Les orientales, 1829
XXVIII. Les djinns
E come i gru van cantando lor lai
Facendo in aer di se lunga riga ;
Cosi vid’io venir traendo guai
Ombre portate dalla detta briga.DANTE.
Murs, ville,Et port,AsileDe mort,Mer griseOù briseLa brise,Tout dort.
Dans la plaineNaît un bruit.C'est l'haleineDe la nuit.Elle brameComme une âmeQu'une flammeToujours suit !
La voix plus hauteSemble un grelot.D'un nain qui sauteC'est le galop.Il fuit, s'élance,Puis en cadenceSur un pied danseAu bout d'un flot.
La rumeur approche.L'écho la redit.C'est comme la clocheD'un couvent maudit ;Comme un bruit de foule,Qui tonne et qui roule,Et tantôt s'écroule,Et tantôt grandit,
Dieu ! la voix sépulcraleDes Djinns !… Quel bruit ils font !Fuyons sous la spiraleDe l'escalier profond.Déjà s'éteint ma lampe,Et l'ombre de la rampe,Qui le long du mur rampe,Monte jusqu'au plafond.
C'est l'essaim des Djinns qui passe,Et tourbillonne en sifflant !Les ifs, que leur vol fracasse,Craquent comme un pin brûlant.Leur troupeau, lourd et rapide,Volant dans l'espace vide,Semble un nuage livideQui porte un éclair au flanc.
Ils sont tout près ! — Tenons ferméeCette salle, où nous les narguons.Quel bruit dehors ! Hideuse arméeDe vampires et de dragons !La poutre du toit descelléePloie ainsi qu'une herbe mouillée,Et la vieille porte rouilléeTremble, à déraciner ses gonds !
Cris de l'enfer !‖ voix qui hurle et qui pleure !L'horrible essaim,‖ poussé par l'aquilon,Sans doute, ô ciel !‖ s'abat sur ma demeure.Le mur fléchit‖ sous le noir bataillon.La maison crie‖ et chancelle penchée,Et l'on dirait‖ que, du sol arrachée,Ainsi qu'il chasse‖ une feuille séchée,Le vent la roule‖ avec leur tourbillon !
Prophète ! si ta main me sauveDe ces impurs démons des soirs,J'irai prosterner mon front chauveDevant tes sacrés encensoirs !Fais que sur ces portes fidèlesMeure leur souffle d'étincelles,Et qu'en vain l'ongle de leurs ailesGrince et crie à ces vitraux noirs !
Ils sont passés ! — Leur cohorteS'envole, et fuit, et leurs piedsCessent de battre ma porteDe leurs coups multipliés.L'air est plein d'un bruit de chaînes,Et dans les forêts prochainesFrissonnent tous les grands chênes,Sous leur vol de feu pliés !
De leurs ailes lointainesLe battement décroît,Si confus dans les plaines,Si faible, que l'on croitOuïr la sauterelleCrier d'une voix grêle,Ou pétiller la grêleSur le plomb d'un vieux toit.
D'étranges syllabesNous viennent encor ; —Ainsi, des ArabesQuand sonne le cor,Un chant sur la grèvePar instants s'élève,Et l'enfant qui rêveFait des rêves d'or.
Les Djinns funèbres,Fils du trépas,Dans les ténèbresPressent leurs pas ;Leur essaim gronde :Ainsi, profonde,Murmure une ondeQu'on ne voit pas.
Ce bruit vagueQui s'endort,C'est la vagueSur le bord ;C'est la plaintePresque éteinteD'une saintePour un mort.
On douteLa nuit…J'écoute : —Tout fuit,Tout passeL'espaceEffaceLe bruit.
28 août 1828.
Versification
- Forme
- 15 huitains (huitains)
- Rimes
- 15(ababcccb)
- Mètre
- Vers de 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 syllabes (16 de 2, 16 de 3, 16 de 4, 16 de 5, 16 de 6, 16 de 7, 16 de 8, 8 de 10)· profil 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 4+6
- Strophes
- 15 huitains
- Mots à la rime
- a ville / Asile féminine, classiqueb port / mort / dort masculine, classiquec grise / brise féminine, classiquea plaine / l'haleine féminine, classiqueb bruit / nuit / suit masculine, classiquec brame / âme / flamme féminine, classiquea haute / saute féminine, classiqueb grelot / galop / flot masculine, classiquec s'élance / cadence / danse féminine, classiquea approche / cloche féminine, classiqueb redit / maudit / grandit masculine, classiquec foule / roule / s'écroule féminine, non classiquea sépulcrale / spirale féminine, classiqueb font / profond / plafond masculine, classiquec lampe / rampe féminine, non classiquea passe / fracasse féminine, classiqueb sifflant / brûlant / flanc masculine, classiquec rapide / vide / livide féminine, classiquea fermée / armée féminine, classiqueb narguons / dragons / gonds masculine, classiquec descellée / mouillée / rouillée féminine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb l'aquilon / bataillon / tourbillon masculine, classiquec penchée / arrachée / séchée féminine, classiquea sauve / chauve féminine, classiqueb soirs / encensoirs / noirs masculine, classiquec fidèles / d'étincelles / ailes féminine, classiquea cohorte / porte féminine, classiqueb pieds / multipliés / pliés masculine, classiquec chaînes / prochaines féminine, classiqued chênes / lointaines / plaines féminine, classiqueb décroît / croit / toit masculine, classiquec sauterelle / grêle féminine, classiquea syllabes / Arabes féminine, classiqueb encor / cor / d'or masculine, classiquec grève / s'élève / rêve féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec gronde / profonde / onde féminine, classiquea vague féminine, classiqueb s'endort / bord / mort masculine, classiquec plainte / éteinte / sainte féminine, classiquea doute / J'écoute féminine, classiqueb nuit / fuit / bruit masculine, classiquec passe / L'espace / Efface féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources