Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XXVI. Les bonzes
Que je prenne un moment‖ de repos ? Impossible.Koran, Zend-Avesta,‖ livres sibyllins, Bible,Talmud, Toldos Jeschut,‖ Védas, lois de Manou,Brahmes sanglants, santons‖ fléchissant le genou,Les contes, les romans,‖ les terreurs, les croyances,Les superstitions‖ fouillant les consciences,Puis-je ne pas sentir‖ ces creusements profonds ?J’en ai ma part. Veaux d’or,‖ sphinx, chimères, griffons,Les princes des démons‖ et les princes des prêtres,Synodes, sanhédrins,‖ vils muphtis, scribes traîtres,Ceux qui des empereurs‖ bénissaient les soldats,Ceux que payait Tibère‖ et qui payaient Judas,Ceux qui tendraient encore‖ à Socrate le verre,Ceux qui redonneraient‖ à Jésus le calvaire,Tous ces sadducéens,‖ tous ces pharisiens,Ces anges, que Satan‖ reconnaît pour les siens,Tout cela, c’est partout.‖ C’est la puissance obscure.
Plaie énorme que fait‖ une abjecte piqûre !
Ce contre-sens : Dieu vrai,‖ les dogmes faux ; cuissonDu mensonge qui s’est‖ glissé dans la raison !Démangeaison saignante,‖ incurable, éternelle,Que sent l’homme en son âme‖ et l’oiseau sous son aile !
Oh ! L’infâme travail !‖ Ici Mahomet ; làCette tête, Wesley,‖ sur ce corps, Loyola ;Cisneros et Calvin,‖ dont on sent les brûlures.Ô faux révélateurs !‖ Ô jongleurs ! Vos alluresSont louches, et vos pas‖ sont tortueux ; l’effroi,Et non l’amour, tel est‖ le fond de votre loi ;Vous faites grimacer‖ l’éternelle figure ;Vous naissez du sépulcre,‖ et l’on sent que l’augureEt le devin son pleins‖ de l’ombre du tombeau,Et que tous ces rêveurs,‖ compagnons du corbeau,Tous ces fakirs d’Ombos,‖ de Stamboul et de Rome,N’ont pu faire tomber‖ tant de fables sur l’hommeQu’en secouant les plis‖ sinistres des linceuls.
Dieu n’étant aperçu‖ que par les astres seuls,Les penseurs, sachant bien‖ qu’il est là sous ses voiles,Ont toujours conseillé‖ d’en croire les étoiles ;Dieu, c’est un lieu fermé‖ dont l’aurore a la clé,Et la religion,‖ c’est le ciel contemplé.
Mais vous ne voulez pas,‖ prêtres, de cette église.Vous voulez que la terre‖ en votre livre liseTous vos songes, moloch,‖ Vénus, Ève, Astarté,Au lieu de lire au front‖ des cieux la vérité.De là la foi changée‖ en crédulité ; l’âmeÉclipsant la raison‖ dans une sombre flamme ;De là tant d’êtres noirs‖ serpentant dans la nuit.
L’imposture, par qui‖ le vrai temple est détruit,Est un colosse fait‖ d’un amas de pygmées ;Les sauterelles sont‖ d’effrayantes armées ;Ô mages grecs, romains,‖ payens, indous, hébreux,Le genre humain, couvert‖ de rongeurs ténébreux,Sent s’élargir sur lui‖ vos hordes invisibles ;Vous lui faites rêver‖ tous les enfers possibles ;Le peuple infortuné‖ voit dans son cauchemarSurgir Torquemada‖ quand disparaît Omar.Nul répit. Vous aimez‖ les ténèbres utiles,Et vous y rôdez, vils‖ et vainqueurs, ô reptiles !Sur toute cette terre,‖ en tous lieux, dans les bois,Dans le lit nuptial,‖ dans l’alcôve des rois,Dans les champs, sous l’autel‖ sacré, dans la cellule,Ce qui se traîne, couve,‖ éclôt, va, vient, pullule,C’est vous. Vous voulez tout,‖ vous savez tout ; damner,Bénir, prendre, jurer,‖ tromper, servir, régner,Briller même ; ramper‖ n’empêche pas de luire.Chuchotement hideux !‖ Je vous entends bruire.Vous mangez votre proie‖ énorme avec bonheur,Et vous vous appelez‖ entre vous monseigneur.L’acarus au ciron‖ doit donner de l’altesse.Quelles que soient votre ombre‖ et votre petitesse,Je devine, malgré‖ vos soins pour vous cacher,Que vous êtes sur nous,‖ et je vous sens marcherComme on sent remuer‖ les mineurs dans la mine,Et je ne puis dormir,‖ tant je hais la vermine !
Vous êtes ce qui hait,‖ ce qui mord, ce qui ment.Vous êtes l’implacable‖ et noir fourmillement.Vous êtes ce prodige‖ affreux, l’insaisissable.Qu’on suppose vivants‖ tous les vils grains de sable,Ce sera vous. Rien, tout.‖ Zéro, des millions.L’horreur. Moins que des vers‖ et plus que des lions.L’insecte formidable.‖ Ô monstrueux contraste !Pas de nains plus chétifs,‖ pas de pouvoir plus vaste.L’univers est à vous,‖ puisque vous l’emplissez.Vous possédez les jours‖ futurs, les jours passés,Le temps, l’éternité,‖ le sommeil, l’insomnie.Vous êtes l’innombrable,‖ et, dans l’ombre infinie,Fétides, sur nos peaux‖ mêlant vos petits pas,Vous vous multipliez ;‖ et je ne comprends pasDans quel but Dieu livra‖ les empires, le monde,Les âmes, les enfants‖ dressant leur tête blonde,Les temples, les foyers,‖ les vierges, les époux,L’homme, à l’épouvantable‖ immensité des poux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Impossible / Bible féminine, classiqueb Manou / genou masculine, classiquec croyances / consciences féminine, classiqued profonds / griffons masculine, classiquee prêtres / traîtres féminine, classiquef soldats / Judas masculine, classiqueg verre / calvaire féminine, classiqueh pharisiens / siens masculine, classiquei obscure / piqûre féminine, classiquea cuisson / raison masculine, classiqueb éternelle / aile féminine, classiquea là / Loyola masculine, classiqueb brûlures / allures féminine, classiquec l’effroi / loi masculine, classiqued figure / l’augure féminine, classiquee tombeau / corbeau masculine, classiquef Rome / l’homme féminine, classiqueg linceuls / seuls masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquec clé / contemplé masculine, classiquea église / lise féminine, classiqueb Astarté / vérité masculine, classiquec l’âme / flamme féminine, classiqued nuit / détruit masculine, classiqueb pygmées / armées féminine, classiquec hébreux / ténébreux masculine, classiqued invisibles / possibles féminine, classiquee cauchemar / Omar masculine, classiquef utiles / reptiles féminine, classiqueg bois / rois masculine, classiqueh cellule / pullule féminine, classiquei damner / régner masculine, classiquej luire / bruire féminine, classiquek bonheur / monseigneur masculine, classiquel l’altesse / petitesse féminine, classiquem cacher / marcher masculine, classiquen mine / vermine féminine, classiquea ment / fourmillement masculine, classiqueb l’insaisissable / sable féminine, classiquec millions / lions masculine, classiqued contraste / vaste féminine, classiquee l’emplissez / passés masculine, classiquef l’insomnie / infinie féminine, classiqueg pas masculine, classiqueh monde / blonde féminine, classiquei époux / poux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources