mère ! — hélas !‖ de son sort ignorante,Avoir mis tant d'amour‖ sur ce frêle roseau,Et si longtemps veillé‖ son enfance souffrante,Et passé tant de nuits‖ à l'endormir pleuranteToute petite en son berceau !

À quoi bon ? — Maintenant‖ la jeune trépassée,Sous le plomb du cercueil,‖ livide, en proie au ver,Dort ; et si, dans la tombe‖ où nous l'avons laissée,Quelque fête des morts‖ la réveille glacée,Par une belle nuit d'hiver,

Un spectre, au rire affreux,‖ à sa morne toilettePréside au lieu de mère,‖ et lui dit : il est temps !Et, glaçant d'un baiser‖ sa lèvre violette,Passe les doigts noueux‖ de sa main de squeletteSous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène‖ à la danse fatale,Au chœur aérien‖ dans l'ombre voltigeant ;Et sur l'horizon gris‖ la lune est large et pâle,Et l'arc-en-ciel des nuits‖ teint d'un reflet d'opaleLe nuage aux franges d'argent.

VI

Vous toutes qu'à ses jeux‖ le bal riant convie,Pensez à l'Espagnole‖ éteinte sans retour,Jeunes filles ! joyeuse‖ et d'une main ravie,Elle allait moissonnant‖ les roses de la vie,Beauté, plaisir, jeunesse, amour !

La pauvre enfant, de fête‖ en fête promenée,De ce bouquet charmant‖ arrangeait les couleurs ;Mais qu'elle a passé vite,‖ hélas ! l'infortunée !Ainsi qu'Ophélia‖ par le fleuve entraînée,Elle est morte en cueillant des fleurs !

Avril 1828.

Versification

Forme
30 quintils (quintils)
Rimes
30(abaab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (120 de 12, 30 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
30 quintils
Mots à la rime
a filles / faucilles / quadrilles féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea vallées / gelées / étoilées féminine, classiqueb d'instants / printemps masculine, classiquea livide / avide / vide féminine, classiqueb divin / fin masculine, classiquea blanche / penche / branche féminine, classiqueb accords / corps masculine, classiquea délire / lyre / sourire féminine, classiqueb souvient / revient masculine, classiquea nées / données féminine, classiqueb flottants / printemps masculine, classiquec couronnées / couchées féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec arrachées / desséchées féminine, classiquea l'ombre / nombre / sombre féminine, classiqueb parler / étinceler masculine, classiquea belles / ailes / elles féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea pensées / entrelacées / éclipsées féminine, classiqueb viens / souviens masculine, classiquea Espagnole / créole / auréole féminine, classiqueb innocents / ans masculine, classiquea elle / rebelle / belle féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea tuée / remuée / nuée féminine, classiqueb délicieux / cieux masculine, classiquea fête / n'arrête / tête féminine, classiqueb rêvait / chevet masculine, classiquea merveilles / d'abeilles / corbeilles féminine, classiqueb reflets / palais masculine, classiquea rieuses / soyeuses / joyeuses féminine, classiqueb doigts / voix masculine, classiquea fille / mantille / scintille féminine, classiqueb d'azur / obscur masculine, classiquea joie / déploie / soie féminine, classiqueb loisirs / plaisirs masculine, classiquea emportée / vantée / enchantée féminine, classiqueb pas masculine, classiquea foule / roule féminine, classiqueb multipliés / pieds masculine, classiquea venue / ingénue / nue féminine, classiqueb satin / matin masculine, classiquea folâtre / opiniâtre / bleuâtre féminine, classiqueb enfantins / éteints masculine, classiquea adorée / égarée / parée féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquea prête / tête / fête féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea ignorante / souffrante / pleurante féminine, classiqueb roseau / berceau masculine, classiquea trépassée / laissée / glacée féminine, classiqueb ver / d'hiver masculine, classiquea toilette / violette / squelette féminine, classiqueb temps / flottants masculine, classiquea fatale / pâle / d'opale féminine, classiqueb voltigeant / d'argent masculine, classiquea convie / ravie / vie féminine, classiqueb retour / amour masculine, classiquea promenée / l'infortunée / entraînée féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources