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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les orientales, 1829

III. Les têtes du sérail

Victor Hugo· 37 sizains, alexandrins et octosyllabes, 222 vers

O horrible ! o horrible ! mort horrible !Shakespeare, Hamlet.

I

Le dôme obscur des nuits,‖ semé d'astres sans nombre,Se mirait dans la mer‖ resplendissante et sombre ;La riante Stamboul,‖ le front d'ombres voilé,Semblait, couchée au bord‖ du golfe qui l'inonde,Entre les feux du ciel‖ et les reflets de l'onde,Dormir dans un globe étoilé.

On eût dit la cité‖ dont les esprits nocturnesBâtissent dans les airs‖ les palais taciturnes,À voir ses grands harems,‖ séjours des longs ennuis,Ses dômes bleus, pareils‖ au ciel qui les colore,Et leurs mille croissants,‖ que semblaient faire écloreLes rayons du croissant des nuits.

L'œil distinguait les tours‖ par leurs angles marquées,Les maisons aux toits plats,‖ les flèches des mosquées,Les moresques balcons‖ en trèfles découpés,Les vitraux, se cachant‖ sous des grilles discrètes,Et les palais dorés,‖ et comme des aigrettesLes palmiers sur leur front groupés.

Là, de blancs minarets‖ dont l'aiguille s'élanceTels que des mâts d'ivoire‖ armés d'un fer de lance ;Là, des kiosques peints ;‖ là, des fanaux changeants ;Et sur le vieux sérail,‖ que ses hauts murs décèlent,Cent coupoles d'étain,‖ qui dans l'ombre étincellentComme des casques de géants !

II

Le sérail … ! Cette nuit il tressaillait de joie.Au son des gais tambours,‖ sur des tapis de soie,Les sultanes dansaient‖ sous son lambris sacré ;Et, tel qu'un roi couvert‖ de ses joyaux de fête,Superbe, il se montrait‖ aux enfants du prophète,De six mille têtes paré !

Livides, l'œil éteint,‖ de noirs cheveux chargées,Ces têtes couronnaient,‖ sur les créneaux rangées,Les terrasses de rose‖ et de jasmins en fleur :Triste comme un ami,‖ comme lui consolante,La lune, astre des morts,‖ sur leur pâleur sanglanteRépandait sa douce pâleur.

Dominant le sérail,‖ de la porte fataleTrois d'entre elles marquaient‖ l'ogive orientale ;Ces têtes, que battait‖ l'aile du noir corbeau,Semblaient avoir reçu‖ l'atteinte meurtrière,L'une dans les combats,‖ l'autre dans la prière,La dernière dans le tombeau.

On dit qu'alors, tandis‖ qu'immobiles comme elles,Veillaient stupidement‖ les mornes sentinelles,Les trois têtes soudain‖ parlèrent ; et leurs voixRessemblaient à ces chants‖ qu'on entend dans les rêves,Aux bruits confus du flot‖ qui s'endort sur les grèves,Du vent qui s'endort dans les bois !

III La première voix

« Où suis-je… ? mon brûlot !‖ à la voile ! à la rame !Frères, Missolonghi‖ fumante nous réclame,Les Turcs ont investi‖ ses remparts généreux.Renvoyons leurs vaisseaux‖ à leurs villes lointaines,Et que ma torche, ô capitaines !Soit un phare pour vous,‖ soit un foudre pour eux !

« Partons ! Adieu Corinthe‖ et son haut promontoire,Mers dont chaque rocher‖ porte un nom de victoire,Écueils de l'Archipel‖ sur tous les flots semés,Belles îles, des cieux‖ et du printemps chéries,Qui le jour paraissez‖ des corbeilles fleuries,La nuit, des vases parfumés !

« Adieu, fière patrie,‖ Hydra, Sparte nouvelle !Ta jeune liberté‖ par des chants se révèle ;Des mâts voilent tes murs,‖ ville de matelots !Adieu ! j'aime ton île‖ où notre espoir se fonde,Tes gazons caressés par l'onde,Tes rocs battus d'éclairs‖ et rongés par les flots !

« Frères, si je reviens,‖ Missolonghi sauvée,Qu'une église nouvelle‖ au Christ soit élevée.Si je meurs, si je tombe‖ en la nuit sans réveil,Si je verse le sang‖ qui me reste à répandre,Dans une terre libre‖ allez porter ma cendre,Et creusez ma tombe au soleil !

« Missolonghi ! — Les Turcs !‖ — Chassons, ô camarades,Leurs canons de ses forts,‖ leurs flottes de ses rades.Brûlons le capitan‖ sous son triple canon.Allons ! que des brûlots‖ l'ongle ardent se prépare.Sur sa nef, si je m'en empare,C'est en lettres de feu‖ que j'écrirai mon nom.

« Victoire ! amis … ! — Ô ciel ! de mon esquif agileUne bombe en tombant‖ brise le pont fragile…Il éclate, il tournoie,‖ il s'ouvre aux flots amers !Ma bouche crie en vain,‖ par les vagues couverte !Adieu ! je vais trouver‖ mon linceul d'algue verte,Mon lit de sable au fond des mers.

« Mais non ! Je me réveille enfin … ! Mais quel mystère ?Quel rêve affreux … ! mon bras manque à mon cimeterre.Quel est donc près de moi‖ ce sombre épouvantail ?Qu'entends-je au loin… ? des chœurs…‖ sont-ce des voix de femmes ?Des chants murmurés par des âmes ?Ces concerts … ! suis-je au ciel ? — Du sang… c’est le sérail !

IV La deuxième voix

« Oui, Canaris, tu vois‖ le sérail et ma têteArrachée au cercueil‖ pour orner cette fête.Les Turcs m'ont poursuivi‖ sous mon tombeau glacé.Vois ! ces os desséchés‖ sont leur dépouille opime :Voilà de Botzaris‖ ce qu'au sultan sublimeLe ver du sépulcre a laissé !

« Écoute : Je dormais‖ dans le fond de ma tombe,Quand un cri m'éveilla :‖ Missolonghi succombe !Je me lève à demi‖ dans la nuit du trépas ;J'entends des canons sourds‖ les tonnantes volées,Les clameurs aux clameurs mêlées,Les chocs fréquents du fer,‖ le bruit pressé des pas.

« J'entends, dans le combat‖ qui remplissait la ville,Des voix crier : « Défends‖ d'une horde servile,Ombre de Botzaris,‖ tes Grecs infortunés ! »Et moi, pour m'échapper,‖ luttant dans les ténèbres,J'achevais de briser‖ sur les marbres funèbresTous mes ossements décharnés.

« Soudain, comme un volcan,‖ le sol s'embrase et gronde… —Tout se tait ; — et mon œil‖ ouvert pour l'autre mondeVoit ce que nul vivant‖ n'eût pu voir de ses yeux.De la terre, des flots,‖ du sein profond des flammes,S'échappaient des tourbillons d'âmesQui tombaient dans l'abîme‖ ou s'envolaient aux cieux !

« Les Musulmans vainqueurs‖ dans ma tombe fouillèrent ;Ils mêlèrent ma tête‖ aux vôtres qu'ils souillèrent.Dans le sac du Tartare‖ on les jeta sans choix.Mon corps décapité‖ tressaillit d'allégresse ;Il me semblait, ami,‖ pour la Croix et la GrèceMourir une seconde fois.

« Sur la terre aujourd'hui‖ notre destin s'achève.Stamboul, pour contempler‖ cette moisson du glaive,Vile esclave, s'émeut‖ du Fanar aux Sept-Tours ;Et nos têtes, qu'on livre‖ aux publiques risées,Sur l'impur sérail exposées,Repaissent le sultan,‖ convive des vautours !

« Voilà tous nos héros !‖ Costas le palicare ;Christo, du mont Olympe ;‖ Hellas, des mers d'Icare ;Kitzos, qu'aimait Byron,‖ le poète immortel ;Et cet enfant des monts,‖ notre ami, notre émule,Mayer, qui rapportait‖ aux fils de ThrasybuleLa flèche de Guillaume Tell !

« Mais ces morts inconnus,‖ qui dans nos rangs stoïquesConfondent leurs fronts vils‖ à des fronts héroïques,Ce sont des fils maudits‖ d'Éblis et de Satan,Des Turcs, obscur troupeau,‖ foule au sabre asservie,Esclaves dont on prend la vie,Quand il manque une tête‖ au compte du sultan !

« Semblable au Minotaure‖ inventé par nos pères,Un homme est seul vivant‖ dans ces hideux repaires,Qui montrent nos lambeaux‖ aux peuples à genoux ;Car les autres témoins‖ de ces fêtes fétides,Ses eunuques impurs,‖ ses muets homicides,Ami, sont aussi morts que nous.

« Quels sont ces cris… ? — C'est l'heure‖ où ses plaisirs infâmesOnt réclamé nos sœurs, nos filles et nos femmes.Ces fleurs vont se flétrir‖ à son souffle inhumain.Le tigre impérial,‖ rugissant dans sa joie,Tour à tour compte chaque proie,Nos vierges cette nuit,‖ et nos têtes demain ! »

V La troisième voix

« Ô mes frères ! Joseph,‖ évêque, vous salue.Missolonghi n'est plus !‖ À sa mort résolue,Elle a fui la famine‖ et son venin rongeur.Enveloppant les Turcs‖ dans son malheur suprême,Formidable victime,‖ elle a mis elle-mêmeLa flamme à son bûcher vengeur.

« Voyant depuis vingt jours‖ notre ville affamée,J'ai crié : « Venez tous ;‖ il est temps, peuple, armée !Dans le saint sacrifice‖ il faut nous dire adieu.Recevez de mes mains,‖ à la table céleste,Le seul aliment qui nous reste,Le pain qui nourrit l'âme‖ et la transforme en dieu ! »

« Quelle communion !‖ Des mourants immobiles,Cherchant l'hostie offerte‖ à leurs lèvres débiles,Des soldats défaillants,‖ mais encor redoutés,Des femmes, des vieillards,‖ des vierges désolées,Et sur le sein flétri‖ des mères mutiléesDes enfants de sang allaités !

« La nuit vint, on partit ;‖ mais les Turcs dans les ombresAssiégèrent bientôt‖ nos morts et nos décombres.Mon église s'ouvrit‖ à leurs pas inquiets.Sur un débris d'autel,‖ leur dernière conquête,Un sabre fit rouler ma tête…J'ignore quelle main‖ me frappa : je priais.

« Frères, plaignez Mahmoud !‖ Né dans sa loi barbare,Des hommes et de Dieu‖ son pouvoir le sépare.Son aveugle regard‖ ne s'ouvre pas au ciel.Sa couronne fatale,‖ et toujours chancelante,Porte à chaque fleuron‖ une tête sanglante ;Et peut-être il n'est pas cruel !

« Le malheureux, en proie,‖ aux terreurs implacables,Perd pour l'éternité‖ ses jours irrévocables.Rien ne marque pour lui‖ les matins et les soirs.Toujours l'ennui ! Semblable‖ aux idoles qu'ils dorent,Ses esclaves de loin l'adorent,Et le fouet d'un spahi‖ règle leurs encensoirs.

« Mais pour vous tout est joie,‖ honneur, fête, victoire.Sur la terre vaincus,‖ vous vaincrez dans l'histoire.Frères, Dieu vous bénit‖ sur le sérail fumant.Vos gloires par la mort‖ ne sont pas étouffées :Vos têtes sans tombeaux‖ deviennent vos trophées ;Vos débris sont un monument !

« Que l'apostat surtout‖ vous envie ! AnathèmeAu chrétien qui souilla‖ l'eau sainte du baptême !Sur le livre de vie‖ en vain il fut compté :Nul ange ne l'attend‖ dans les cieux où nous sommes ;Et son nom, exécré des hommes,Sera, comme un poison,‖ des bouches rejeté !

« Et toi, chrétienne Europe,‖ entends nos voix plaintives.Jadis, pour nous sauver,‖ saint Louis vers nos rivesEût de ses chevaliers‖ guidé l'arrière-ban.Choisis enfin, avant‖ que ton Dieu ne se lève,De Jésus et d'Omar,‖ de la croix et du glaive,De l'auréole et du turban. »

VI

Oui, Botzaris, Joseph,‖ Canaris, ombres saintes,Elle entendra vos voix,‖ par le trépas éteintes ;Elle verra le signe‖ empreint sur votre front ;Et soupirant ensemble‖ un chant expiatoire,À vos débris sanglants‖ portant leur double gloire,Sur la harpe et le luth‖ les deux Grèces diront :

« Hélas ! vous êtes saints‖ et vous êtes sublimes,Confesseurs, demi-dieux,‖ fraternelles victimes !Votre bras aux combats‖ s'est longtemps signalé ;Morts, vous êtes tous trois‖ souillés par des mains viles.Voici votre Calvaire‖ après vos Thermopyles ;Pour tous les dévouements‖ votre sang a coulé !

« Ah ! si l'Europe en deuil,‖ qu'un sang si pur menace,Ne suit jusqu'au sérail‖ le chemin qu'il lui trace,Le Seigneur la réserve‖ à d'amers repentirs.Marin, prêtre, soldat,‖ nos autels vous demandent ;Car l'Olympe et le Ciel‖ à la fois vous attendent,Pléiade de héros !‖ Trinité de martyrs ! »

Versification

Forme
37 sizains (sizains)
Rimes
37(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (188 de 12, 34 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
37 sizains
Mots à la rime
a nombre / sombre féminine, classiqueb voilé / étoilé masculine, classiquec l'inonde / l'onde féminine, classiquea nocturnes / taciturnes féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquec colore / éclore féminine, classiquea marquées / mosquées féminine, classiqueb découpés / groupés masculine, classiquec discrètes / aigrettes féminine, classiquea s'élance / lance féminine, classiqueb changeants / géants masculine, classiquec décèlent / étincellent féminine, classiquea joie / soie féminine, classiqueb sacré / paré masculine, classiquec fête / prophète féminine, classiquea chargées / rangées féminine, classiqueb fleur / pâleur masculine, classiquec consolante / sanglante féminine, classiquea fatale / orientale féminine, classiqueb corbeau / tombeau masculine, classiquec meurtrière / prière féminine, classiquea elles / sentinelles féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec rêves / grèves féminine, classiquea rame / réclame féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquec lointaines / capitaines féminine, classiquea promontoire / victoire féminine, classiqueb semés / parfumés masculine, classiquec chéries / fleuries féminine, classiquea nouvelle / révèle féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquec fonde / l'onde féminine, classiquea sauvée / élevée féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquec répandre / cendre féminine, classiquea camarades / rades féminine, classiqueb canon / nom masculine, classiquec prépare / empare féminine, classiquea agile / fragile féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquec couverte / verte féminine, classiquea mystère / cimeterre féminine, classiqueb épouvantail / sérail masculine, classiquec femmes / âmes féminine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb glacé / laissé masculine, classiquec opime / sublime féminine, classiquea tombe / succombe féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec volées / mêlées féminine, classiquea ville / servile féminine, classiqueb infortunés / décharnés masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiquea gronde / monde féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec flammes / d'âmes féminine, classiquea fouillèrent / souillèrent féminine, classiqueb choix / fois masculine, classiquec d'allégresse / Grèce féminine, classiquea s'achève / glaive féminine, classiqueb Sept-Tours / vautours masculine, classiquec risées / exposées féminine, classiquea palicare / d'Icare féminine, classiqueb immortel / Tell masculine, classiquec émule / Thrasybule féminine, classiquea stoïques / héroïques féminine, classiqueb Satan / sultan masculine, classiquec asservie / vie féminine, classiquea pères / repaires féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquec fétides / homicides féminine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb inhumain / demain masculine, classiquec joie / proie féminine, classiquea salue / résolue féminine, classiqueb rongeur / vengeur masculine, classiquec suprême / elle-même féminine, classiquea affamée / armée féminine, classiqueb adieu / dieu masculine, classiquec céleste / reste féminine, classiquea immobiles / débiles féminine, classiqueb redoutés / allaités masculine, classiquec désolées / mutilées féminine, classiquea ombres / décombres féminine, classiqueb inquiets / priais masculine, classiquec conquête / tête féminine, classiquea barbare / sépare féminine, classiqueb ciel / cruel masculine, classiquec chancelante / sanglante féminine, classiquea implacables / irrévocables féminine, classiqueb soirs / encensoirs masculine, classiquec dorent / l'adorent féminine, classiquea victoire / l'histoire féminine, classiqueb fumant / monument masculine, classiquec étouffées / trophées féminine, classiquea Anathème / baptême féminine, classiqueb compté / rejeté masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiquea plaintives / rives féminine, classiqueb l'arrière-ban / turban masculine, classiquec lève / glaive féminine, classiquea saintes / éteintes féminine, classiqueb front / diront masculine, classiquec expiatoire / gloire féminine, classiquea sublimes / victimes féminine, classiqueb signalé / coulé masculine, classiquec viles / Thermopyles féminine, classiquea menace / trace féminine, classiqueb repentirs / martyrs masculine, classiquec demandent / attendent féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

222 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources