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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —

XXIX. « Muse, un nommé Ségur, évêque, m’est hostile  »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 149 vers

Muse, un nommé Ségur,‖ évêque, m’est hostile ;Cet homme violet‖ me damne en mauvais style ;Sa prose réjouit‖ les hiboux dans leurs trous.Ô Muse, n’ayons point‖ contre lui de courroux.Laissons-lui ce joujou‖ qu’il prend pour un tonnerre,Sa haine.

Il est d’ailleurs à plaindre. Au séminaire,Un jour que ce petit‖ bonhomme plein d’ennuiBêlait un oremus‖ au hasard devant lui,Comme glousse l’oison,‖ comme la vache meugle,Il s’écria : ― Mon Dieu !‖ Je voudrais être aveugle ! ―Ne trouvant pas qu’il fît‖ assez nuit comme ça.Le bon Dieu, le faisant‖ idiot, l’exauça.

L’insulte est aujourd’hui‖ très perfectionnée.On prend un peu de suie‖ en une cheminée,Un peu d’ordure au coin‖ d’une borne, à l’égoûtDe la fange, et cela‖ tient lieu d’esprit, de goût,De bon sens, de syntaxe‖ et d’honneur ; c’est la mode.Bons ulémas, tel est‖ le procédé commodeQue votre zèle met‖ au service du ciel,Et c’est avec la bouche‖ écumante de fiel,Avec la diatribe‖ en guise de sourire,Que vous venez, damnant‖ ceux qu’on n’ose proscrire,Nous faire vos gros yeux,‖ nous montrer vos gros poings,Nous dire vos gros mots,‖ ô nos chers talapoins !

On vous pardonne. Eh bien,‖ quoi, Ségur m’exorcise.Après ?

Il me maudit d’une façon concise ;Il me peint de son mieux,‖ et voici le pastelÀ peu près :

― « Monstre horrible. On n’a rien vu de tel.Informe, épouvantable‖ et ténébreux. Un hommeQui brûlerait Paris‖ et démolirait Rome.Voluptueux. Un peu‖ le chef des assassins.Bref, capable de tout.‖ Foulant aux pieds les saints,Les lois, l’église et Dieu.‖ Ruinant son libraire. »

Faisons chorus. Hurler‖ avec le loup, et braireAvec l’évêque, eh bien,‖ c’est un droit. Usons-en.J’aime en ce noble abbé‖ ce style paysan.C’est poissard, c’est exquis.‖ Bravo. Cela vous plongeDans une vague extase‖ où l’on sent le mensonge.Doux prêtre ! On entend rire‖ aux éclats Diderot,Molière, Rabelais,‖ et l’on ne sait pas trop,Dans cette vision‖ où le démon chuchote,Si l’on voit un évêque‖ ayant au dos la hotteOu bien un chiffonnier‖ ayant la mitre au front.L’antienne, quand un peu‖ de bave l’interrompt,À du charme ; on est prêtre‖ et l’on a de la bile.D’ailleurs, Muse, chacun‖ sur terre a son Zoïle,Et Voltaire a Fréron‖ comme Dante a Cecchi.Et puis cela se vend.‖ Combien ? Six sous. À qui ?Aux sots. C’est un public.‖ Les mâchoires fossilesVeulent rire ; le clan‖ moqueur des imbécilesVeut qu’on l’amuse ; il est‖ fort nombreux aujourd’hui ;N’a-t-il donc pas le droit‖ qu’on travaille pour lui ?Depuis quand n’est-il plus‖ permis d’emplir les cruches ?Tout a son instinct. Comme‖ un frelon vole aux ruches,Comme à Lucrèce au lit‖ court Alexandre six,Comme Corydon suit‖ le charmant Alexis,Comme un loup suit les boucs,‖ et le bouc les cytises,Comme avril fait des fleurs,‖ Ségur fait des sottises.Il le faut.

Muse, il sied que le sage indulgentRêve, écoute, et devienne‖ un bon homme en songeant,Qu’il regarde passer‖ les vivants, qu’il les pèse,Et qu’au lieu de l’aigrir,‖ ce spectacle l’apaise.Ainsi soit-il.

Et puis, allons au fait. Voyons,Suis-je correct ? L’hostie‖ avec tous ses rayonsM’éblouit-elle autant‖ que le soleil ? Ce prêtreMe voit-il le dimanche‖ à sa messe apparaître ?Ai-je même jamais‖ fait semblant de vouloirLui conter mes péchés‖ tous bas dans son parloir ?Quand suis-je allé chez lui,‖ reniant ma doctrine,Me donner de grands coups‖ de poing dans la poitrine ?Je suis un endurci.‖ Ségur s’en aperçoit.Je suis athée au point‖ de douter que Dieu soitCharmé de se chauffer‖ les mains au feu du diable,Qu’il ait mis l’incurable‖ et l’irrémédiableDans l’homme, être ignorant,‖ faible, chétif, charnel,Afin d’en faire hommage‖ au supplice éternel,Qu’il ait exprès fourré‖ Satan dans la nature,Et qu’il ait, lui, l’auteur‖ de toute créature,Pouvant vider l’enfer‖ et le fermer à clé,Fait un brûleur, afin‖ de créer un brûlé ;Que les mille soleils‖ dont là-haut le feu trembleSe mettent un beau jour‖ à tomber tous ensemble,J’en doute ; et quand je vois,‖ au fond du zénith bleu,Les sept astres de l’Ourse‖ allumés, je crois peuQue jamais le plafond‖ céleste se délabreJusqu’à ne pouvoir plus‖ porter ce candélabre.Je sais que dans la bible‖ on trouve ce cliché,La Fin du Monde ; mais‖ la science a marché.Moïse est vieux ; est-il‖ sur terre un quadrumaneQui lève au ciel les yeux‖ pour voir pleuvoir la manne ?Je trouve par moments‖ plus d’esprit, je le dis,Aux singes d’à présent‖ qu’aux hommes de jadis.Pape, Dieu, ce n’est pas‖ le même personnage.J’aime la cathédrale‖ et non le moyen-âge.Qu’est-ce qu’un dogme, un culte,‖ un rite ? Un objet d’art.Je puis l’admirer ; mais‖ s’il égare un soudard,S’il grise un fou, s’il tue‖ un homme, je l’abhorre.Plus d’idole ! Et j’oppose‖ à l’encens l’ellébore.Quand une abbesse, à qui‖ quelque nonne déplaît,Lui fait brouter de l’herbe‖ à côté d’un mulet,J’ose dire que c’est‖ mal nourrir une femme ;J’admire un arbre en fleurs‖ plus qu’un bûcher en flamme ;Je suis peu furieux ;‖ j’aime Voltaire enfinMieux que saint Cupertin‖ et que saint Cucufin,Et je préfère à tout‖ ce que dit saint Pancrace,Saint Loup, saint Labre ou saint‖ Pacôme, un vers d’Horace.Tels sont mes goûts. Je suis‖ incorrigible. Et quandFloréal, comme un chef‖ qui réveille le camp,Met les nids en rumeur,‖ et quand mon vers patauge,Éperdu, dans le thym,‖ la verveine et la sauge,Quand la plaine est en joie,‖ et quand l’aube est en feu,Je crois tout bonnement,‖ tout bêtement en Dieu.

En même temps j’ai l’âme‖ âprement enivréeDu sombre ennui de voir‖ tant d’hommes en livrée,Tant de deuils, tant de fronts‖ courbés, tant de cœurs bas,Là, tant de lits de pourpre,‖ et là, tant de grabats.Mon Dieu n’est ni payen,‖ ni chrétien, ni biblique ;Ce Dieu-là, je l’implore‖ en la douleur publique ;C’est vers lui que je suis‖ tourné, vieux lutteur las,Quand je crie au milieu‖ des ténèbres : — Hélas !Sur la grève que bat‖ toute la mer humaine,Grève où le flux apporte,‖ où le reflux remmèneLes flots hideux jetant‖ l’écume aux alcyons,Qui donc apportera‖ dans l’ombre aux nationsOu l’éclair de Paris‖ ou le rayon de France ?Qui donc rallumera‖ ce phare, l’espérance ? ―

Donc j’ai ce grave tort‖ de n’être point dévot ;Je ne le suis pas même‖ au parti qui prévaut ;Je n’aime pas qu’après‖ la victoire on sévisse ;C’est affreux, je pardonne ;‖ et je suis au serviceDes vaincus ; et, songeant‖ que ma mère aux aboisFut jadis vendéenne,‖ en fuite dans les bois,J’ose de la pitié‖ faire la propagande ;Je suis le fils brigand‖ d’une mère brigande.Être clément, c’est être‖ atroce ; ou pour le moins,Stupide. Je le suis,‖ toujours, devant témoins,Partout. Les autres sont‖ les vautours ; je suis l’oie.Oui, quand la lâcheté‖ publique se déploie,Il me plaît d’être seul‖ et d’être le dernier.Quand le væ victis règne,‖ et va jusqu’à nierLa quantité de droit‖ qui reste à ceux qui tombent,Quand, nul ne protestant,‖ les principes succombent,Cette fuite de tous‖ m’attire. Me voilà.

Comment veut-on qu’un prêtre‖ accepte tout cela !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
72((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a hostile / style féminine, classiqueb trous / courroux masculine, classiquec tonnerre / haine / séminaire féminine, classiqueb d’ennui / lui masculine, classiquec meugle / aveugle féminine, classiqued ça / l’exauça masculine, équivalentea perfectionnée / cheminée féminine, classiqueb l’égoût / goût masculine, classiquec mode / commode féminine, classiqued ciel / fiel masculine, classiquee sourire / proscrire féminine, classiquef poings / talapoins masculine, classiquea m’exorcise / Après / concise féminine, classiqueb pastel / près / tel masculine, classiqueb homme / Rome féminine, classiquec assassins / saints masculine, classiqued libraire / braire féminine, classiqueb Usons-en / paysan masculine, classiquec plonge / mensonge féminine, classiqued Diderot / trop masculine, classiquee chuchote / hotte féminine, non classiquef front / l’interrompt masculine, classiqueg bile / Zoïle féminine, classiqueh Cecchi / qui masculine, classiquei fossiles / imbéciles féminine, classiquej aujourd’hui / lui masculine, classiquek cruches / ruches féminine, classiquel six / Alexis masculine, classiquem cytises / sottises féminine, classiquea faut / indulgent / songeant masculine, classiqueb pèse / l’apaise féminine, classiquea il / Voyons / rayons masculine, classiqueb prêtre / apparaître féminine, classiquec vouloir / parloir masculine, classiqued doctrine / poitrine féminine, classiquee aperçoit / soit masculine, classiquef diable / l’irrémédiable féminine, classiqueg charnel / éternel masculine, classiqueh nature / créature féminine, classiquei clé / brûlé masculine, classiquej tremble / ensemble féminine, classiquek bleu / peu masculine, classiquel délabre / candélabre féminine, classiquem cliché / marché masculine, classiquen quadrumane / manne féminine, classiqueo dis / jadis masculine, classiquep personnage / moyen-âge féminine, classiqueq d’art / soudard masculine, classiquer l’abhorre / l’ellébore féminine, classiques déplaît / mulet masculine, classiquet femme / flamme féminine, classiqueu enfin / Cucufin masculine, classiquev Pancrace / d’Horace féminine, classiquew quand / camp masculine, classiquex patauge / sauge féminine, non classiquey feu / Dieu masculine, classiquea enivrée / livrée féminine, classiqueb bas / grabats masculine, classiquec biblique / publique féminine, classiqued las / Hélas masculine, classiquee humaine / remmène féminine, classiquef alcyons / nations masculine, classiqueg France / l’espérance féminine, classiquea dévot / prévaut masculine, classiqueb sévisse / service féminine, classiquec abois / bois masculine, classiqued propagande / brigande féminine, classiquee moins / témoins masculine, classiquef l’oie / déploie féminine, classiqueg dernier / nier masculine, classiqueh tombent / succombent féminine, classiquei voilà / cela masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

149 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources