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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les orientales, 1829

II. Canaris

Victor Hugo· 22 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 88 vers

Faire sans dire.Vieille devise

Lorsqu'un vaisseau vaincu‖ dérive en pleine mer ;Que ses voiles carréesPendent le long des mâts,‖ par les boulets de ferLargement déchirées ;

Qu'on n'y voit que des morts‖ tombés de toutes parts,Ancres, agrès, voilures,Grands mâts rompus, traînant‖ leurs cordages éparsComme des chevelures ;

Que le vaisseau, couvert‖ de fumée et de bruit,Tourne ainsi qu'une roue ;Qu'un flux et qu'un reflux‖ d'hommes roule et s'enfuitDe la poupe à la proue ;

Lorsqu'à la voix des chefs‖ nul soldat ne répond ;Que la mer monte et gronde ;Que les canons éteints‖ nagent dans l'entrepont,S'entrechoquant dans l'onde ;

Qu'on voit le lourd colosse‖ ouvrir au flot marinSa blessure béante,Et saigner, à travers‖ son armure d'airain,La galère géante ;

Qu'elle vogue au hasard,‖ comme un corps palpitant,La carène entrouverte,Comme un grand poisson mort,‖ dont le ventre flottantArgente l'onde verte ;

Alors gloire au vainqueur !‖ Son ancre noir s'abatSur la nef qu'il foudroie ;Tel un aigle puissant‖ pose, après le combat,Son ongle sur sa proie !

Puis, il pend au grand mât,‖ comme au front d'une tour,Son drapeau que l'air ronge,Et dont le reflet d'or‖ dans l'onde, tour à tour,S'élargit et s'allonge.

Et c'est alors qu'on voit‖ les peuples étalerLes couleurs les plus fières,Et la pourpre, et l'argent,‖ et l'azur ondulerAux plis de leurs bannières.

Dans ce riche appareil‖ leur orgueil insenséSe flatte et se repose,Comme si le flot noir,‖ par le flot effacé,En gardait quelque chose !

Malte arborait sa croix ;‖ Venise, peuple-roi,Sur ses poupes mouvantes,L'héraldique lion‖ qui fait rugir d'effroiLes lionnes vivantes.

Le pavillon de Naple‖ est éclatant dans l'air,Et quand il se déploieOn croit voir ondoyer‖ de la poupe à la merUn flot d'or et de soie.

Espagne peint aux plis‖ des drapeaux voltigeantSur ses flottes avares,Léon aux lions d'or,‖ Castille aux tours d'argent,Les chaînes des Navarres.

Rome a les clefs ; Milan,‖ l'enfant qui hurle encorDans les dents de la guivre ;Et les vaisseaux de France‖ ont des fleurs de lis d'orSur leurs robes de cuivre.

Stamboul la turque autour‖ du croissant abhorréSuspend trois blanches queues ;L'Amérique enfin libre‖ étale un ciel doréSemé d'étoiles bleues.

L'Autriche a l'aigle étrange,‖ aux ailerons dressés,Qui, brillant sur la moire,Vers les deux bouts du monde‖ à la fois menacésTourne une tête noire.

L'autre aigle au double front,‖ qui des czars suit les lois,Son antique adversaire,Comme elle regardant‖ deux mondes à la fois,En tient un dans sa serre.

L'Angleterre en triomphe‖ impose aux flots amersSa splendide oriflamme,Si riche qu'on prendrait‖ son reflet dans les mersPour l'ombre d'une flamme.

C'est ainsi que les rois‖ font aux mâts des vaisseauxFlotter leurs armoiries,Et condamnent les nefs‖ conquises sur les eauxÀ changer de patries.

Ils traînent dans leurs rangs‖ ces voiles dont le sortTrompa les destinées,Tout fiers de voir rentrer‖ plus nombreuses au portLeurs flottes blasonnées.

Aux navires captifs‖ toujours ils appendrontLeurs drapeaux de victoire,Afin que le vaincu‖ porte écrite à son frontSa honte avec leur gloire !

Mais le bon Canaris,‖ dont un ardent sillonSuit la barque hardie,Sur les vaisseaux qu'il prend,‖ comme son pavillon,Arbore l'incendie !

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (44 de 6, 44 de 12)· profil 6, 6+6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a mer / fer masculine, classiqueb carrées / déchirées féminine, classiquea parts / épars masculine, classiqueb voilures / chevelures féminine, classiquea bruit / s'enfuit masculine, classiqueb roue / proue féminine, classiquea répond / l'entrepont masculine, classiqueb gronde / l'onde féminine, classiquea marin / d'airain masculine, classiqueb béante / géante féminine, classiquea palpitant / flottant masculine, classiqueb entrouverte / verte féminine, classiquea s'abat / combat masculine, classiqueb foudroie / proie féminine, classiquea tour masculine, classiqueb ronge / s'allonge féminine, classiquea étaler / onduler masculine, classiqueb fières / bannières féminine, classiquea insensé / effacé masculine, classiqueb repose / chose féminine, classiquea peuple-roi / d'effroi masculine, classiqueb mouvantes / vivantes féminine, classiquea l'air / mer masculine, classiqueb déploie / soie féminine, classiquea voltigeant / d'argent masculine, classiqueb avares / Navarres féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb guivre / cuivre féminine, classiquea abhorré / doré masculine, classiqueb queues / bleues féminine, classiquea dressés / menacés masculine, classiqueb moire / noire féminine, classiquea lois / fois masculine, classiqueb adversaire / serre féminine, classiquea amers / mers masculine, classiqueb oriflamme / flamme féminine, classiquea vaisseaux / eaux masculine, classiqueb armoiries / patries féminine, classiquea sort / port masculine, classiqueb destinées / blasonnées féminine, classiquea appendront / front masculine, classiqueb victoire / gloire féminine, classiquea sillon / pavillon masculine, classiqueb hardie / l'incendie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources