Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
L. À J. de s… laboureur à Yvetot
(MI-CARÊME DE 18..)
I
Roi d’Yvetot, mon camarade,Je te dis : — Salut ! Il fait beau ! —Comme Racan à Benserade,Et comme Arioste à Bembo.
En famille chez toi l’on soupe ;Ta médiocrité te plaît ;La gaîté sainte est la soucoupeDe la tasse où tu bois ton lait.
On nous prêche ici la tristesse.Sanchez dresse procès-verbalDe ce que la folle LutèceVa, fort décolletée, au bal.
Il nous pleut des sermons sans nombre,Très funèbres, point variés ;Mais vous êtes là-bas dans l’ombreQuelques sages qui souriez.
L’intolérance aux rois s’appuie,Nous frappant de leur droit divin,Pendant qu’avril déjà ressuieLes églantiers dans ton ravin.
Un quadrille est presque une émeute.L’essaim des cloîtres nous poursuit ;Nos bals sont mordus par la meuteDe tous ces dogues de la nuit.
II
Est-ce que les brumes augmentent ?L’homme est de raison indigentS’il se livre à ces clercs qui chantentAu Dieu juste un hymne outrageant.
Il faut être de bonne pâtePour se figurer que les roisSont sacrés, et que Dieu se hâteAu moindre appel de leurs beffrois ;
Et qu’il dit, laissant ses affaires,Les cieux, l’abîme à diriger,L’ombre et la conduite des sphères :— Diantre ! Tibère est en danger !
Être l’homme, et suivre la buse !Croire, après un sermon peu neuf,Que Dieu n’est qu’un porte-arquebuseDebout derrière Charles neuf !
Il faut être inepte, ô Voltaire,Pour dire : c’est vrai, l’élémentEt l’astre aperçoivent sur terreLouis quinze distinctement.
Il faut être naïf pour croireQue Dieu se plaît à châtier,Et qu’Iblis, la grande âme noire,Aidé par un arbre fruitier,
Invente la place de Grève,Les pédants, le code civil,Parce qu’Adam mord après ÈveDans une pomme de calvil.
Quand on peut croire aux lys, aux roses,À l’aurore, il est enfantinDe croire à cent romans morosesMal traduits du grec en latin.
Il faut être un âne à la lettrePour rêver Diderot puni,Pour damner Kant, et pour admettreQue Dieu, l’aïeul de l’infini,
Ne s’occupe, en sa gloire énorme,Sans cesse, hier comme demain,Qu’à faire le procès en formeÀ tout ce pauvre genre humain ;
Et que sa clémence est à l’aiseDans le hurlement des maudits,Et dans le cri d’une fournaiseCouvrant le chant du paradis.
III
Depuis six mille ans on invente,On suppose, on effraie, on ment,Malgré la lumière vivanteDu vénérable firmament.
Le faux ciel que sur nous on pencheEst de chimères pluvieux ;Le mensonge a la barbe blanche ;L’homme est enfant, le conte est vieux.
La loi devient l’hiéroglyphe ;Toujours l’ombre au jour succéda ;Moïse, hélas, produit Caïphe,Christ engendre Torquemada.
Quel néant l’homme a sur sa table !Rien fait mettre un monde à genoux.Le temple est un lieu redoutableOù le sage enfante des fous.
Les religions sont des gouffres ;À leur surface on voit un mont,L’erreur, puis de grands lacs de soufres,Puis de l’ombre, et Dieu triste au fond.
Non, non, ce n’est pas pour le jeûne,Le cilice et les bras en croix,Que Jacque est beau, qu’Agnès est jeune,Que l’alouette chante aux bois !
Le diable et son soufflet de forgeS’évanouissent aussitôtQue j’écoute le rouge-gorgeDans ton petit champ d’Yvetot.
Le baïram et le carêmeOnt le même idéal tous deux :La femme maigre, l’homme blême,Le ciel terrible, Dieu hideux.
Je désire autrement conclure.Tous ces korans, en vérité,Ne laissent rien, qu’une fêlureAu cerveau de l’humanité.
Devant ces dogmes qu’on redoute,Ciel difficile, enfer promis,Je prends le grand parti du doute,Et de remplir mon verre, amis.
IV
Le carnaval n’est point un crime.Jamais mon esprit ne croiraQu’on tombe à l’éternel abîmePar les trappes de l’Opéra.
Que Dieu se fâche de la joie,C’est peu probable ; et je suis sûr,Quand sur nos fronts l’amour flamboie,Que quelqu’un sourit dans l’azur.
Quand Lise, au plaisir décidée,Drape son burnous nubien,Et court au bal, j’ai dans l’idée,Que l’infini le prend très bien.
Je crois peu, dans ma petite ombre,Qu’être gais, ce soit être ingrats,Et que le Dies irae sombreAit pour masque le mardi gras.
Je doute que, cachant son glaive,Michel, l’effrayant chérubin,Pour voir où Musard entraîne Ève,Loue un costume chez Babin.
V
Ces erreurs, nuage durable,Obscurcissent la terre, et fontQue l’âme humaine est misérableEn présence du ciel profond.
Ces védas, ces métempsychoses,Abrutissent l’homme transi ;Donc les champs sont de belles choses,Et la danse aux flambeaux aussi !
Quand mon archevêque me damnePour une tranche de jambon,Et me maudit, j’aime mieux Jeanne,Meilleure preuve d’un Dieu bon.
J’aime mieux rêver sous les saulesQue de lire les mandementsDe monsieur le primat des GaulesContre les poulardes du Mans.
Je trouve charmantes les belles ;Et je préfère la gaîtéDes Margots et des Isabelles,À Santeuil hurlant : Stupete !
Je répugne aux vieux dogmes tristes ;Je veux, en deux efforts égaux,Tirer l’art des mains des puristesEt Dieu des griffes des cagots.
Je hais les Césars et les Romes ;Ma sagesse, en ces temps railleurs,C’est beaucoup d’amour pour les hommes,Beaucoup de pitié pour les fleurs.
Je donnerais dix rois de FranceEt vingt sultans de DahomeyPour ôter au pauvre une transe,Une nuée au mois de mai.
VI
Tout homme est pris, dans son bas âge,Par le mensonge triomphant ;Les ténèbres, cet esclavage,M’ont mis au bagne, tout enfant.
Ceux pour qui l’ignorance est l’ordreOnt, sur ma pensée où Dieu luit,Pris soin de nouer et de tordreL’énorme chaîne de la nuit.
Chaque chaînon de cette chaîneEst fait d’autorité, de deuil,D’énigme, et de la vieille haineForgée avec l’antique orgueil.
La peur, tous les textes terribles,Tout l’anathème, tout l’enfer,Tous les korans, toutes les bibles,Mêlés, en composent le fer.
Cette chaîne, où rampe une flamme,Sur l’enfant comme sur l’agneauPèse, et nous étreint ; mais mon âmeRit, et passe à travers l’anneau.
Versification
- Forme
- 45 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 45(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 45 quatrains
- Mots à la rime
- a camarade / Benserade féminine, classiqueb beau / Bembo masculine, classiquea soupe / soucoupe féminine, classiqueb plaît / lait masculine, classiquea tristesse / Lutèce féminine, classiqueb procès-verbal / bal masculine, classiquea nombre / l’ombre féminine, classiqueb variés / souriez masculine, classiquea s’appuie / ressuie féminine, classiqueb divin / ravin masculine, classiquea émeute / meute féminine, classiqueb poursuit / nuit masculine, classiquea augmentent / chantent féminine, classiqueb indigent / outrageant masculine, classiquea pâte / hâte féminine, classiqueb rois / beffrois masculine, classiquea affaires / sphères féminine, classiqueb diriger / danger masculine, classiquea buse / porte-arquebuse féminine, classiqueb neuf masculine, classiquea Voltaire / terre féminine, classiqueb l’élément / distinctement masculine, classiquea croire / noire féminine, classiqueb châtier / fruitier masculine, classiquea Grève / Ève féminine, classiqueb civil / calvil masculine, classiquea roses / moroses féminine, classiqueb enfantin / latin masculine, classiquea lettre / admettre féminine, classiqueb puni / l’infini masculine, classiquea énorme / forme féminine, classiqueb demain / humain masculine, classiquea l’aise / fournaise féminine, classiqueb maudits / paradis masculine, classiquea invente / vivante féminine, classiqueb ment / firmament masculine, classiquea penche / blanche féminine, classiqueb pluvieux / vieux masculine, classiquea l’hiéroglyphe / Caïphe féminine, classiqueb succéda / Torquemada masculine, classiquea table / redoutable féminine, classiqueb genoux / fous masculine, classiquea gouffres / soufres féminine, classiqueb mont / fond masculine, classiquea jeûne / jeune féminine, classiqueb croix / bois masculine, équivalentea forge / rouge-gorge féminine, classiqueb aussitôt / d’Yvetot masculine, classiquea carême / blême féminine, classiqueb deux / hideux masculine, classiquea conclure / fêlure féminine, classiqueb vérité / l’humanité masculine, classiquea redoute / doute féminine, classiqueb promis / amis masculine, classiquea crime / abîme féminine, classiqueb croira / l’Opéra masculine, classiquea joie / flamboie féminine, classiqueb sûr / l’azur masculine, classiquea décidée / l’idée féminine, classiqueb nubien / bien masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb ingrats / gras masculine, classiquea glaive / Ève féminine, classiqueb chérubin / Babin masculine, classiquea durable / misérable féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquea métempsychoses / choses féminine, classiqueb transi / aussi masculine, classiquea damne / Jeanne féminine, classiqueb jambon / bon masculine, classiquea saules / Gaules féminine, classiqueb mandements / Mans masculine, classiquea belles / Isabelles féminine, classiqueb gaîté / Stupete masculine, classiquea tristes / puristes féminine, classiqueb égaux / cagots masculine, classiquea Romes / hommes féminine, classiqueb railleurs / fleurs masculine, classiquea France / transe féminine, classiqueb Dahomey / mai masculine, classiquea âge / esclavage féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea l’ordre / tordre féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquea chaîne / haine féminine, classiqueb deuil / orgueil masculine, classiquea terribles / bibles féminine, classiqueb l’enfer / fer masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb l’agneau / l’anneau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
180 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources