Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XII. Nuits d’hiver
I
Comme la nuit tombe vite !Le jour, en cette saison,Comme un voleur prend la fuite,S’évade sous l’horizon.
Il semble, ô soleil de Rome,De l’Inde et du Parthénon,Que, quand la nuit vient de l’hommeVisiter le cabanon,
Tu ne veux pas qu’on te voie,Et que tu crains d’être prisEn flagrant délit de joiePar la geôlière au front gris.
Pour les heureux en démenceL’âpre hiver n’a point d’effroi,Mais il jette un crêpe immenseSur celui qui, comme moi,
Rêveur, saignant, inflexible,Souffrant d’un stoïque ennui,Sentant la bouche invisibleEt sombre souffler sur lui,
Montant des effets aux causes,Seul, étranger en tout lieu,Réfugié dans les chosesOù l’on sent palpiter Dieu,
De tous les biens qu’un jour faneEt dont rit le sage amer,N’ayant plus qu’une cabaneAu bord de la grande mer,
Songe, assis dans l’embrasure,Se console en s’abîmant,Et, pensif, à sa masureAjoute le firmament !
Pour cet homme en sa chaumière,C’est une amère douleurQue l’adieu de la lumièreEt le départ de la fleur.
C’est un chagrin quand, moroses,Les rayons dans les vallonsS’éclipsent, et quand les rosesDisent : nous nous en allons !
II
Le soir qui verse, ô mystère !Le ciel noir sur le ciel bleu,Entre l’espace et la terrePose une barre de feu.
Le couchant, dorant mon bouge,Ferme, sur l’ombre où je suis,Comme un verrou de fer rouge,La porte énorme des nuits.
Cherchant au ciel des étoiles,Vous écoutez, matelots,Ce que le frisson des voilesDit au tremblement des flots.
La bise, bouche vivante,Les vents, les bruits, les typhons,Toute la grande épouvanteErre sous les cieux profonds.
Je baisse mes yeux funèbres ;Je me sens dans ma terreurCompagnon de ces ténèbresEt frère de cette horreur.
L’homme, en proie aux maux sans nombre,Porte en son cœur, morne enfer,Toute la honte de l’ombre,De l’abîme et de la chair.
Je sens que ce crépusculeMe pénètre soucieux,Et qu’en moi l’âme reculeComme le jour dans les cieux.
Il semble que tout s’altère,Se traîne, expire ou s’abat,Et qu’il reste de la terreCe qui reste d’un combat.
L’arbre, près du flot qui râle,Tord ses bras comme un banni ;On ne sait quel reflet pâleDes lueurs de l’infini
Perce les bois sans feuillée,Et teint d’un livide éclairCette cuirasse écailléeQue nous appelons la mer.
Tandis que l’occident sombreLutte contre le néant,Le levant s’emplit de l’ombreDe tout le gouffre béant.
Une main est-ce la vôtre,Dieu ? — Tire, en l’azur désert,Les astres l’un après l’autreDu puits de l’abîme ouvert.
III
Nuit partout. Rien ne résiste,Au couchant comme au midi.On sent la nature triste,Dieu froid, le mal enhardi.
Dans l’univers où s’effaceLe nombre et le mouvement,Les visions de l’espaceVont et viennent vaguement ;
Et, tremblante dans ta gloire,Tu regardes, ô Vénus,Cette grande maison noirePleine de pas inconnus.
IV
Les caps aux lugubres formesSe dressent de tous côtésComme des talons énormesD’archanges précipités.
L’eau bat le roc qu’elle insulte,Le vent bat l’eau qu’il poursuit ;Toute l’onde est un tumulteDe montagnes dans la nuit.
L’écume ; ni bords, ni centres ;De blancs flocons ; l’ouragan.Chaque vague est un des antresOù bâille l’hydre océan.
On ne voit rien que la trombeOù la brume s’élargit ;C’est du hurlement qui tombe,De la neige qui rugit.
L’onde sans fond court sans terme ;L’eau roule en plis tortueux ;Chaque flot s’ouvre, se ferme,Se rouvre… — Ô flots monstrueux !
À jamais l’infini sombreRefait, défait, reconstruitLes écroulements sans nombreDe ces cavernes de bruit.
À jamais la vague essuieLe roc vert, l’écueil félon,Et, sous ses haillons de pluie,Sous ses cheveux d’aquilon,
Chargé de siècles et d’âges,Soufflant dans de noirs clairons,Faisant un bruit de cordages,De tempête et d’avirons,
Au fond de l’ombre insondableOù l’astre meurt prisonnier,Le pâle hiver formidablePasse, effrayant nautonier.
V
Oh ! Reviens ! Printemps ! FanfareDes parfums et des couleurs !Toute la plaine s’effareDans une émeute de fleurs.
La prairie est une fête ;L’âme aspire l’air, le jour,L’aube, et sent qu’elle en est faite ;L’azur se mêle à l’amour.
On croit voir, tant avril doreTout de son reflet riant,Éclore au rosier l’auroreEt la rose à l’orient.
Comme ces aubes de flammeChassent les soucis boudeurs !On sent s’ouvrir dans son âmeDe charmantes profondeurs.
On se retrouve heureux, jeune,Et, plein d’ombre et de matin,On rit de l’hiver, ce jeûne,Avec l’été, ce festin.
Oh ! Mon cœur loin de ces grèvesFuit et se plonge, insensé,Dans tout ce gouffre de rêvesQue nous nommons le passé !
Je revois mil huit cent douze,Mes frères petits, le bois,Le puisard et la pelouse,Et tout le bleu d’autrefois.
Enfance ! Madrid ! CampagneOù mon père nous quitta !Et dans le soleil, Espagne !Toi dans l’ombre, Pepita !
Moi, huit ans, elle le double ;En m’appelant son mari,Elle m’emplissait de trouble… —Ô rameaux de mai fleuri !
Elle aimait un capitaine ;J’ai compris plus tard pourquoi,Tout en l’aimant, la hautaineN’était douce que pour moi.
Elle attisait son martyreAvec moi, pour l’embraser,Lui refusait un sourireEt me donnait un baiser.
L’innocente, en sa paresse,Se livrant sans se faner,Me donnait cette caresseAfin de ne rien donner.
Et ce baiser économe,Qui me semblait généreux,Rendait jaloux le jeune homme,Et me rendait amoureux.
Il partait, la main crispée ;Et, me sentant un rival,Je méditais une épéeEt je rêvais un cheval.
Ainsi, du bout de son aileTouchant mon cœur nouveau-né,Gaie, ayant dans sa prunelleUn doux regard étonné,
Sans savoir qu’elle était femme,Et riant de m’épouser,Cet ange allumait mon âmeDans l’ombre avec un baiser.
Mal ou bien, épine ou rose,À tout âge, sages, fous,Nous apprenons quelque choseD’un enfant plus vieux que nous.
Un jour la pauvre petiteS’endormit sous le gazon… —Comme la nuit tombe viteSur notre sombre horizon !
Versification
- Forme
- 52 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 52(abab)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 52 quatrains
- Mots à la rime
- a vite / fuite féminine, classiqueb saison / l’horizon masculine, classiquea Rome / l’homme féminine, classiqueb Parthénon / cabanon masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb pris / gris masculine, classiquea démence / immense féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea inflexible / invisible féminine, classiqueb ennui / lui masculine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea fane / cabane féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea l’embrasure / masure féminine, classiqueb s’abîmant / firmament masculine, classiquea chaumière / lumière féminine, classiqueb douleur / fleur masculine, classiquea moroses / roses féminine, classiqueb vallons / allons masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea bouge / rouge féminine, classiqueb suis / nuits masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb matelots / flots masculine, classiquea vivante / épouvante féminine, classiqueb typhons / profonds masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb terreur / horreur masculine, classiquea nombre / l’ombre féminine, classiqueb enfer / chair masculine, classiquea crépuscule / recule féminine, classiqueb soucieux / cieux masculine, classiquea s’altère / terre féminine, classiqueb s’abat / combat masculine, classiquea râle / pâle féminine, classiqueb banni / l’infini masculine, classiquea feuillée / écaillée féminine, classiqueb éclair / mer masculine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb néant / béant masculine, classiquea vôtre / l’autre féminine, classiqueb désert / ouvert masculine, classiquea résiste / triste féminine, classiqueb midi / enhardi masculine, classiquea s’efface / l’espace féminine, classiqueb mouvement / vaguement masculine, classiquea gloire / noire féminine, classiqueb Vénus / inconnus masculine, classiquea formes / énormes féminine, classiqueb côtés / précipités masculine, classiquea insulte / tumulte féminine, classiqueb poursuit / nuit masculine, classiquea centres / antres féminine, classiqueb l’ouragan / océan masculine, classiquea trombe / tombe féminine, classiqueb s’élargit / rugit masculine, classiquea terme / ferme féminine, classiqueb tortueux / monstrueux masculine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb reconstruit / bruit masculine, classiquea essuie / pluie féminine, classiqueb félon / d’aquilon masculine, classiquea d’âges / cordages féminine, classiqueb clairons / d’avirons masculine, classiquea insondable / formidable féminine, classiqueb prisonnier / nautonier masculine, classiquea Fanfare / s’effare féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea fête / faite féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea dore / l’aurore féminine, classiqueb riant / l’orient masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb boudeurs / profondeurs masculine, classiquea jeune / jeûne féminine, classiqueb matin / festin masculine, équivalentea grèves / rêves féminine, classiqueb insensé / passé masculine, classiquea douze / pelouse féminine, classiqueb bois / d’autrefois masculine, classiquea Campagne / Espagne féminine, classiqueb quitta / Pepita masculine, classiquea double / trouble féminine, classiqueb mari / fleuri masculine, classiquea capitaine / hautaine féminine, classiqueb pourquoi / moi masculine, classiquea martyre / sourire féminine, classiqueb l’embraser / baiser masculine, classiquea paresse / caresse féminine, classiqueb faner / donner masculine, classiquea économe / homme féminine, classiqueb généreux / amoureux masculine, classiquea crispée / épée féminine, classiqueb rival / cheval masculine, classiquea aile / prunelle féminine, classiqueb nouveau-né / étonné masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb m’épouser / baiser masculine, classiquea rose / chose féminine, classiqueb fous / nous masculine, classiquea petite / vite féminine, classiqueb gazon / horizon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
208 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources