Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XVII. L’échafaud
— Œil pour œil ! Dent pour dent !‖ Tête pour tête ! A mort !Justice ! L’échafaud‖ vaut mieux que le remord.Talion ! talion !
— Silence aux cris sauvages !Non ! assez de malheur,‖ de meurtre et de ravages !Assez d’égorgements !‖ assez de deuil ! assezDe fantômes sans tête‖ et d’affreux trépassés !Assez de visions‖ funèbres dans la brume !Assez de doigts hideux,‖ montrant le sang qui fume,Noirs, et comptant les trous‖ des linceuls dans la nuit !Pas de suppliciés‖ dont le cri nous poursuit !Pas de spectres jetant‖ leur ombre sur nos têtes !Nous sommes ruisselants‖ de toutes les tempêtes ;Il n’est plus qu’un devoir‖ et qu’une vérité,C’est, après tant d’angoisse‖ et de calamité.Homme, d’ouvrir son cœur,‖ oiseau, d’ouvrir son aileVers ce ciel que remplit‖ la grande âme éternelle !Le peuple, que les rois‖ broyaient sous leurs talons.Est la pierre promise‖ au temple, et nous voulonsQue la pierre bâtisse‖ et non qu’elle lapide !Pas de sang ! pas de mort !‖ C’est un reflux stupideQue la férocité‖ sur la férocité.Un pilier d’échafaud‖ soutient mal la cité.Tu veux faire mourir !‖ Moi je veux faire naître !Je mure le sépulcre‖ et j’ouvre la fenêtre.Dieu n’a pas fait le sang,‖ à l’amour réservé.Pour qu’on le donne à boire‖ aux fentes du pavé.S’agit-il d’égorger ?‖ Peuples, il s’agit d’être.Quoi ! tu veux te venger,‖ passant ? de qui ? du maître ?Si tu ne vaux pas mieux,‖ que viens-tu faire ici ?
Tout mystère où l’on jette‖ un meurtre est obscurci ;L’énigme ensanglantée‖ est plus âpre à résoudre ;L’ombre s’ouvre terrible‖ après le coup de foudre ;Tuer n’est pas créer,‖ et l’on se tromperaitSi l’on croyait que tout‖ finit au couperet ;C’est là qu’inattendue,‖ impénétrable, immense.Pleine d’éclairs subits,‖ la question commence ;C’est du bien et du mal ;‖ mais le mal est plus grand.Satan rit à travers‖ l’échafaud transparent.Le bourreau, quel qu’il soit,‖ a le pied dans l’abîme ;Quoi qu’elle fasse, hélas !‖ la hache fait un crime ;Une lugubre nuit‖ fume sur ce tranchant ;Quand il vient de tuer,‖ comme, en s’en approchant.On frémit de le voir‖ tout ruisselant, et commeOn sent qu’il a frappé‖ dans l’ombre plus qu’un hommeSitôt qu’a disparu‖ le coupable immolé.Hors du panier tragique‖ où la tête a roulé.Le principe innocent,‖ divin, inviolable.Avec son regard d’astre‖ à l’aurore semblable.Se dresse, spectre auguste,‖ un cercle rouge au cou.
L’homme est impitoyable,‖ hélas, sans savoir où.Comment ne voit-il pas‖ qu’il vit dans un problème.Que l’homme est solidaire‖ avec ses monstres même.Et qu’il ne peut tuer‖ autre chose qu’Abel !Lorsqu’une tête tombe,‖ on sent trembler le ciel.Décapitez Néron,‖ cette hyène insensée,La vie universelle‖ est dans Néron blessée ;Faites monter Tibère‖ à l’échafaud demain,Tibère saignera‖ le sang du genre humain.Nous sommes tous mêlés‖ à ce que fait la Grève ;Quand un homme, en public,‖ nous voyant comme un rêve.Meurt, implorant en vain‖ nos lâches abandons.Ce meurtre est notre meurtre‖ et nous en répondons ;C’est avec un morceau‖ de notre insouciance.C’est avec un haillon‖ de notre conscience.Avec notre âme à tous,‖ que l’exécuteur lasEssuie en s’en allant‖ son hideux coutelas.
L’homme peut oublier ;‖ les choses importunesS’effacent dans l’éclat‖ ondoyant des fortunes ;Le passé, l’avenir,‖ se voilent par moments ;Les festins, les flambeaux,‖ les feux, les diamants.L’illumination‖ triomphale des fêtes.Peuvent éclipser l’ombre‖ énorme des prophètes ;Autour des grands bassins,‖ au bord des claires eaux.Les enfants radieux‖ peuvent aux cris d’oiseauxMêler le bruit confus‖ de leurs lèvres fleuries.Et, dans le Luxembourg‖ ou dans les Tuileries,Devant les vieux héros‖ de marbre aux poings crispés.Danser, rire et chanter :‖ les lauriers sont coupés !La Courtille au front bas‖ peut noyer dans les verresLe souvenir des jours‖ illustres et sévères ;La valse peut ravir,‖ éblouir, enivrerDes femmes de satin,‖ heureuses de livrerLe plus de nudité‖ possible aux yeux de flamme ;L’hymen peut murmurer‖ son chaste épithalame ;Le bal masqué, lascif,‖ paré, bruyant, charmant,Peut allumer sa torche‖ et bondir follement.Goule au linceul joyeux,‖ larve en fleurs, spectre rose ;Mais, quel que soit le temps,‖ quelle que soit la cause.C’est toujours une nuit‖ funeste au peuple entierQue celle où, conduisant‖ un prêtre, un guichetierFouille au trousseau de clefs‖ qui pend à sa ceinturePour aller, sur le lit‖ de fièvre et de torture,Réveiller avant l’heure‖ un pauvre homme endormi,Tandis que, sur la Grève,‖ entrevus à demi.Sous les coups de marteau‖ qui font fuir la chouette.D’effrayants madriers‖ dressent leur silhouette.Rougis par la lanterne‖ horrible du bourreau !
Le vieux glaive du juge‖ a la nuit pour fourreau.Le tribunal ne peut‖ de ce fourreau livideTirer que la douleur,‖ l’anxiété, le vide,Le néant, le remords,‖ l’ignorance et l’effroi,Qu’il frappe au nom du peuple‖ ou venge au nom du roi.
Justice ! dites-vous.‖ — Qu’appelez-vous justice ?Qu’on s’entr’aide, qu’on soit‖ des frères, qu’on vêtisseCeux qui sont nus, qu’on donne‖ à tous le pain sacré.Qu’on brise l’affreux bagne‖ où le pauvre est muré,Mais qu’on ne touche point‖ à la balance sombre !Le sépulcre où, pensif,‖ l’homme naufrage et sombre.Au delà d’aujourd’hui,‖ de demain, des saisons.Des jours, du flamboiement‖ de nos vains horizons,Et des chimères, proie‖ et fruit de notre étude,A son ciel plein d’aurore‖ et fait de certitude ;La justice en est l’astre‖ immuable et lointain.Notre justice à nous,‖ comme notre destin.Est tâtonnement, trouble,‖ erreur, nuage, doute ;Martyr, je m’applaudis‖ 5 juge, je me redoute ;L’infaillible, est-ce moi,‖ dis ? est-ce toi ? réponds.Vous criez : — Nos douleurs‖ sont notre droit. Frappons.Nous sommes trop en butte‖ au sort qui nous accable.Nous sommes trop frappés‖ d’un mal inexplicable.Nous avons trop de deuils,‖ trop de jougs, trop d’hivers.Nous sommes trop souffrants,‖ dans nos destins divers.Tous, les grands, les petits,‖ les obscurs, les célèbres.Pour ne pas condamner‖ quelqu’un dans nos ténèbres. —Puisque vous ne voyez‖ rien de clair dans le sort.Ne vous hâtez pas trop‖ d’en conclure la mort.Fût-ce la mort d’un roi,‖ d’un maître et d’un despote ;Dans la brume insondable‖ où tout saigne et sanglote,Ne vous hâtez pas trop‖ de prendre vos malheurs.Vos jours sans feu, vos jours‖ sans pain, vos cris, vos pleurs.Et ce deuil qui sur vous‖ et votre race tombe.Pour les faire servir‖ à construire une tombe.Quel pas aurez-vous fait‖ pour avoir ajoutéA votre obscur destin,‖ ombre et fatalité.Cette autre obscurité‖ que vous nommez justice ?Faire de l’échafaud,‖ menaçante bâtisse.Un autel à bénir‖ le progrès nouveau-né,O vivants, c’est démence ;‖ et qu’aurez-vous gagnéQuand, d’un culte de mort‖ lamentables ministres.Vous aurez marié‖ ces infirmes sinistres,La justice boiteuse‖ et l’aveugle anankè ?
Le glaive toujours cherche‖ un but toujours manqué ;La palme, cette flamme‖ aux fleurs étincelantes,Faite d’azur, frémit‖ devant des mains sanglantes.Et recule et s’enfuit,‖ sensitive des cieux !La colère assouvie‖ a le front soucieux.Quant à moi, tu le sais,‖ nuit calme où je respire,J’aurais là, sous mes pieds,‖ mon ennemi, le pire,Caïn juge, Judas‖ pontife, Satan roi.Que j’ouvrirais ma porte‖ et dirais : Sauve-toi !
Non, l’élargissement‖ des mornes cimetièresN’est pas le but. Marchons,‖ reculons les frontièresDe la vie ! O mon siècle,‖ allons toujours plus haut !Grandissons !
Qu’est-ce donc qu’il nous veut, l’échafaud.Cette charpente spectre‖ accoutumée aux foules.Cet îlot noir qu’assiège‖ et que bat de ses houlesLa multitude aux flots‖ inquiets et mouvants.Ce sépulcre qui vient‖ attaquer les vivants,Et qui, sur les palais‖ ainsi que sur les bouges.Surgit, levant un glaive‖ au bout de ses bras rouges ?Mystère qui se livre‖ aux carrefours, morceauDe la tombe qui vient‖ tremper dans le ruisseau,Bravant le jour, le bruit,‖ les cris ; bière effrontéeQui, féroce, cynique‖ et lâche, semble athée !O spectacle exécré‖ dans les plus repoussants.Une mort qui se fait‖ coudoyer aux passants,Qui permet qu’un crieur‖ hors de l’ombre la tire !Une mort qui n’a pas‖ l’épouvante du rire.Dévoilant l’escalier‖ qui dans la nuit descend,Disant : voyez ! marchant‖ dans la rue, et laissantLa boue éclabousser‖ son linceul semé d’astres ;Qui, sur un tréteau, montre‖ entre deux vils pilastresSon horreur, son front noir,‖ son œil de basilic ;Qui consent à venir‖ travailler en public,Et qui, prostituée,‖ accepte, sur les places,La familiarité‖ des fauves populaces !
O vivant du tombeau,‖ vivant de l’infini,Jéhovah ! Dieu, clarté,‖ rayon jamais terni.Pour faire de la mort,‖ de la nuit, des ténèbres,Ils ont mis ton triangle‖ entre deux pieux funèbres ;Et leur foule, qui voit‖ resplendir ta lueur.Ne sent pas à son front‖ poindre une âpre sueur.Et l’horreur n’étreint pas‖ ce noir peuple unanime.Quand ils font, pour punir‖ ce qu’ils ont nommé crime.Au nom de ce qu’ils ont‖ appelé vérité.Sur la vie, o terreur,‖ tomber l’éternité !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 93((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a mort / remord masculine, classiquea talion / sauvages / ravages féminine, classiqueb assez / trépassés masculine, classiquec brume / fume féminine, classiqued nuit / poursuit masculine, classiquee têtes / tempêtes féminine, classiquef vérité / calamité masculine, classiqueg aile / éternelle féminine, classiqueh talons / voulons masculine, classiquei lapide / stupide féminine, classiquej férocité / cité masculine, classiquek naître / fenêtre féminine, classiquel réservé / pavé masculine, classiquem d’être / maître féminine, classiquen ici / obscurci masculine, classiqueb résoudre / foudre féminine, classiquec tromperait / couperet masculine, classiqued immense / commence féminine, classiquee grand / transparent masculine, classiquef l’abîme / crime féminine, classiqueg tranchant / approchant masculine, classiqueh comme / homme féminine, classiquei immolé / roulé masculine, classiquej inviolable / semblable féminine, classiquek cou / où masculine, classiqueb problème / même féminine, classiquec qu’Abel / ciel masculine, classiqued insensée / blessée féminine, classiquee demain / humain masculine, classiquef Grève / rêve féminine, classiqueg abandons / répondons masculine, classiqueh insouciance / conscience féminine, classiquei las / coutelas masculine, classiquea importunes / fortunes féminine, classiqueb moments / diamants masculine, classiquec fêtes / prophètes féminine, classiqued eaux / d’oiseaux masculine, classiquee fleuries / Tuileries féminine, classiquef crispés / coupés masculine, classiqueg verres / sévères féminine, classiqueh enivrer / livrer masculine, classiquei flamme / épithalame féminine, classiquej charmant / follement masculine, classiquek rose / cause féminine, classiquel entier / guichetier masculine, classiquem ceinture / torture féminine, classiquen endormi / demi masculine, classiqueo chouette / silhouette féminine, classiquep bourreau / fourreau masculine, classiqueb livide / vide féminine, classiquec l’effroi / roi masculine, classiquea justice / vêtisse féminine, classiqueb sacré / muré masculine, classiquec sombre féminine, classiqued saisons / horizons masculine, classiquee étude / certitude féminine, classiquef lointain / destin masculine, classiqueg doute / redoute féminine, classiqueh réponds / Frappons masculine, classiquei accable / inexplicable féminine, classiquej d’hivers / divers masculine, classiquek célèbres / ténèbres féminine, classiquel sort / mort masculine, classiquem despote / sanglote féminine, classiquen malheurs / pleurs masculine, classiqueo tombe féminine, classiquep ajouté / fatalité masculine, classiqueq justice / bâtisse féminine, classiquer nouveau-né / gagné masculine, classiques ministres / sinistres féminine, classiquet anankè / manqué masculine, classiqueb étincelantes / sanglantes féminine, équivalentec cieux / soucieux masculine, classiqued respire / pire féminine, classiquee roi / Sauve-toi masculine, classiquea cimetières / frontières féminine, classiqueb haut / Grandissons / l’échafaud masculine, classiqueb foules / houles féminine, classiquec mouvants / vivants masculine, classiqued bouges / rouges féminine, classiquee morceau / ruisseau masculine, classiquef effrontée / athée féminine, classiqueg repoussants / passants masculine, classiqueh tire / rire féminine, classiquei descend / laissant masculine, classiquej d’astres / pilastres féminine, classiquek basilic / public masculine, classiquel places / populaces féminine, classiquea l’infini / terni masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquec lueur / sueur masculine, classiqued unanime / crime féminine, classiquee vérité / l’éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources