Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XII. Anima Vilis
À force d’insulter‖ les vaillants et les justes,À force de flatter‖ les trahisons augustes,À force d’être abject‖ et d’ajuster des tasDe sophismes hideux‖ aux plus noirs attentats,Cet homme espère atteindre‖ aux grandeurs ; il s’essouffleÀ passer scélérat,‖ lui qui n’est que maroufle.Ce pédagogue aspire‖ au grade de coquin.Ce rhéteur, ver de terre‖ et de lettres, pasquinQui s’acharne sur nous‖ et dont toujours nous rîmes,Tâche d’être promu‖ complice des grands crimes.Il raillait l’art, et c’est‖ tout simple en vérité,La laideur est aveugle‖ et sourde à la beauté.Mais être un idiot‖ ne peut plus lui suffire,Il est jaloux du tigre‖ à qui la peur dit : sire !Il veut être aussi lui‖ sénateur des forêts ;Il veut avoir, ainsi‖ que Montluc ou Verrès,Sa caverne ou sa cage‖ avec grilles et trappesDans la ménagerie‖ énorme des satrapes.Ah çà, tu perds ton temps‖ et ta peine, grimaud !Aliboron n’est pas‖ aisément Béhémoth ;Le burlesque n’est pas‖ facilement sinistre ;Fusses-tu meurtrier,‖ tu demeurerais cuistre.Quand ces êtres sanglants‖ qu’il te plaît d’envier,Mammons que hait Tacite‖ et qu’admire Cuvier,Sont là, brigands et dieux,‖ on n’entre pas d’embléeDans leur épouvantable‖ et royale assemblée.Devenir historique !‖ Impossible pour toi.Sortir du mépris simple‖ et compter dans l’effroi,Toi, jamais ! Ton front bas‖ exclut ce noir panache.Ton sort est d’être, jeune,‖ inepte ; et, vieux, ganache.Vers l’avancement vrai‖ tu n’as point fait un pas ;Tu te gonfles, crapaud,‖ mais tu n’augmentes pas ;Si Myrmidon croissait,‖ ce serait du désordre ;Tu parviens à ramper‖ sans parvenir à mordre.La nature n’a pas‖ de force à dépenserPour te faire grandir‖ et te faire pousser.Quoi donc ! N’est-elle point‖ l’impassible nature ?Parce que des têtards,‖ nourris de pourriture,Souhaitent devenir‖ dragons et caïmans,Elle consentirait‖ à ces grossissements !Le ver serait boa !‖ L’huître deviendrait l’hydre !Locuste empoisonnait‖ le vin, et non le cidre ;L’enfer fit Arétin‖ terrible, et non Brusquet.Un avorton ne peut‖ qu’avorter. Le roquetS’efforce d’être loup,‖ mais il s’arrête en route.Le ciel mystérieux‖ fait des guépards sans doute,De fiers lions bandits,‖ pires que les démons,Des éléphants, des ours ;‖ mais il livre les monts,Les antres et les bois‖ à leur majesté morne !Mais il lui faut l’espace‖ et les sables sans borneEt l’immense désert‖ pour les démuseler !Le chat qui veut rugir‖ ne peut que miauler ;En vain il copierait‖ le grand jaguar lyriqueErrant sur la falaise‖ au bord des mers d’Afrique,Et la panthère horrible,‖ et le lynx moucheté ;Dieu ne fait pas monter‖ jusqu’à la dignitéDe crime, de furie‖ et de scélératesse,Cette méchanceté‖ faite de petitesse.Les montagnes, pignons‖ et murs de granit noirD’où tombent les torrents‖ affreux, riraient de voirCe preneur de souris‖ rôder sur leur gouttière.Un nain ne devient pas‖ géant au vestiaire.Pour être un dangereux‖ et puissant animal,Il faut qu’un grand rayon‖ tombe sur vous ; le malN’arrive pas toujours‖ à sa hideuse gloire.Dieu tolère, c’est vrai,‖ la création noire,Mais d’aussi plats que toi‖ ne sont pas exaucés.Tu ne parviendras pas,‖ drôle, à t’enfler assezPour être un python vaste‖ et sombre au fond des fanges ;Tu n’égaleras point‖ ces reptiles étrangesDont l’œil aux soupiraux‖ de l’enfer est pareil.Tu demeureras laid,‖ faible et mou. Le soleilDédaigne le lézard,‖ candidat crocodile.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 37((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a justes / augustes féminine, classiqueb tas / attentats masculine, classiquec s’essouffle / maroufle féminine, classiqued coquin / pasquin masculine, classiquee rîmes / crimes féminine, classiquef vérité / beauté masculine, classiqueg suffire / sire féminine, classiqueh forêts / Verrès masculine, classiquei trappes / satrapes féminine, classiquej grimaud / Béhémoth masculine, classiquek sinistre / cuistre féminine, classiquel d’envier / Cuvier masculine, classiquem d’emblée / assemblée féminine, classiquen toi / l’effroi masculine, classiqueo panache / ganache féminine, classiquep pas masculine, classiqueq désordre / mordre féminine, classiquer dépenser / pousser masculine, classiques nature / pourriture féminine, classiquet caïmans / grossissements masculine, classiqueu l’hydre / cidre féminine, classiquev Brusquet / roquet masculine, classiquew route / doute féminine, classiquex démons / monts masculine, classiquey morne / borne féminine, classiquez démuseler / miauler masculine, classiquea lyrique / d’Afrique féminine, classiqueb moucheté / dignité masculine, classiquec scélératesse / petitesse féminine, classiqued noir / voir masculine, classiquee gouttière / vestiaire féminine, classiquef animal / mal masculine, classiqueg gloire / noire féminine, classiqueh exaucés / assez masculine, classiquei fanges / étranges féminine, classiquej pareil / soleil masculine, classiquek crocodile / vile féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources