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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —

V. « La satire à présent, chant où se mêle un cri »

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 132 vers

La satire à présent,‖ chant où se mêle un cri,Bouche de fer d'où sort‖ un sanglot attendri,N'est plus ce qu'elle était‖ jadis dans notre enfance,Quand on nous conduisait,‖ écoliers sans défense,À la Sorbonne, endroit‖ revêche et mauvais lieu,Et que, devant nous tous‖ qui l'écoutions fort peu,Dévidant sa leçon‖ et filant sa quenouille,Le petit Andrieux,‖ à face de grenouille,Mordait Shakspeare, Hamlet,‖ Macbeth, Lear, Othello,Avec ses fausses dents‖ prises au vieux Boileau.

La vie est, en ce siècle‖ inquiet, devenuePas à pas grave et morne,‖ et la vérité nueAppelle la pensée‖ à son secours depuisQu'on l'a murée avec‖ le mensonge en son puits.Après Jean-Jacque, après‖ Danton, le sort ramèneLe lourd pas de la nuit‖ sur la triste âme humaine ;Droit et Devoir sont là‖ gisants, la plaie au flanc ;Le lâche soleil rit‖ au noir dragon sifflant ;L'homme jette à la mer‖ l'honneur, vieille boussole ;En léchant le vainqueur‖ le vaincu se console ;Toute l'histoire tient‖ dans ce mot : réussir ;Le succès est sultan‖ et le meurtre est visir ;Hélas, la vieille ivresse‖ affreuse de la honteReparaît dans les yeux‖ et sur les fronts remonte,Trinque avec les tyrans,‖ et le peuple fourbuReboit ce sombre vin‖ dont il a déjà bu.C'est pourquoi la satire‖ est sévère. Elle ignoreCette grandeur des rois‖ qui fit Boileau sonore,Et ne se souvient d'eux‖ que pour les souffleter.L'échafaud qu'il faut pièce‖ à pièce démonter,L'infâme loi de sang‖ qui résiste aux ratures,Qui garde les billots‖ en lâchant les tortures,Et dont il faut couper‖ tous les ongles ; l'enfantQue l'ignorance tient‖ dans son poing étouffantEt qui doit, libre oiseau,‖ dans l'aube ouvrir ses ailes ;Relever tour à tour‖ ces sombres sentinelles,Le mal, le préjugé,‖ l'erreur, monstre romain,Qui gardent le cachot‖ où dort l'esprit humain ;La guerre et ses vautours,‖ la peste avec ses mouches,À chasser ; les bâillons‖ qu'il faut ôter des bouches ;La parole à donner‖ à toutes les douleurs ;L'éclosion d'un jour‖ nouveau sur l'homme en fleurs ;Tel est le but, tel est‖ le devoir, qui compliqueSa colère, et la fait‖ d'utilité publique.

Pour enseigner à tous‖ la vertu, l'équité,La raison, il suffit‖ que la Réalité,Pure et sereine, monte‖ à l'horizon et fasseÉvanouir l'horreur‖ des nuits devant sa face.Honte, gloire, grandeurs,‖ vices, beautés, défauts,Plaine et monts, sont mêlés‖ tant qu'il fait nuit ; le fauxFait semblant d'être honnête‖ en l'obscurité louche.Qu'est-ce que le rayon ?‖ Une pierre de touche.La lumière de tout‖ ici-bas fait l'essai.Le juste est sur la terre‖ éclairé par le vrai ;Le juste c'est la cime‖ et le vrai c'est l'aurore.

Donc Lumière, Raison,‖ Vérité, plus encore,Bonté dans le courroux‖ et suprême Pitié,Le méchant pardonné,‖ mais le mal châtié,Voilà ce qu'aujourd'hui,‖ comme aux vieux temps de Rome,La satire implacable‖ et tendre doit à l'homme.Marquis ou médecins,‖ une caste, un métier,Ce n'est plus là son champ ;‖ il lui faut l'homme entier.Elle poursuit l'infâme‖ et non le ridicule.

Un petit Augias‖ veut un petit Hercule,Et le bon Despréaux‖ malin fit ce qu'il put.Elle n'a plus affaire‖ à l'ancien Lilliput.Elle vole, à travers‖ l'ombre et les catastrophes,Grande et pâle, au milieu‖ d'un ouragan de strophes ;Elle crie à sa meute‖ effrayante : — Courons !Quand un vil parvenu,‖ marchant sur tous les fronts,Écrase un peuple avec‖ des pieds jadis sans bottes.Elle donne à ses chiens‖ ailés tous les despotes,Tous les monstres, géants‖ et nains, à dévorer.Elle apparaît aux czars‖ pour les désespérer.On entend dans son vers‖ craquer les os du tigre.De même que l'oiseau‖ vers le printemps émigre,Elle s'en va toujours‖ du côté de l'honneur.L'ange de Josaphat,‖ le spectre d'ElseneurSont ses amis, et, sage,‖ elle semble en démence,Tant sa clameur profonde‖ emplit le ciel immense.Il lui faut, pour gronder‖ et planer largement,Tout le peuple sous elle,‖ âpre, vaste, écumant ;Ce n'est que sur la mer‖ que le vent est à l'aise.

Quand Colomb part, elle est‖ debout sur la falaise ;Elle t'aime, ô Barbès !‖ Et suit d'un long vivatFulton, Garibaldi,‖ Byron, John Brown et Watt,Et toi Socrate, et toi‖ Jésus, et toi Voltaire !Elle fait, quand un mort‖ glorieux est sous terre,Sortir un vert laurier‖ de son tombeau dormant ;Elle ne permet pas‖ qu'il pourrisse autrement.Elle panse à genoux‖ les vaincus vénérables,Bénit les maudits, baise‖ au front les misérables,Lutte, et, sans daigner même‖ un instant y songer,Se sent par des valets‖ derrière elle juger ;Car, sous les règnes vils‖ et traîtres, c'est un crimeDe ne pas rire à l'heure‖ où râle la victimeEt d'aimer les captifs‖ à travers leurs barreaux ;Et qui pleure les morts‖ offense les bourreaux.

Est-elle triste ? Non,‖ car elle est formidable.Puisqu'auprès des tombeaux‖ les vainqueurs sont à table,Puisqu'on est satisfait‖ dans l'opprobre, et qu'on aL'impudeur d'être lâche‖ avec un hosanna,Puisqu'on chante et qu'on danse‖ en dévorant les proies,Elle vient à la fête‖ elle aussi. Dans ces joies,Dans ces contentements‖ énormes, dans ces jeuxÀ force de triomphe‖ et d'ivresse orageux,Dans ces banquets mêlant‖ Paphos, Clamart et Gnide,Elle apporte, sinistre,‖ un rire d'euménide.

Mais son immense effort,‖ c'est la vie. Elle veutChasser la mort, bannir‖ la nuit, rompre le nœud,Dût-elle rudoyer‖ le titan populaire.Comme elle a plus d'amour,‖ elle a plus de colère.Quoi ! L'abdication‖ serait un oreiller !La conscience humaine‖ est lente à s'éveiller ;L'honneur laisse son feu‖ pâlir, tomber, descendreSous l'épaississement‖ lugubre de la cendre.Aussi la Némésis‖ chantante qui bonditEt frappe, et devant qui‖ Tibère est interdit,La déesse du grand‖ Juvénal, l'âpre muse,Hébé par la beauté,‖ par la terreur Méduse,Qui sema dans la nuit‖ ce que Dante y trouva,Et que Job croyait voir‖ parler à Jéhovah,Se sent-elle encor plus‖ de fureur magnanimePour réveiller l'oubli‖ que pour punir le crime.Elle approche du peuple‖ et, guettant la rumeur,Penche l'ïambe amer‖ sur l'immense dormeur ;La strophe alors frissonne‖ en son tragique zèle,Et s'empourpre en tâchant‖ de tirer l'étincelleDe toute cette morne‖ et fatale langueur,Et le vers irrité‖ devient une lueur.Ainsi rougit dans l'ombre‖ une face faroucheQui vient sur un tison‖ souffler à pleine bouche.

26 avril 1870.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
66((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a cri / attendri masculine, classiqueb enfance / défense féminine, classiquec lieu / peu masculine, classiqued quenouille / grenouille féminine, classiquee Othello / Boileau masculine, classiquea devenue / nue féminine, classiqueb depuis / puits masculine, classiquec ramène / humaine féminine, classiqued flanc / sifflant masculine, classiquee boussole / console féminine, classiquef réussir / visir masculine, classiqueg honte / remonte féminine, classiqueh fourbu / bu masculine, classiquei ignore / sonore féminine, classiquej souffleter / démonter masculine, classiquek ratures / tortures féminine, classiquel l'enfant / étouffant masculine, classiquem ailes / sentinelles féminine, classiquen romain / humain masculine, classiqueo mouches / bouches féminine, classiquep douleurs / fleurs masculine, classiqueq complique / publique féminine, classiquea l'équité / Réalité masculine, classiqueb fasse / face féminine, classiquec défauts / faux masculine, classiqued louche / touche féminine, classiquee l'essai / vrai masculine, classiquef l'aurore / encore féminine, classiqueb Pitié / châtié masculine, classiquec Rome / l'homme féminine, classiqued métier / entier masculine, classiquee ridicule / Hercule féminine, classiqueb put / Lilliput masculine, classiquec catastrophes / strophes féminine, classiqued Courons / fronts masculine, classiquee bottes / despotes féminine, classiquef dévorer / désespérer masculine, classiqueg tigre / émigre féminine, classiqueh l'honneur / d'Elseneur masculine, classiquei démence / immense féminine, classiquej largement / écumant masculine, classiquek l'aise / falaise féminine, classiqueb vivat / Watt masculine, classiquec Voltaire / terre féminine, classiqued dormant / autrement masculine, classiquee vénérables / misérables féminine, classiquef songer / juger masculine, classiqueg crime / victime féminine, classiqueh barreaux / bourreaux masculine, classiquea formidable / table féminine, classiqueb a / hosanna masculine, classiquec proies / joies féminine, classiqued jeux / orageux masculine, classiquee Gnide / d'euménide féminine, classiquea veut / nœud masculine, classiqueb populaire / colère féminine, classiquec oreiller / s'éveiller masculine, classiqued descendre / cendre féminine, classiquee bondit / interdit masculine, classiquef muse / Méduse féminine, classiqueg trouva / Jéhovah masculine, non classiqueh magnanime / crime féminine, classiquei rumeur / dormeur masculine, classiquej zèle / l'étincelle féminine, classiquek langueur / lueur masculine, classiquel farouche / bouche féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources