Les orientales, 1829
XIX. Sara la baigneuse
Le soleil et les vents,
dans ces bocages sombres,
Des feuilles sur son front
faisaient flotter les ombres.ALFRED DE VIGNY.
Sara, belle d'indolence,Se balanceDans un hamac, au-dessusDu bassin d'une fontaineToute pleineD'eau puisée à l'Ilyssus ;
Et la frêle escarpoletteSe reflèteDans le transparent miroir,Avec la baigneuse blancheQui se penche,Qui se penche pour se voir.
Chaque fois que la nacelleQui chancelle,Passe à fleur d'eau dans son vol,On voit sur l'eau qui s'agiteSortir viteSon beau pied et son beau col.
Elle bat d'un pied timideL'onde humideQui ride son clair tableau,Du beau pied rougit l'albâtre ;La folâtre,Rit de la fraîcheur de l'eau.
Reste ici caché : demeure !Dans une heure,D'un œil ardent tu verrasSortir du bain l'ingénue,Toute nue,Croisant ses mains sur ses bras !
Car c'est un astre qui brilleQu'une filleQui sort d'un bain au flot clair,Cherche s'il ne vient personne,Et frissonne,Toute mouillée au grand air !
Elle est là, sous la feuillée,ÉveilléeAu moindre bruit de malheur ;Et rouge, pour une moucheQui la touche,Comme une grenade en fleur.
On voit tout ce que dérobeVoile ou robe ;Dans ses yeux d'azur en feu,Son regard que rien ne voileEst l'étoileQui brille au fond d'un ciel bleu.
L'eau sur son corps qu'elle essuieRoule en pluie,Comme sur un peuplier ;Comme si, gouttes à gouttes,Tombaient toutesLes perles de son collier.
Mais Sara la nonchalanteEst bien lenteÀ finir ses doux ébats ;Toujours elle se balanceEn silence,Et va murmurant tout bas :
« Oh ! si j'étais capitane,Ou sultane,Je prendrais des bains ambrés,Dans un bain de marbre jaune,Prés d'un trône,Entre deux griffons dorés !
« J'aurais le hamac de soieQui se ploieSous le corps prêt à pâmer ;J'aurais la molle ottomaneDont émaneUn parfum qui fait aimer.
« Je pourrais folâtrer nue,Sous la nue,Dans le ruisseau du jardin,Sans craindre de voir dans l'ombreDu bois sombreDeux yeux s'allumer soudain.
« Il faudrait risquer sa têteInquiète,Et tout braver pour me voir,Le sabre nu de l'heyduque,Et l'eunuqueAux dents blanches, au front noir !
« Puis, je pourrais, sans qu'on presseMa paresse,Laissez avec mes habitsTraîner sur les larges dallesMes sandalesDe drap brodé de rubis. »
Ainsi se parle en princesse,Et sans cesseSe balance avec amour,La jeune fille rieuse,OublieuseDes promptes ailes du jour.
L'eau, du pied de la baigneusePeu soigneuse,Rejaillit sur le gazon,Sur sa chemise plissée,BalancéeAux branches d'un vert buisson.
Et cependant des campagnesSes compagnesPrennent toutes le chemin.Voici leur troupe frivoleQui s'envoleEn se tenant par la main.
Chacune, en chantant comme elle,Passe, et mêleCe reproche à sa chanson :— Oh ! la paresseuse filleQui s'habilleSi tard un jour de moisson !
Juillet 1828.
Versification
- Forme
- 19 sizains (sizains)
- Rimes
- 19(aabccb)
- Mètre
- Heptasyllabes et trisyllabes (76 de 7, 38 de 3)· profil 3, 7
- Strophes
- 19 sizains
- Mots à la rime
- a d'indolence / balance féminine, classiqueb au-dessus / l'Ilyssus masculine, classiquec fontaine / pleine féminine, classiquea escarpolette / reflète féminine, classiqueb miroir / voir masculine, classiquec blanche / penche féminine, classiquea nacelle / chancelle féminine, classiqueb vol / col masculine, classiquec s'agite / vite féminine, classiquea timide / humide féminine, classiqueb tableau / l'eau masculine, classiquec l'albâtre / folâtre féminine, classiquea demeure / heure féminine, classiqueb verras / bras masculine, classiquec l'ingénue / nue féminine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb clair / air masculine, classiquec personne / frissonne féminine, classiquea feuillée / Éveillée féminine, classiqueb malheur / fleur masculine, classiquec mouche / touche féminine, classiquea dérobe / robe féminine, classiqueb feu / bleu masculine, classiquec voile / l'étoile féminine, classiquea essuie / pluie féminine, classiqueb peuplier / collier masculine, classiquec gouttes / toutes féminine, classiquea nonchalante / lente féminine, classiqueb ébats / bas masculine, classiquec balance / silence féminine, classiquea capitane / sultane féminine, classiqueb ambrés / dorés masculine, classiquec jaune / trône féminine, classiquea soie / ploie féminine, classiqueb pâmer / aimer masculine, classiquec ottomane / émane féminine, classiquea nue féminine, classiqueb jardin / soudain masculine, classiquec l'ombre / sombre féminine, classiquea tête / Inquiète féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquec l'heyduque / l'eunuque féminine, classiquea presse / paresse féminine, classiqueb habits / rubis masculine, classiquec dalles / sandales féminine, classiquea princesse / cesse féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquec rieuse / Oublieuse féminine, classiquea baigneuse / soigneuse féminine, classiqueb gazon / buisson masculine, classiquec plissée / Balancée féminine, classiquea campagnes / compagnes féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec frivole / s'envole féminine, classiquea elle / mêle féminine, classiqueb chanson / moisson masculine, classiquec fille / s'habille féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
114 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Orientales ‒ Les Feuilles d’automne, Paris, Poésie/Gallimard, 1964· numérisation lyres.chez.com· Sources