Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XIII. Littérature
Donc, vieux passé plaintif,‖ toujours tu reviendrasNous criant : — Pourquoi donc‖ est-on si loin ? Ingrats !Qu’êtes-vous devenus ?‖ Dites, avec l’abîmeQuel pacte avez-vous fait ?‖ Quel attentat ? Quel crime ? —Nous questionnant, sombre‖ et de rage écumant,Furieux.
Nous avons marché, tout bonnement.Qui marche t’assassine,‖ ô bon vieux passé blême.Mais que veux-tu ? Je suis‖ de mon siècle, et je l’aime !Je te l’ai déjà dit.‖ Non, ce n’est plus du toutL’époque où la nature‖ était de mauvais goût,Où Bouhours, vieux jésuite,‖ et le Batteux, vieux cancre,Lunette au nez et plume‖ au poing, barbouillaient d’encreLe cygne au bec doré,‖ le bois vert, le ciel bleu ;Où l’homme corrigeait‖ le manuscrit de Dieu.Non, ce n’est plus le temps‖ où Lenôtre à VersailleRaturait le buisson,‖ la ronce, la broussaille ;Siècle où l’on ne voyait‖ dans les champs éperdusQue des hommes poudrés‖ sous des arbres tondus.Tout est en liberté‖ maintenant. Sur sa nuqueL’arbre a plus de cheveux,‖ l’homme a moins de perruque.La vieille idée est morte‖ avec le vieux cerveau.La révolution‖ est un monde nouveau.Notre oreille en changeant‖ a changé la musique.Lorsque Fernand Cortez‖ arriva du Mexique,Il revint la main pleine,‖ et, du jeune univers,Il rapporta de l’or ;‖ nous rapportons des vers.Nous rapportons des chants‖ mystérieux. Nous sommesD’autres yeux, d’autres fronts,‖ d’autres cœurs, d’autres hommes.Braves pédants, calmez‖ votre bon vieux courroux.Nous arrachons de l’âme‖ humaine les verrous.Tous frères, et mêlés‖ dans les monts, dans les plaines,Nous laissons librement‖ s’en aller nos haleinesÀ travers les grands bois‖ et les bleus firmaments.Nous avons démoli‖ les vieux compartiments.
Non, nous ne sommes plus‖ ni paysan, ni noble,Ni lourdaud dans son pré,‖ ni rustre en son vignoble,Ni baron dans sa tour,‖ ni reître à ses canons ;Nous brisons cette écorce,‖ et nous redevenonsL’homme ; l’homme enfin hors‖ des temps crépusculaires ;L’homme égal à lui-même‖ en tous ses exemplaires ;Ni tyran, ni forçat,‖ ni maître, ni valet ;L’humanité se montre‖ enfin telle qu’elle est,Chaque matin plus libre‖ et chaque soir plus sage ;Et le vieux masque usé‖ laisse voir le visage.
Avec Ézéchiel‖ nous mêlons Spinosa.La nature nous prend,‖ la nature nous a ;Dans son antre profond,‖ douce, elle nous attire ;Elle en chasse pour nous‖ son antique satyre,Et nous y montre un sphinx‖ nouveau qui dit : pensez.Pour nous les petits cris‖ au fond des nids poussés,Sont augustes ; pour nous‖ toutes les monarchiesQue vous saluez, vous,‖ de vos têtes blanchies,Tous les fauteuils royaux‖ aux dossiers empourprés,Sont peu de chose auprès‖ d’un liseron des prés.Régner ! Cela vaut-il‖ rêver sous un vieux aulne ?Nous regardons passer‖ Charles-Quint sur son trône,Jules deux sous son dais,‖ César dans les clairons,Et nous avons pitié‖ lorsque nous comparonsÀ l’aurore des cieux‖ cette fausse dorure.Lorsque nous contemplons,‖ par une déchirureDes nuages, l’oiseau‖ volant dans sa fierté,Nous sentons frissonner‖ notre aile, ô liberté !En fait d’or, à la cour‖ nous préférons la gerbe.La nature est pour nous‖ l’unique et sacré verbe,Et notre art poétique‖ ignore Despréaux.Nos rois très excellents,‖ très puissants et très hauts,C’est le roc dans les flots,‖ c’est dans les bois le chêne.Mai, qui brise l’hiver,‖ c’est-à-dire la chaîne,Nous plaît. Le vrai nous tient.‖ Je suis parfois tentéDe dire au mont Blanc : — Sire !‖ Et : — Votre majestéÀ la vierge qui passe‖ et porte, agreste et belle,Sa cruche sur son front‖ et Dieu dans sa prunelle.Pour nous, songeurs, bandits,‖ romantiques, démons,Bonnets rouges, les flots‖ grondants, l’aigle, les monts,La bise, quand le soir‖ ouvre son noir portique,La tempête effarant‖ l’onde apocalyptique,Dépassent en musique,‖ en mystère, en effroi,Les quatre violons‖ de la chambre du roi.
Chaque siècle, il s’y faut‖ résigner, suit sa route.Les hommes d’autrefois‖ ont été grands sans doute ;Nous ne nous tournons plus‖ vers les mêmes clartés.Jadis, frisure au front,‖ ayant à ses côtésUn tas d’abbés sans bure‖ et de femmes sans guimpes,Parmi des princes dieux,‖ sous des plafonds olympes,Prêt dans son justaucorps‖ à poser pour Audran,La dentelle au cou, grave,‖ et l’œil sur un cadran,Dans le salon de Mars‖ ou dans la galerieD’apollon, submergé‖ dans la grand’seigneurie,Dans le flot des Rohan,‖ des Sourdis, des Elbeuf,Et des fiers habits d’or‖ roulant vers l’Œil-de-Bœuf,Le poète, fût-il‖ Corneille, ou toi, Molière,— Tandis qu’en la chapelle‖ ou bien dans la volière,Les chanteurs accordaient‖ le théorbe et le luth,Et que Lulli tremblant‖ s’écriait : gare à l’ut ! —Attendait qu’au milieu‖ de la claire fanfareEt des fronts inclinés‖ apparût, comme un phare,Le page, aux tonnelets‖ de brocart d’argent fin,Qui portait le bougeoir‖ de monsieur le dauphin.Aujourd’hui, pour Versaille‖ et pour salon d’Hercule,Ayant l’ombre et l’airain‖ du rouge crépuscule,Fauve, et peu coudoyé‖ de Guiche ou de Brissac,La face au vent, les poings‖ dans un paletot sac,Seul, dans l’immensité‖ que l’ouragan secoue,Il écoute le bruit‖ que fait la sombre proueDe la terre, et pensif,‖ sur le blême horizon,À l’heure où, dans l’orchestre‖ inquiet du buisson,De l’arbre et de la source,‖ un frémissement passe,Où le chêne chuchote‖ et prend sa contrebasse,L’eau sa flûte et le vent‖ son stradivarius,Il regarde monter‖ l’effrayant Sirius.
Pour la muse en paniers,‖ par Dorat réchauffée,C’est un orang-outang ;‖ pour les bois, c’est Orphée.La nature lui dit :‖ mon fils. Ce malotru,Ô grand siècle ! Écrit mieux‖ qu’Ablancourt et Patru.Est-il féroce ? Non.‖ Ce troglodyte affableÀ l’ormeau du chemin‖ fait réciter sa fable ;Il dit au doux chevreau :‖ bien bêlé, mon enfant !Quand la fleur, le matin,‖ de perles se coiffant,Se mire aux flots, coquette‖ et mijaurée exquise,Il passe et dit : Bonjour,‖ madame la marquise.Et puis il souffre, il pleure,‖ il est homme ; le sortEn rayons douloureux‖ de son front triste sort.Car, ici-bas, si fort‖ qu’on soit, si peu qu’on vaille,Tous, qui que nous soyons,‖ le destin nous travaillePour orner dans l’azur‖ la tiare de Dieu.Le même bras nous fait‖ passer au même feu ;Et, sur l’humanité,‖ qu’il use de sa lime,Essayant tous les cœurs‖ à sa meule sublime,Scrutant tous les défauts‖ de l’homme transparent,Sombre ouvrier du ciel,‖ noir orfèvre, tirantDu sage une étincelle‖ et du juste une flamme,Se penche le malheur,‖ lapidaire de l’âme.
Oui, tel est le poète‖ aujourd’hui. Grands, petits,Tous dans Pan effaré‖ nous sommes engloutis.Et ces secrets surpris,‖ ces splendeurs contemplées,Ces pages de la nuit‖ et du jour épelées,Ce qu’affirme Newton,‖ ce qu’aperçoit Mesmer,La grande liberté‖ des souffles sur la mer,La forêt qui craint Dieu‖ dans l’ombre et qui le nomme,Les eaux, les fleurs, les champs,‖ font naître en nous un hommeMystérieux, semblable‖ aux profondeurs qu’il voit.La nature aux songeurs‖ montre les cieux du doigt.Le cèdre au torse énorme,‖ athlète des tempêtes,Sur le fauve Liban‖ conseillait les prophètes,Et ce fut son exemple‖ austère qui poussaNahum contre Ninive,‖ Amos contre Gaza.Les sphères en roulant‖ nous jettent la justice.Oui, l’âme monte au bien‖ comme l’astre au solstice ;Et le monde équilibre‖ a fait l’homme devoir.Quand l’âme voit mal Dieu,‖ l’aube le fait mieux voir.La nuit, quand Aquilon‖ sonne de la trompette,Ce qu’il dit, notre cœur‖ frémissant le répète.Nous vivons libres, fiers,‖ tressaillants, prosternés,Éblouis du grand Dieu‖ formidable ; et, tournésVers tous les idéals‖ et vers tous les possibles,Nous cueillons dans l’azur‖ les roses invisibles.L’ombre est notre palais.‖ Nous sommes commensauxDe l’abeille, du jonc‖ nourri par les ruisseaux,Du papillon qui boit‖ dans la fleur arrosée.Nos âmes aux oiseaux‖ disputent la rosée.Laissant le passé mort‖ dans les siècles défunts,Nous vivons de rayons,‖ de soupirs, de parfums,Et nous nous abreuvons‖ de l’immense ambroisieQu’Homère appelle amour‖ et Platon poésie.Sous les branchages noirs‖ du destin, nous errons,Purs et graves, avec‖ les souffles sur nos fronts.Notre adoration,‖ notre autel, notre Louvre,C’est la vertu qui saigne‖ ou le matin qui s’ouvre ;Les grands levers auxquels‖ nous ne manquons jamais,C’est Vénus des monts noirs‖ blanchissant les sommets ;C’est le lys fleurissant,‖ chaste, charmant, sévère ;C’est Jésus se dressant,‖ pâle, sur le calvaire.
22 novembre 1854.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 86((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a reviendras / Ingrats masculine, classiqueb l’abîme / crime féminine, classiquec écumant / Furieux / bonnement masculine, classiqueb blême / l’aime féminine, classiquec tout / goût masculine, classiqued cancre / d’encre féminine, classiquee bleu / Dieu masculine, classiquef Versaille / broussaille féminine, classiqueg éperdus / tondus masculine, classiqueh nuque / perruque féminine, classiquei cerveau / nouveau masculine, classiquej musique / Mexique féminine, classiquek univers / vers masculine, classiquel sommes / hommes féminine, classiquem courroux / verrous masculine, classiquen plaines / haleines féminine, classiqueo firmaments / compartiments masculine, classiquea noble / vignoble féminine, classiqueb canons / redevenons masculine, classiquec crépusculaires / exemplaires féminine, classiqued valet / est masculine, classiquee sage / visage féminine, classiquea Spinosa / a masculine, classiqueb attire / satyre féminine, classiquec pensez / poussés masculine, classiqued monarchies / blanchies féminine, classiquee empourprés / prés masculine, classiquef aulne / trône féminine, classiqueg clairons / comparons masculine, classiqueh dorure / déchirure féminine, classiquei fierté / liberté masculine, classiquej gerbe / verbe féminine, classiquek Despréaux / hauts masculine, classiquel chêne / chaîne féminine, classiquem tenté / majesté masculine, classiquen belle / prunelle féminine, classiqueo démons / monts masculine, classiquep portique / apocalyptique féminine, classiqueq effroi / roi masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb clartés / côtés masculine, classiquec guimpes / olympes féminine, classiqued Audran / cadran masculine, classiquee galerie / grand’seigneurie féminine, classiquef Elbeuf / l’Œil-de-Bœuf masculine, classiqueg Molière / volière féminine, classiqueh luth / l’ut masculine, classiquei fanfare / phare féminine, classiquej fin / dauphin masculine, classiquek d’Hercule / crépuscule féminine, classiquel Brissac / sac masculine, classiquem secoue / proue féminine, classiquen horizon / buisson masculine, classiqueo passe / contrebasse féminine, classiquep stradivarius / Sirius masculine, classiquea réchauffée / Orphée féminine, classiqueb malotru / Patru masculine, classiquec affable / fable féminine, classiqued enfant / coiffant masculine, classiquee exquise / marquise féminine, classiquef sort masculine, classiqueg vaille / travaille féminine, classiqueh Dieu / feu masculine, classiquei lime / sublime féminine, classiquej transparent / tirant masculine, classiquek flamme / l’âme féminine, classiquea petits / engloutis masculine, classiqueb contemplées / épelées féminine, classiquec Mesmer / mer masculine, classiqued nomme / homme féminine, équivalentee voit / doigt masculine, classiquef tempêtes / prophètes féminine, classiqueg poussa / Gaza masculine, classiqueh justice / solstice féminine, classiquei devoir / voir masculine, classiquej trompette / répète féminine, classiquek prosternés / tournés masculine, classiquel possibles / invisibles féminine, classiquem commensaux / ruisseaux masculine, classiquen arrosée / rosée féminine, classiqueo défunts / parfums masculine, classiquep ambroisie / poésie féminine, classiqueq errons / fronts masculine, classiquer Louvre / s’ouvre féminine, classiques jamais / sommets masculine, classiquet sévère / calvaire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
173 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources