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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —

XXX. Idolâtries et philosophie

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 86 vers

La philosophie ose‖ escalader le ciel.Triste, elle est là. Qui donc‖ t’a bâtie, ô Babel ?Oh ! Quel monceau d’efforts‖ sans but ! Quelles spiralesDe songes, de leçons,‖ de dogmes, de morales !Ruche qu’emplit de bruit‖ et de trouble un amasDe mages, de docteurs,‖ de papes, de lamas !Masure où l’hypothèse‖ aux fictions s’adosse,Ayant pour toit la nuit‖ et pour cave la fosse ;Bleus portiques béants‖ sur les immensités,De tous les tourbillons‖ des rêves visités ;Vain fronton que le poids‖ de l’infini déprime,Espèce de clocher‖ sinistre de l’abîmeOù bourdonnent l’effroi,‖ la révolte, et l’essaimDe toutes les erreurs‖ sonnant leur noir tocsin !Et, comme, de lueurs‖ confusément semées,Par les brèches d’un toit‖ s’exhalent des fumées,Les doctrines, les lois‖ et les religions,Ce qu’aujourd’hui l’on croit,‖ ce qu’hier nous songions,Tout ce qu’inventa l’homme,‖ autel, culte ou système,Par tous les soupiraux‖ de l’édifice blême,À travers la noirceur‖ du ciel morne et profond,Toutes les visions‖ du genre humain s’en vont,Éparses, en lambeaux,‖ par les vents dénouées,Dans un dégorgement‖ livide de nuées.

Temple, atelier, tombeau,‖ l’édifice fait peur.On veut prendre une pierre,‖ on touche une vapeur.Nul n’a pu l’achever.‖ Pas de cycle ni d’âgeQui n’ait mis son échelle‖ au sombre échafaudage.Qui donc habite là ?‖ C’est tombé, c’est debout ;C’est de l’énormité‖ qui tremble et se dissout ;Une maison de nuit‖ que le vide dilate.Pyrrhon y verse l’eau‖ sur les mains de Pilate ;Le doute y rôde et fait‖ le tour du cabanonOù Descartes dit oui‖ pendant qu’Hobbes dit non ;Les générations‖ sous le gouffre des portesRoulent, comme l’hiver, des tas de feuilles mortes ;Les escaliers, sans fin‖ montés et descendus,Sont pleins de cris, d’appels,‖ de pas sourds et perdusEt d’un fourmillement‖ de chimères rampantes ;Des oiseaux effrayants‖ volent dans les charpentes ;C’est Bouddha, Mahomet,‖ Luther disant : allez !Lucrèce, Spinosa,‖ tous les noirs sphinx ailés !Tout l’homme est sculpté là.‖ Socrate, Pythagore,Malebranche, Thalès,‖ Platon aux yeux d’aurore,Combinent l’idéal‖ pendant que Swift, Timon,Ésope et Rabelais‖ pétrissent le limon.Est-il jour ? Est-il nuit ?‖ Dans l’affreux crépusculeLe rhéteur grimaçant‖ ricane et gesticule ;On ne sait quel reflet‖ d’un funèbre orientBlanchit les torses nus‖ des cyniques riant,Et des sages, jetant‖ des ombres de satyres ;Le devin rêve et tord‖ dans les cordes des lyresLe laurier vert mêlé‖ de smilax éternel.Chaque porche entr’ouvert‖ découvre un noir tunnelDont l’extrémité montre‖ une idéale étoile ;Comme si, ― Tu le sais,‖ Isis au triple voile, ―Ces antres de science‖ et ces puits de raison,Souterrains de l’esprit‖ humain, sans horizon,Sans air, sans flamme, ayant‖ le doute pour pilastre,Employaient de la nuit‖ à faire éclore un astre,Et le mensonge impur,‖ difforme, illimité,Vaste, aveugle, à bâtir‖ la blanche vérité !Partout au vrai le faux,‖ lierre hideux, s’enlace ;Pas de dogme qui n’ait‖ son point faible, et ne lasseUne cariatide,‖ un support, un étai ;Thèbe a pour appui l’Inde,‖ et l’Inde le Cathay ;Memphis pèse sur Delphe,‖ et Genève sur Rome ;Et, végétation‖ du sombre esprit de l’homme,On voit, courbés d’un souffle‖ à de certains moments,Croître entre les créneaux‖ des hauts entablementsDes arbres monstrueux‖ et vagues dont les tigesFrissonnent dans l’azur‖ lugubre des vertiges.Et de ces arbres noirs‖ par instants tombe un fruitÀ la foule des mains‖ ouvertes dans la nuit ;Quel fruit ? Demande au vent‖ qui hurle et se déchaîne !Quel fruit ? Le fruit d’erreur.‖ Quel fruit ? Le fruit de haine ;La pomme d’Ève avec‖ la pomme de Vénus.

Ô tour ! Construction‖ des maçons inconnus !Elle monte, elle monte,‖ et monte, et monte encore,Encore, et l’on dirait‖ que le ciel la dévore ;Et tandis que tout sage‖ ou fou qui passe metUne pierre de plus‖ à son brumeux sommet,Sans cesse par la base‖ elle croule et s’effondreDans l’ombre où Satan vient‖ avec Dieu se confondre ;Gouffre où l’on n’entend rien‖ que le vent qui poursuitCes deux larves au fond‖ d’un tremblement de nuit !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a ciel / Babel masculine, classiqueb spirales / morales féminine, classiquec amas / lamas masculine, classiqued s’adosse / fosse féminine, classiquee immensités / visités masculine, classiquef déprime / l’abîme féminine, classiqueg l’essaim / tocsin masculine, classiqueh semées / fumées féminine, classiquei religions / songions masculine, classiquej système / blême féminine, classiquek profond / vont masculine, classiquel dénouées / nuées féminine, classiquea peur / vapeur masculine, classiqueb d’âge / échafaudage féminine, classiquec debout / dissout masculine, classiqued dilate / Pilate féminine, classiquee cabanon / non masculine, classiquef portes / mortes féminine, classiqueg descendus / perdus masculine, classiqueh rampantes / charpentes féminine, classiquei allez / ailés masculine, classiquej Pythagore / d’aurore féminine, classiquek Timon / limon masculine, classiquel crépuscule / gesticule féminine, classiquem orient / riant masculine, classiquen satyres / lyres féminine, classiqueo éternel / tunnel masculine, classiquep étoile / voile féminine, classiqueq raison / horizon masculine, classiquer pilastre / astre féminine, classiques illimité / vérité masculine, classiquet s’enlace / lasse féminine, classiqueu étai / Cathay masculine, classiquev Rome / l’homme féminine, classiquew moments / entablements masculine, classiquex tiges / vertiges féminine, classiquey fruit / nuit masculine, classiquez déchaîne / haine féminine, classiquea Vénus / inconnus masculine, classiqueb encore / dévore féminine, classiquec met / sommet masculine, classiqued s’effondre / confondre féminine, classiquee poursuit / nuit masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources