Les orientales, 1829
XXXIV. Mazeppa
à M. Louis Boulanger
Away ! — Away !BYRON, Mazeppa.
I
Ainsi, quand Mazeppa,‖ qui rugit et qui pleure,A vu ses bras, ses pieds,‖ ses flancs qu'un sabre effleure,Tous ses membres liésSur un fougueux cheval,‖ nourri d'herbes marines,Qui fume, et fait jaillir‖ le feu de ses narinesEt le feu de ses pieds ;
Quand il s'est dans ses nœuds‖ roulé comme un reptile,Qu'il a bien réjoui‖ de sa rage inutileSes bourreaux tout joyeux,Et qu'il retombe enfin‖ sur la croupe farouche,La sueur sur le front,‖ l'écume dans la bouche,Et du sang dans les yeux,
Un cri part ; et soudain‖ voilà que par la plaineEt l’homme et le cheval, emportés, hors d’haleine,Sur les sables mouvants,Seuls, emplissant de bruit‖ un tourbillon de poudrePareil au noir nuage‖ où serpente la foudre,Volent avec les vents !
Ils vont. Dans les vallons‖ comme un orage ils passent,Comme ces ouragans‖ qui dans les monts s'entassent,Comme un globe de feu ;Puis déjà ne sont plus‖ qu'un point noir dans la brume,Puis s'effacent dans l'air‖ comme un flocon d'écumeAu vaste océan bleu.
Ils vont. L'espace est grand.‖ Dans le désert immense,Dans l'horizon sans fin‖ qui toujours recommence,Ils se plongent tous deux.Leur course comme un vol‖ les emporte, et grands chênes,Villes et tours, monts noirs‖ liés en longues chaînes,Tout chancelle autour d'eux.
Et si l'infortuné,‖ dont la tête se brise,Se débat, le cheval,‖ qui devance la brise,D'un bond plus effrayé,S'enfonce au désert vaste,‖ aride, infranchissable,Qui devant eux s'étend,‖ avec ses plis de sable,Comme un manteau rayé.
Tout vacille et se peint‖ de couleurs inconnues :Il voit courir les bois,‖ courir les larges nues,Le vieux donjon détruit,Les monts dont un rayon‖ baigne les intervalles ;Il voit ; et des troupeaux‖ de fumantes cavalesLe suivent à grand bruit !
Et le ciel, où déjà‖ les pas du soir s'allongent,Avec ses océans‖ de nuages où plongentDes nuages encor,Et son soleil qui fend‖ leurs vagues de sa proue,Sur son front ébloui‖ tourne comme une roueDe marbre aux veines d'or !
Son œil s'égare et luit,‖ sa chevelure traîne,Sa tête pend ; son sang‖ rougit la jaune arène,Les buissons épineux ;Sur ses membres gonflés‖ la corde se replie,Et comme un long serpent‖ resserre et multiplieSa morsure et ses nœuds.
Le cheval, qui ne sent‖ ni le mors ni la selle,Toujours fuit, et toujours‖ son sang coule et ruisselle,Sa chair tombe en lambeaux ;Hélas ! voici déjà‖ qu'aux cavales ardentesQui le suivaient, dressant‖ leurs crinières pendantes,Succèdent les corbeaux !
Les corbeaux, le grand-duc‖ à l'œil rond, qui s'effraie,L'aigle effaré des champs‖ de bataille, et l'orfraie,Monstre au jour inconnu,Les obliques hiboux,‖ et le grand vautour fauveQui fouille au flanc des morts‖ où son col rouge et chauvePlonge comme un bras nu !
Tous viennent élargir‖ la funèbre volée ;Tous quittent pour le suivre‖ et l'yeuse isolée,Et les nids du manoir.Lui, sanglant, éperdu,‖ sourd à leurs cris de joie,Demande en les voyant‖ qui donc là-haut déploieCe grand éventail noir.
La nuit descend lugubre,‖ et sans robe étoilée.L'essaim s'acharne, et suit,‖ tel qu'une meute ailée,Le voyageur fumant.Entre le ciel et lui,‖ comme un tourbillon sombreIl les voit, puis les perd,‖ et les entend dans l'ombreVoler confusément.
Enfin, après trois jours‖ d'une course insensée,Après avoir franchi‖ fleuves à l'eau glacée,Steppes, forêts, déserts,Le cheval tombe aux cris‖ de mille oiseaux de proie,Et son ongle de fer‖ sur la pierre qu'il broieÉteint ses quatre éclairs.
Voilà l'infortuné,‖ gisant, nu, misérable,Tout tacheté de sang,‖ plus rouge que l'érableDans la saison des fleurs.Le nuage d'oiseaux‖ sur lui tourne et s'arrête ;Maint bec ardent aspire‖ à ronger dans sa têteSes yeux brûlés de pleurs.
Eh bien ! ce condamné‖ qui hurle et qui se traîne,Ce cadavre vivant,‖ les tribus de l'UkraineLe feront prince un jour.Un jour, semant les champs‖ de morts sans sépultures,Il dédommagera‖ par de larges pâturesL'orfraie et le vautour.
Sa sauvage grandeur‖ naîtra de son supplice.Un jour, des vieux hetmans‖ il ceindra la pelisse,Grand à l'œil ébloui ;Et quand il passera,‖ ces peuples de la tente,Prosternés, enverront‖ la fanfare éclatanteBondir autour de lui !
II
Ainsi, lorsqu'un mortel,‖ sur qui son dieu s'étale,S'est vu lier vivant‖ sur ta croupe fatale,Génie, ardent coursier,En vain il lutte, hélas !‖ tu bondis, tu l'emportesHors du monde réel‖ dont tu brises les portesAvec tes pieds d'acier !
Tu franchis avec lui‖ déserts, cimes chenuesDes vieux monts, et les mers,‖ et, par delà les nues,De sombres régions ;Et mille impurs esprits‖ que ta course réveilleAutour du voyageur,‖ insolente merveille,Pressent leurs légions !
Il traverse d'un vol,‖ sur tes ailes de flamme,Tous les champs du possible,‖ et les mondes de l'âme ;Boit au fleuve éternel ;Dans la nuit orageuse‖ ou la nuit étoilée,Sa chevelure, aux crins‖ des comètes mêlée,Flamboie au front du ciel.
Les six lunes d'Herschel,‖ l'anneau du vieux Saturne,Le pôle, arrondissant‖ une aurore nocturneSur son front boréal,Il voit tout ; et pour lui‖ ton vol, que rien ne lasse,De ce monde sans borne‖ à chaque instant déplaceL'horizon idéal.
Qui peut savoir, hormis‖ les démons et les anges,Ce qu'il souffre à te suivre,‖ et quels éclairs étrangesÀ ses yeux reluiront,Comme il sera brûlé‖ d'ardentes étincelles,Hélas ! et dans la nuit‖ combien de froides ailesViendront battre son front ?
Il crie épouvanté,‖ tu poursuis implacable.Pâle, épuisé, béant,‖ sous ton vol qui l'accableIl ploie avec effroi ;Chaque pas que tu fais‖ semble creuser sa tombe.Enfin le terme arrive…‖ il court, il vole, il tombe,Et se relève roi !
Mai 1828.
Versification
- Forme
- 23 sizains (sizains)
- Rimes
- 23(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (92 de 12, 46 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 23 sizains
- Mots à la rime
- a pleure / effleure féminine, classiqueb liés / pieds masculine, classiquec marines / narines féminine, classiquea reptile / inutile féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiquea plaine / d’haleine féminine, classiqueb mouvants / vents masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiquea passent / s'entassent féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec brume / d'écume féminine, classiquea immense / recommence féminine, classiqueb deux / d'eux masculine, classiquec chênes / chaînes féminine, classiquea brise féminine, classiqueb effrayé / rayé masculine, classiquec infranchissable / sable féminine, classiquea inconnues / nues féminine, classiqueb détruit / bruit masculine, classiquec intervalles / cavales féminine, classiquea s'allongent / plongent féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquec proue / roue féminine, classiquea traîne / arène féminine, classiqueb épineux / nœuds masculine, classiquec replie / multiplie féminine, classiquea selle / ruisselle féminine, classiqueb lambeaux / corbeaux masculine, classiquec ardentes / pendantes féminine, classiquea s'effraie / l'orfraie féminine, classiqueb inconnu / nu masculine, classiquec fauve / chauve féminine, classiquea volée / isolée féminine, classiqueb manoir / noir masculine, classiquec joie / déploie féminine, classiquea étoilée / ailée féminine, classiqueb fumant / confusément masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiquea insensée / glacée féminine, classiqueb déserts / éclairs masculine, classiquec proie / broie féminine, classiquea misérable / l'érable féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquec s'arrête / tête féminine, classiquea traîne / l'Ukraine féminine, classiqueb jour / vautour masculine, classiquec sépultures / pâtures féminine, classiquea supplice / pelisse féminine, classiqueb ébloui / lui masculine, classiquec tente / éclatante féminine, classiquea s'étale / fatale féminine, classiqueb coursier / d'acier masculine, classiquec l'emportes / portes féminine, classiquea chenues / nues féminine, classiqueb régions / légions masculine, classiquec réveille / merveille féminine, classiquea flamme / l'âme féminine, classiqueb éternel / ciel masculine, classiquec étoilée / mêlée féminine, classiquea Saturne / nocturne féminine, classiqueb boréal / idéal masculine, classiquec lasse / déplace féminine, classiquea anges / étranges féminine, classiqueb reluiront / front masculine, classiquec étincelles / ailes féminine, classiquea implacable / l'accable féminine, classiqueb effroi / roi masculine, classiquec tombe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources