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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les orientales, 1829

XL. Lui

Victor Hugo· 17 sizains, alexandrins surtout, 102 vers

J’étais géant alors, et haut de cent coudées.BONAPARTE.

I

Toujours lui ! lui partout !‖ — ou brûlante ou glacée,Son image sans cesse‖ ébranle ma pensée.Il verse à mon esprit‖ le souffle créateur.Je tremble, et dans ma bouche‖ abondent les parolesQuand son nom gigantesque,‖ entouré d'auréoles,Se dresse dans mon vers‖ de toute sa grandeur.

Là, je le vois, guidant‖ l'obus aux bonds rapides ;Là, massacrant le peuple‖ au nom des régicides ;Là, soldat, aux tribuns‖ arrachant leurs pouvoirs ;Là, consul jeune et fier,‖ amaigri par des veillesQue des rêves d'empire‖ emplissaient de merveilles,Pâle sous ses longs cheveux noirs.

Puis, empereur puissant,‖ dont la tête s'incline,Gouvernant un combat‖ du haut de la colline,Promettant une étoile‖ à ses soldats joyeux,Faisant signe aux canons‖ qui vomissent les flammes,De son âme à la guerre‖ armant six cent mille âmes,Grave et serein, avec‖ un éclair dans les yeux.

Puis, pauvre prisonnier,‖ qu'on raille et qu'on tourmente,Croisant ses bras oisifs‖ sur son sein qui fermente,En proie aux geôliers vils‖ comme un vil criminel,Vaincu, chauve, courbant‖ son front noir de nuages,Promenant sur un roc‖ où passent les oragesSa pensée, orage éternel.

Qu'il est grand, là surtout !‖ quand, puissance brisée,Des porte-clefs anglais‖ misérable risée,Au sacre du malheur‖ il retrempe ses droits ;Tient au bruit de ses pas‖ deux mondes en haleine,Et mourant de l'exil,‖ gêné dans Sainte-Hélène,Manque d'air dans la cage‖ où l'exposent les rois !

Qu'il est grand à cette heure,‖ où, prêt à voir Dieu même,Son œil qui s’éteint roule une larme suprême !Il évoque à sa mort‖ sa vieille armée en deuil,Se plaint à ses guerriers‖ d'expirer solitaire,Et, prenant pour linceul‖ son manteau militaire,Du lit de camp passe au cercueil !

II

À Rome, où du Sénat‖ hésite le conclave,À l'Elbe, aux monts blanchis‖ de neige ou noirs de lave,Au menaçant Kremlin,‖ à l'Alhambra riant,Il est partout ! — Au Nil‖ je le retrouve encore.L'Égypte resplendit‖ des feux de son aurore ;Son astre impérial‖ se lève à l'orient.

Vainqueur, enthousiaste,‖ éclatant de prestiges,Prodige, il étonna‖ la terre des prodiges.Les vieux scheiks vénéraient‖ l'émir jeune et prudent ;Le peuple redoutait‖ ses armes inouïes ;Sublime, il apparut‖ aux tribus éblouiesComme un Mahomet d'occident.

Leur féerie a déjà‖ réclamé son histoire.La tente de l'Arabe‖ est pleine de sa gloire.Tout Bédouin libre était‖ son hardi compagnon ;Les petits enfants, l'œil‖ tourné vers nos rivages,Sur un tambour français‖ règlent leurs pas sauvages,Et les ardents chevaux‖ hennissent à son nom.

Parfois il vient, porté‖ sur l'ouragan numide,Prenant pour piédestal‖ la grande pyramide,Contempler les déserts,‖ sablonneux océans ;Là, son ombre, éveillant‖ le sépulcre sonore,Comme pour la bataille‖ y ressuscite encoreLes quarante siècles géants.

Il dit : debout ! soudain‖ chaque siècle se lève,Ceux-ci portant le sceptre‖ et ceux-là ceints du glaive,Satrapes, pharaons,‖ mages, peuple glacé.Immobiles, poudreux,‖ muets, sa voix les compte ;Tous semblent, adorant‖ son front qui les surmonte,Faire à ce roi des temps‖ une cour du passé.

Ainsi tout, sous les pas‖ de l'homme ineffaçable,Tout devient monument ;‖ il passe sur le sable,Mais qu'importe qu'Assur‖ de ses flots soit couvert,Que l'Aquilon sans cesse‖ y fatigue son aile,Son pied colossal laisse‖ une trace éternelleSur le front mouvant du désert.

III

Histoire, poésie,‖ il joint du pied vos cimes.Éperdu, je ne puis‖ dans ces mondes sublimesRemuer rien de grand‖ sans toucher à son nom ;Oui, quand tu m'apparais,‖ pour le culte ou le blâme,Les chants volent pressés‖ sur mes lèvres de flamme,Napoléon ! soleil‖ dont je suis le Memnon !

Tu domines notre âge ;‖ ange ou démon, qu'importe !Ton aigle dans son vol,‖ haletants, nous emporte.L'œil même qui te fuit‖ te retrouve partout.Toujours dans nos tableaux‖ tu jettes ta grande ombre ;Toujours Napoléon,‖ éblouissant et sombre,Sur le seuil du siècle est debout.

Ainsi, quand du Vésuve‖ explorant le domaine,De Naple à Portici‖ l'étranger se promène,Lorsqu'il trouble, rêveur,‖ de ses pas importuns,Ischia, de ses fleurs‖ embaumant l'onde heureuseDont le bruit, comme un chant‖ de sultane amoureuse,Semble une voix qui vole‖ au milieu des parfums ;

Qu'il hante de Paestum‖ l'auguste colonnade ;Qu'il écoute à Pouzzol‖ la vive sérénadeChantant la tarentelle‖ au pied d'un mur toscan ;Qu'il éveille en passant‖ cette cité momie,Pompéi, corps gisant‖ d'une ville endormie,Saisie un jour par le volcan ;

Qu'il erre au Pausilippe‖ avec la barque agileD'où le brun marinier‖ chante Tasse à Virgile ;Toujours, sous l'arbre vert,‖ sur les lits de gazon,Toujours il voit, du sein‖ des mers ou des prairies,Du haut des caps, du bord‖ des presqu'îles fleuries,Toujours le noir géant‖ qui fume à l'horizon !

décembre 1828.

Versification

Forme
17 sizains (sizains)
Rimes
17(aabccb)
Mètre
Alexandrins surtout (94 de 12, 8 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
17 sizains
Mots à la rime
a glacée / pensée féminine, classiqueb créateur / grandeur masculine, classiquec paroles / d'auréoles féminine, classiquea rapides / régicides féminine, classiqueb pouvoirs / noirs masculine, classiquec veilles / merveilles féminine, classiquea s'incline / colline féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquec flammes / âmes féminine, classiquea tourmente / fermente féminine, classiqueb criminel / éternel masculine, classiquec nuages / orages féminine, classiquea brisée / risée féminine, classiqueb droits / rois masculine, classiquec haleine / Sainte-Hélène féminine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb deuil / cercueil masculine, classiquec solitaire / militaire féminine, classiquea conclave / lave féminine, classiqueb riant / l'orient masculine, classiquec encore / aurore féminine, classiquea prestiges / prodiges féminine, classiqueb prudent / d'occident masculine, classiquec inouïes / éblouies féminine, classiquea histoire / gloire féminine, classiqueb compagnon / nom masculine, classiquec rivages / sauvages féminine, classiquea numide / pyramide féminine, classiqueb océans / géants masculine, classiquec sonore / encore féminine, classiquea lève / glaive féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquec compte / surmonte féminine, classiquea ineffaçable / sable féminine, classiqueb couvert / désert masculine, classiquec aile / éternelle féminine, classiquea cimes / sublimes féminine, classiqueb nom / Memnon masculine, classiquec blâme / flamme féminine, classiquea qu'importe / emporte féminine, classiqueb partout / debout masculine, classiquec ombre / sombre féminine, classiquea domaine / promène féminine, classiqueb importuns / parfums masculine, classiquec heureuse / amoureuse féminine, classiquea colonnade / sérénade féminine, classiqueb toscan / volcan masculine, classiquec momie / endormie féminine, classiquea agile / Virgile féminine, classiqueb gazon / l'horizon masculine, classiquec prairies / fleuries féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources