Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XXIV. Bestiarium
Les anges effarés‖ viennent voir notre cage,Et se disent : « — Vois donc‖ celui-ci, celui-là,Voici Tibère, une hydre‖ au fond d’un marécage ;Regarde le Malthus‖ auprès de l’Attila. » —
Ils répètent entre eux‖ les noms dont on nous nomme,Mêlés à d’autres noms‖ que nous ne savons pas.Ils disent : « — C’est donc là‖ ce qu’on appelle l’homme !Une main dans le crime,‖ un pied dans le trépas.
« Voici l’orgueil ; voici‖ le dol ; voici l’envie ;Ce sont les plus mauvais‖ qui sont les plus nombreux.Ils rôdent dans la fosse‖ immense de la vie,Et la terre tressaille‖ à leur pas ténébreux.
« Le faible est sous leurs pieds‖ comme un grain sous les meules.Voyez ! Ils sont l’horreur,‖ l’effroi, le mal sans frein ;Ces cœurs sont des dragons,‖ ces esprits ont des gueules,Ces âmes à l’œil fauve‖ ont des griffes d’airain.
« Ceci, c’est le Judas ;‖ cela, c’est le Zoïle ;Tous deux dans la nuit lâche‖ on les voit se glisser ;L’un baise et l’autre mord ;‖ et, sanglante, âpre et vile,La dent grince et rugit,‖ jalouse du baiser.
« Ce maître foule aux pieds‖ la femme sans défense,Ou, limace du cœur,‖ bave sur son printemps.Ce vieux, pour s’enrichir,‖ lie au travail l’enfanceEt rive à ce boulet‖ des forçats de huit ans ;
« Il leur fait du labeur‖ tourner la sombre roue,Et, gorgé d’or, se vautre‖ en tous ses appétitsPendant qu’en ses poings noirs‖ la fatigue secoueLes membres frissonnants‖ de ces pauvres petits.
« Ceux-ci, sur les vaincus‖ jetant un œil farouche,Disent : — Percez, frappez,‖ tuez jusqu’au dernier ! —Les chiens de Montfaucon‖ viennent lécher leur bouche,Tant leurs discours sont pleins‖ de l’odeur du charnier.
« Ceux-ci dressent sur l’ombre‖ une épée enflammée ;Ceux-ci sur les blés d’or‖ et les villes en feuFont vomir les canons‖ hideux, dont la fuméeSe mêle, haillon noir,‖ aux nuages de Dieu.
« Ceux-ci veulent glacer‖ et brûler tout ensemble,Et, tourmenteurs qu’on voit‖ dans la nuit se pencher,Soufflent en même temps‖ sur la raison qui trembleEt sur la vieille torche‖ horrible du bûcher.
« Ceux-ci sont les heureux‖ que tous les rayons dorent,Et que les lâchetés‖ servent à deux genoux ;Regardez la beauté‖ sans âme qu’ils adorent ;Elle est Vénus pour eux‖ et squelette pour nous.
« Ceux-là sont les bourreaux‖ que l’ombre a sous son aile ;L’espérance agonise‖ et s’éteint devant eux ;Avec la corde sainte‖ où pend l’ancre éternelleIls font le nœud coulant‖ du gibet monstrueux.
« Cette langue est serpent,‖ cette idée est tigresse ;Ce juif contre un doublon‖ pèse une âme en sa main ;Ceux-ci, fouettant le nègre‖ et fouettant la négresse,Lâchent les chiens hurlants‖ sur le bétail humain ;
« Ils mettent l’affreux bât‖ de la bête de sommeÀ des esprits, comme eux‖ pensant, comme eux vivant.La chair humaine saigne‖ entre les mains de l’homme ;Le sauvage la mange‖ et le chrétien la vend.
« Écoutez ces grands cris‖ qui par moments s’élèvent ;Voyez rire les uns‖ et les autres trembler ;Tous ne sont pas méchants,‖ et quelques-uns qui rêventOnt des ailes dans l’ombre‖ et voudraient s’envoler. »
Et les anges, cachés‖ sous leurs radieux voiles,Frémissent, l’œil en pleurs‖ et le front attristé.Nous sommes là pensifs,‖ regardant les étoilesÀ travers les barreaux‖ de notre humanité.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a cage / marécage féminine, classiqueb celui-là / l’Attila masculine, classiquea nomme / l’homme féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquea l’envie / vie féminine, classiqueb nombreux / ténébreux masculine, classiquea meules / gueules féminine, classiqueb frein / d’airain masculine, équivalentea Zoïle / vile féminine, classiqueb glisser / baiser masculine, classiquea défense / l’enfance féminine, classiqueb printemps / ans masculine, classiquea roue / secoue féminine, classiqueb appétits / petits masculine, classiquea farouche / bouche féminine, classiqueb dernier / charnier masculine, classiquea enflammée / fumée féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb pencher / bûcher masculine, classiquea dorent / adorent féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea aile / éternelle féminine, classiqueb eux / monstrueux masculine, classiquea tigresse / négresse féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquea somme / l’homme féminine, classiqueb vivant / vend masculine, classiquea s’élèvent / rêvent féminine, classiqueb trembler / s’envoler masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb attristé / humanité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources