Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XVI. Le bout de l’oreille
J’étais dans mon champ plein de roses.J’errais. Âme attentive‖ au clair-obscur des choses,Je vois au fond de tout‖ luire un vague flambeau.C’était le matin, l’heure‖ où le bois se fait beau,Où la nature semble‖ une immense prunelleÉblouie, ayant Dieu‖ presque visible en elle.Pour faire fête à l’aube,‖ au bord des flots dormants,Les ronces se couvraient‖ d’un tas de diamants ;Les brins d’herbe coquets‖ mettaient toutes leurs perles ;La mer chantait ; les geais‖ causaient avec les merles ;Les papillons volaient‖ du cytise au myrtil.Entre un ami. « Bonjour.‖ Savez-vous ? Me dit-il,On vient de vous brûler‖ sur la place publique.— Où ça ? ― Dans un pays‖ honnête et catholique.— Je le suppose. ― Peste !‖ Ils vous ont pris vivantDans un livre où l’on voit‖ le bagne et le couvent,Vous ont brûlé, vous diable‖ et juif, avec esclandre,Ensuite ils ont au vent‖ fait jeter votre cendre.— Il serait peu décent‖ qu’il en fût autrement.Mais quand ça ? ― L’autre jour.‖ En Espagne. — Vraiment.— Ils ont fait cuire au bout‖ de leur grande pincetteMyriel, Jean Valjean, Marius et Cosette,Vos Misérables, vous,‖ toute votre âme enfin.Vos êtes un de ceux‖ dont Escobar a faim.Vous voilà quelque peu‖ grillé comme Voltaire.— Donc j’ai chaud en Espagne‖ et froid en Angleterre.Tel est mon sort. ― La chose‖ est dans tous les journaux.Ah ! Si vous n’étiez pas‖ chez ces bons huguenots !L’ennui, c’est qu’on ne peut‖ jusqu’ici vous poursuivre.Ne pouvant rôtir l’homme,‖ on a flambé le livre.— C’est le moins. ― Vous voyez‖ d’ici tous les détails.De gros bonshommes noirs‖ devant de grands portails,Un feu, de quoi brûler‖ une bibliothèque.— Un évêque m’a fait‖ cet honneur ! ― Un évêque ?Morbleu ! Pour vous damner‖ ils se sont assemblés,Et ce n’est pas un seul,‖ c’est tous. ― Vous me comblez. »Et nous rions.
Et puis je rentre, et je médite.Ils en sont là.
Du temps de Vénus Aphrodite,Parfois, seule, écoutant‖ on ne sait quelles voix,La déesse errait nue‖ et blanche au fond des bois ;Elle marchait tranquille,‖ et sa beauté sans voiles,Ses cheveux faits d’écume‖ et ses yeux faits d’étoiles,Étaient dans la forêt‖ comme une vision ;Cependant, retenant‖ leur respiration,Voyant au loin passer‖ cette clarté, les faunesS’approchaient ; l’ægipan,‖ le satyre aux yeux jaunes,Se glissaient en arrière‖ ivres d’un vil désir,Et brusquement tendaient‖ le bras pour la saisir,Et le bois frissonnait,‖ et la surnaturelle,Pâle, se retournait‖ sentant leur main sur elle.Ainsi, dans notre siècle‖ aux mirages trompeurs,La conscience humaine‖ a d’étranges stupeurs ;Lumineuse, elle marche‖ en notre crépuscule,Et tout à coup, devant‖ le faune, elle recule.Tartuffe est là, nouveau‖ Satan d’un autre éden.Nous constatons dans l’ombre,‖ à chaque instant, soudain,Le vague allongement‖ de quelque griffe infâmeEt l’essai ténébreux‖ de nous prendre notre âme.L’esprit humain se sent‖ tâté par un bourreau.Mais doucement. On jette‖ au noir quemaderoCe qu’on peut, mais plus tard‖ on fera mieux peut-être,Et votre meurtrier‖ est timide ; il est prêtre.Il vous demanderait‖ presque permission.Il allume un brasier,‖ fait sa procession,Met des bûches au feu,‖ du bitume au cilice,Soit ; mais si gentiment‖ qu’après votre suppliceVous riez.
Grillandus n’est plus que Loyola.Vous lui dites : ma foi,‖ c’est drôle. Touchez là.
Eh bien, riez. C’est bon.‖ Attendez, imbéciles !Lui qui porte en ses yeux‖ l’âme des noirs Basiles,Il rit de vous voir rire.‖ Il est Vichnou, Mithra,Teutatès, et ce feu‖ pour rire grandira.Ah ! Vous criez : bravo !‖ Ta rage est ma servante.Brûle mes livres. Bien,‖ très bien ! Pousse à la vente !Et lui songe. Il se dit :‖ — La chose a réussi.Quand le livre est brûlé,‖ l’écrivain est roussi.La suite à demain. — Vous,‖ vous raillez. Il partageVotre joie, avec l’air‖ d’un prêtre de Carthage.Il dit : leur cécité‖ toujours me protégea.Sa mâchoire, qui rit‖ encor, vous mord déjà.N’est-ce pas ? Ce brûleur‖ avec bonté nous traite,Et son autodafé‖ n’est qu’une chaufferette !Ah ! Les vrais tourbillons‖ de flamme auront leur tour.En elle, comme un œuf‖ contient le grand vautour,La petite étincelle‖ a l’incendie énorme.Attendez seulement‖ que la France s’endorme,Et vous verrez.
Peut-on calculer le cheminQue ferait pas à pas,‖ hier, aujourd’hui, demain,L’effroyable tortue‖ avec ses pieds fossiles ?Qui sait ? Bientôt peut-être‖ on aura des conciles !On entendra, qui sait ?‖ Un homme dire à Dieu :— L’infaillible, c’est moi.‖ Place ! Recule un peu. ―Quoi ! Recommence-t-on ?‖ Ciel ! Serait-il possibleQue l’homme redevînt‖ pâture, proie et cible !Et qu’on revît les temps‖ difformes ! Qu’on revîtLe double joug qui tue‖ autant qu’il asservit !Qu’on revît se dresser‖ sur le globe, vil bouge,Près du sceptre d’airain‖ la houlette en fer rouge !Nos pères l’ont subi,‖ ce double pouvoir-là !Nuit ! Mort ! Melchisédech‖ compliqué d’Attila !Ils ont vu sur leurs fronts,‖ eux parias sans nombre,Le côte à côte affreux‖ des deux sceptres dans l’ombre ;Ils entendaient leur foudre‖ au fond du firmament,Moins effrayante encor‖ que leur chuchotement.— Prends les peuples, César.‖ ― Toi, Pierre, prends les âmes.— Prends la pourpre, César.‖ ― Mais toi, qu’as-tu ? ― Les flammes.— Et puis ? ― Cela suffit. ― Régnons.
Âges hideux !L’homme blanc, l’homme sombre.‖ Ils sont un. Ils sont deux.Là le guerrier, ici‖ le pontife ; et leurs suites,Confesseurs, massacreurs,‖ tueurs, bourreaux, jésuites !Ô deuil ! Sur les bûchers‖ et les sanbenitosRome a, quatre cents ans,‖ braillé son vil pathos,Jetant sur l’univers‖ terrifié qui souffreD’une main l’eau bénite‖ et de l’autre le soufre.Tous ces prêtres portaient‖ l’affreux masque aux trous noirs ;Leurs mitres ressemblaient‖ dans l’ombre aux éteignoirs ;Ils ont été la Nuit‖ dans l’obscur moyen-âge ;Ils sont tout prêts à faire‖ encor ce personnage,Et jusqu’en notre siècle,‖ à cette heure engourdi,On les verrait, avec‖ leur torche en plein midi,Avec leur crosse, avec‖ leurs bedeaux, populace,Reparaître et rentrer,‖ s’ils trouvaient de la placePour passer, ô Voltaire,‖ entre Jean-Jacque et toi !
Non, non, non ! Reculez,‖ faux pouvoir, fausse foi !Oh ! La Rome des frocs !‖ Oh ! L’Espagne des moines !Disparaissez ! Prêcheurs‖ captant les patrimoines !Bonnets carrés ! Camails !‖ Capuchons ! Clercs ! Abbés !Tas d’horribles fronts bas,‖ tonsurés ou nimbés !Ô mornes visions‖ du tison et du glaive !Exécrable passé‖ qui toujours se relèveEt sur l’humanité‖ se dresse menaçant !Saulx-Tavanne, écumant‖ une écume de sang,Criant : égorgez tout !‖ Dieu fera le triage !La juive de seize ans‖ brûlée au mariageDe Charles deux avec‖ Louise d’Orléans,Et dans l’autodafé‖ plein de brasiers béantsOfferte aux fiancés‖ comme un cierge de noce ;Campanella brisé‖ par l’église féroce ;Jordan Bruno lié‖ sous un ruisseau de poixQui ronge par sa flamme‖ et creuse par son poids ;D’Albe qui dans l’horreur‖ des bûchers se promèneSéchant sa main sanglante‖ à cette braise humaine ;Galilée abaissant‖ ses genoux repentants ;La place d’Abbeville‖ où Labarre à vingt ans,Pour avoir chansonné‖ toute cette canaille,Eut la langue arrachée‖ avec une tenaille,Et hurla dans le feu,‖ tordant ses noirs moignons ;Le marché de Rouen‖ dont les sombres pignonsOnt le rouge reflet‖ de ton supplice, ô Jeanne !Huss brûlé par Martin,‖ l’aigle tué par l’âne ;Farnèse et Charles-Quint,‖ Grégoire et Sigismond,Toujours ensemble assis‖ comme au sommet d’un mont,À leurs pieds toute l’âme‖ humaine épouvantéeSous cet effrayant Dieu‖ qui fait le monde athée ;Ce passé m’apparaît !‖ Vous me faites horreur,Croulez, toi monstre pape,‖ et toi monstre empereur !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 78((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a d’abord / roses / choses féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquec prunelle / elle féminine, classiqued dormants / diamants masculine, classiquee perles / merles féminine, classiquef myrtil / dit-il masculine, classiqueg publique / catholique féminine, classiqueh vivant / couvent masculine, classiquei esclandre / cendre féminine, classiquej autrement / Vraiment masculine, classiquek pincette / Cosette féminine, classiquel enfin / faim masculine, classiquem Voltaire / Angleterre féminine, classiquen journaux / huguenots masculine, classiqueo poursuivre / livre féminine, classiquep détails / portails masculine, classiqueq bibliothèque / évêque féminine, classiquer assemblés / comblez masculine, classiquea rions / médite / là / Aphrodite féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec voiles / d’étoiles féminine, classiqued vision / respiration masculine, classiquee faunes / jaunes féminine, classiquef désir / saisir masculine, classiqueg surnaturelle / elle féminine, classiqueh trompeurs / stupeurs masculine, classiquei crépuscule / recule féminine, classiquej éden / soudain masculine, classiquek infâme / âme féminine, classiquel bourreau / quemadero masculine, classiquem peut-être / prêtre féminine, classiquen permission / procession masculine, classiqueo cilice / supplice féminine, classiquea riez / Loyola / là masculine, classiquea imbéciles / Basiles féminine, classiqueb Mithra / grandira masculine, classiquec servante / vente féminine, classiqued réussi / roussi masculine, classiquee partage / Carthage féminine, classiquef protégea / déjà masculine, classiqueg traite / chaufferette féminine, classiqueh tour / vautour masculine, classiquei énorme / s’endorme féminine, classiquea verrez / chemin / demain masculine, classiqueb fossiles / conciles féminine, classiquec Dieu / peu masculine, classiqued possible / cible féminine, classiquee revît / asservit masculine, classiquef bouge / rouge féminine, classiqueg pouvoir-là / d’Attila masculine, classiqueh nombre / l’ombre féminine, classiquei firmament / chuchotement masculine, classiquej âmes / flammes féminine, classiquea Régnons / hideux / deux masculine, classiqueb suites / jésuites féminine, classiquec sanbenitos / pathos masculine, classiqued souffre / soufre féminine, classiquee noirs / éteignoirs masculine, classiquef moyen-âge / personnage féminine, classiqueg engourdi / midi masculine, classiqueh populace / place féminine, classiquei toi / foi masculine, classiqueb moines / patrimoines féminine, classiquec Abbés / nimbés masculine, classiqued glaive / relève féminine, classiquee menaçant / sang masculine, non classiquef triage / mariage féminine, classiqueg d’Orléans / béants masculine, classiqueh noce / féroce féminine, classiquei poix / poids masculine, classiquej promène / humaine féminine, classiquek repentants / ans masculine, classiquel canaille / tenaille féminine, classiquem moignons / pignons masculine, classiquen Jeanne / l’âne féminine, classiqueo Sigismond / mont masculine, classiquep épouvantée / athée féminine, classiqueq horreur / empereur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources