Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XI. « Dieu ne frappe qu’en haut. Infimes que nous sommes »
Dieu ne frappe qu’en haut.‖ Infimes que nous sommes !Oh ! Disais-je, qu’ils sont‖ heureux, tous ces grands hommes !Eschyle a son exil‖ et Job a son fumier.Caton est le lion,‖ le sort est le limier.C’est le fier ornement‖ de la guerre civile,Que tous ces grands bannis‖ qui vont de ville en ville.Verser son âme au monde‖ et son sang aux pavés,C’est grand ; et les élus,‖ ce sont les éprouvés.Ils marchent, couronnés‖ d’un mystérieux lustre.Oh ! Parmi tous heureux‖ et parmi tous illustreCelui que la tempête‖ a choisi pour amant !Dans l’immense beauté‖ du supplice infamantDes auréoles d’or‖ tremblent sur les génies.Quel que soit dans l’histoire,‖ amas de gémonies,Le siècle qui les ait‖ tenus sous ses barreaux,Les hommes glorieux,‖ les sages, les héros,Sont tous contemporains‖ de l’adversité sombre.Démosthène chassé‖ parle à Milton dans l’ombre ;Phidias expulsé‖ rencontre Dante errant.Phidias dit : le vrai !‖ Dante répond : le grand !Destins pareils ! Ô gloire !‖ Ô pléiade splendide !Hérodote en exil‖ suivi par Thucydide !Thémistocle épervier,‖ Aristide alcyon !Ô les quatre-vingts ans‖ du grave Phocion !C’est marque de grandeur‖ dans ce monde où l’on erreQue d’être, ô cieux profonds,‖ balafré du tonnerre !Caucase est lumineux‖ sous l’éternel mourant.Trombe, le vent est beau ;‖ l’onde est belle, torrent.Je t’admire, ô ciguë,‖ échafaud, je t’envie.Quelle sublime porte‖ à sortir de la vieQue celle où se courba‖ Danton, âpre titan !Le chasseur d’aigles dit‖ au passereau : va-t’en !Et les événements,‖ comme d’altiers molosses,Ne veulent, dédaigneux,‖ mordre que les colosses ! —Jaloux, je regardais‖ sous les cieux constellésÀ tous les grands poteaux‖ ces grands dos flagellés,Et tous ces fiers saignants,‖ traînés dans nos discordes,Les yeux pleins de rayons,‖ les bras liés de cordes,Montant ou descendant‖ les marches de la nuit.Ô crachats au visage !‖ Affronts ! Brume où l’on fuit !Grand devoir accompli‖ dont le vertige attire !Proscription ! Misère !‖ Ostracisme ! Martyre !Atome, j’enviais‖ ces pourpres des géants.Mais nous, pensais-je, hélas !‖ Perdus dans nos néants,Nous passons, dévorant‖ quelque inutile joie ;Nous sommes trop petits‖ pour que l’éclair nous voie ;Nous, les vivants obscurs,‖ nous ne méritons pasQue de notre côté‖ Némésis fasse un pas ;Syène ne reçoit‖ que Juvénal ; MinturnesN’ouvre qu’aux Marius‖ ses ombres taciturnes ;Dieu nous créa, chétifs,‖ pour le bonheur d’en bas ;Nous ne sommes pas faits‖ pour les vastes combats,Et, comme ces proscrits‖ aux têtes étoilées,Pour les rêves profonds‖ près des mers désolées.L’atome n’a pas droit‖ aux grands écrasements ;Il n’a pas droit aux cris‖ de la haine, aux tourmentsDe la claie âpre et sainte,‖ aux faces hérisséesDe serpents poursuivant‖ sans trêve ses pensées,Non. — Je baissais la tête‖ et j’étais triste ainsi. —Maintenant, ô destin,‖ ô Méduse, merci.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a sommes / hommes féminine, classiqueb fumier / limier masculine, classiquec civile / ville féminine, classiqued pavés / éprouvés masculine, classiquee lustre / illustre féminine, classiquef amant / infamant masculine, classiqueg génies / gémonies féminine, classiqueh barreaux / héros masculine, classiquei sombre / l’ombre féminine, classiquej errant / grand masculine, classiquek splendide / Thucydide féminine, classiquel alcyon / Phocion masculine, classiquem erre / tonnerre féminine, classiquen mourant / torrent masculine, classiqueo t’envie / vie féminine, classiquep titan / va-t’en masculine, classiqueq molosses / colosses féminine, classiquer constellés / flagellés masculine, classiques discordes / cordes féminine, classiquet nuit / fuit masculine, classiqueu attire / Martyre féminine, classiquev géants / néants masculine, classiquew joie / voie féminine, classiquex pas masculine, classiquey Minturnes / taciturnes féminine, classiquez bas / combats masculine, classiquea étoilées / désolées féminine, classiqueb écrasements / tourments masculine, classiquec hérissées / pensées féminine, classiqued ainsi / merci masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources