Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XIV. Jersey
Jersey dort dans les flots,‖ ces éternels grondeurs ;Et dans sa petitesse‖ elle a les deux grandeurs ;Île, elle a l’océan ;‖ roche, elle est la montagne.Par le sud Normandie‖ et par le nord Bretagne,Elle est pour nous la France,‖ et, dans son lit de fleurs,Elle en a le sourire‖ et quelquefois les pleurs.
Pour la troisième fois‖ j’y vois les pommes mûres.Terre d’exil, que mord‖ la vague aux sourds murmures,Sois bénie, île verte,‖ amour du flot profond !Ce coin de terre, où l’âme‖ à l’infini se fond,S’il était mon pays,‖ serait ce que j’envie.Là, le lutteur serein,‖ naufragé de la vie,Pense, et, sous l’œil de Dieu,‖ sur cet écueil vermeil,Laisse blanchir son âme‖ ainsi que le soleilBlanchit sur le gazon‖ les linges des laveuses.
Les rocs semblent frappés‖ d’attitudes rêveuses ;Dans leurs antres, ainsi‖ qu’aux fentes d’un pressoir,L’écume à flots bouillonne‖ et luit ; quand vient le soir,La forêt jette au vent‖ des notes sibyllines ;Le dolmen monstrueux‖ songe sur les collines ;L’obscure nuit l’ébauche‖ en spectre ; et dans le blocLa lune blême fait‖ apparaître Moloch.
À cause du vent d’ouest,‖ tout le long de la plage,Dans tous les coins de roche‖ où se groupe un village,Sur les vieux toits tremblants‖ des pêcheurs riverains,Le chaume est retenu‖ par des câbles marinsPendant le long des murs‖ avec de grosses pierres ;La nourrice au sein nu‖ qui baisse les paupièresChante à l’enfant qui tette‖ un chant de matelot ;
Le bateau dès qu’il rentre‖ est tiré hors du flot ;Et les prés sont charmants.Salut, terre sacrée !Le seuil des maisons rit‖ comme une aube dorée.Phares, salut ! Amis‖ que le péril connaît !Salut, clochers où vient‖ nicher le martinet ;Pauvres autels sculptés‖ par des sculpteurs de proues ;Chemins que dans les bois‖ emplit le bruit des roues ;Jardins de laurier rose‖ et d’hortensia bleu ;Étangs près de la mer,‖ sagesses près de Dieu !Salut !
À l’horizon s’envole la frégate ;Le flux mêle aux galets,‖ polis comme l’agate,Les goëmons, toison‖ du troupeau des récifs ;Et Vénus éblouit‖ les vieux rochers pensifs,Dans l’ombre, au point du jour,‖ quand, au chant de la grive,Tenant l’enfant matin‖ par la main, elle arrive.
Ô bruyères ! Plémont‖ qu’évite le steamer !Vieux palais de Cybèle‖ écroulé dans la mer !Mont qu’étreint l’océan‖ de ses liquides marbres !Mugissement des bœufs !‖ Doux sommeils sous les arbres !
L’île semble prier‖ comme un religieux ;Tout à l’entour, chantant‖ leur chant prodigieux,L’abîme et l’océan‖ font leur immense fête ;La nue en passant pleure ;‖ et l’écueil, sur son faîte,Pendant que la mer brise‖ à ses pieds le vaisseau,Garde un peu d’eau du ciel‖ pour le petit oiseau.
Creux de la Touraille (l’Homme sans Tête). 8 octobre 1854..
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 27((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a grondeurs / grandeurs masculine, classiqueb montagne / Bretagne féminine, classiquec fleurs / pleurs masculine, classiquea mûres / murmures féminine, classiqueb profond / fond masculine, classiquec j’envie / vie féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquee laveuses / rêveuses féminine, classiqueb pressoir / soir masculine, classiquec sibyllines / collines féminine, classiqued bloc / Moloch masculine, classiquea plage / village féminine, classiqueb riverains / marins masculine, classiquec pierres / paupières féminine, classiqued matelot / flot masculine, classiqueb charmants / sacrée / dorée féminine, classiquec connaît / martinet masculine, classiqued proues / roues féminine, classiquee bleu / Dieu masculine, classiquea Salut / frégate / l’agate féminine, classiqueb récifs / pensifs masculine, classiquec grive / arrive féminine, classiquea steamer / mer masculine, classiqueb marbres / arbres féminine, classiquea religieux / prodigieux masculine, classiqueb fête / faîte féminine, classiquec vaisseau / oiseau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources