Les quatre vents de l’esprit, 1881· I Le livre satirique — Le siècle —
XXV. « Le spectre que parfois je rencontre riait »
Le spectre que parfois‖ je rencontre riait.— Pourquoi ris-tu ? Lui dis-je.‖ ― Il dit : ― Homme inquiet,Regarde.
Il me montrait dans l’ombre un cimetière.
J’y vis une humble croix‖ près d’une croix altière ;L’une en bois, l’autre en marbre ;‖ et le spectre reprit,Tandis qu’au loin le vent‖ passait comme un espritEt des arbres profonds‖ courbait les sombres têtes :
— Jusque dans le cercueil‖ vous êtes vains et bêtes.Oui, gisants, vous laissez‖ debout la vanité.Vous la sculptez au seuil‖ du tombeau redouté,Et vous lui bâtissez‖ des tours et des coupoles.Et, morts, vous êtes fiers.
Oui, dans vos nécropoles,Dans ces villes du deuil‖ que vos brumeux ParisConstruisent à côté‖ du tumulte et des cris,On trouve tout, des bois‖ où jasent les fauvettes,Des jets d’eau jaillissant‖ du jaspe des cuvettes,Un paysage vert,‖ voluptueux, profond,Où le nuage avec‖ la plaine se confond,La calèche où souvent‖ l’œil cherche la civière,Des prêtres sous le frais‖ lisant leur bréviaire,Du soleil en hiver,‖ de l’ombrage en été,Des roses, des chansons,‖ tout, hors l’égalité.
Vous avez des charniers‖ et des Pères-LachaisesOù Samuel Bernard‖ seul peut prendre ses aises,Dormir en paix, jouir‖ d’un caveau bien muré,Et se donner les airs‖ d’être à jamais pleuré,Et s’adjuger, derrière‖ une grille solide,Des fleurs que le Temps garde‖ en habit d’invalide.Quant aux morts indigents,‖ on leur donne congé ;On chasse d’auprès d’eux‖ le sanglot prolongé ;Et le pauvre n’a pas‖ le droit de pourriture.Un jour, on le déblaie.‖ On prend sa sépulturePour grandir d’une toise‖ un monument pompeux.— Misérable, va-t’en.‖ Deviens ce que tu peux.Quoi ! Tu prétends moisir‖ ici parmi ces marbres,Faire boucher le nez‖ aux passants sous ces arbres,Te carrer sous cette herbe,‖ être au fond de ton trouCharogne comme un autre,‖ et tu n’as pas le sou !Qu’est-ce que ce mort-là‖ qui n’a rien dans sa poche !Décampe. — Et la brouette‖ et la pelle et la piocheArrachent le dormeur‖ à son dur traversin.Sus ! Place à monseigneur‖ le sépulcre voisin !Ce n’est rien d’être mort,‖ il faut avoir des rentes.Les carcasses des gueux‖ sont fort mal odorantes ;Les morts bien nés font bande‖ à part dans le trépas ;Le sépulcre titré‖ ne fraternise pasAvec la populace‖ anonyme des bières ;La cendre tient son rang‖ vis-à-vis des poussières ;Et tel mort dit : pouah !‖ Devant tel autre mort.Le gentleman, à l’heure‖ où l’acarus le mord,Se maintient délicat‖ et dégoûté. C’est triste.Et j’en ris. Le linceul‖ peut être de batiste !Chez vous, oui, sous la croix‖ de l’humble Dieu Jésus,Les trépassés à court‖ d’argent sont mal reçus ;L’abîme a son dépôt‖ de mendicité ; l’ombreMet d’un côté l’élite‖ et de l’autre le nombre ;On n’est jamais moins près‖ qu’alors qu’on se rejoint ;Dans la mort vague et blême‖ on ne se mêle point ;On reste différent‖ même à ce clair de lune ;Le peuple dans la tombe‖ a nom fosse commune.
La tombe impartiale !‖ Allons donc ! Le ci-gîtTantôt se rétrécit‖ et tantôt s’élargit ;Le péage, réglé‖ par arrêté du maire,Fait Beaujon immortel‖ et Chodruc éphémère.Pourrir gratis ! Jamais !‖ Le terrain est trop cher.Tandis que, tripotant‖ ce qui fut de la chair,La chimie, en son antre‖ où vole la phalène,Fait de l’adipocire‖ et du blanc de baleineAvec le résidu‖ des pâles meurt-de-faim,Tel cadavre, vêtu‖ d’un suaire en drap fin,Regarde en souriant‖ la mort aux yeux de tigre,Jette au spectre sa bourse,‖ et dit : Marquis d’Aligre.Vos catacombes ont‖ des perpétuitésPour ceux-ci pour ceux-là‖ des répits limités.Votre tombe est un gouffre‖ où le riche surnage.Ce mort n’a pas payé‖ son terme ; il déménage.Le fantôme, branlant‖ sur ses blancs tibias,Portant tout avec lui,‖ s’en va, comme Bias ;Vivant, il fut sans pain,‖ et, mort, il est sans terre.L’ossuaire répugne‖ aux os du prolétaire.Seul Rothschild, dans l’oubli‖ du caveau sans échos,Est mangé par des rats‖ et par des asticotsQu’il paye et dont il est‖ maître et propriétaire.Oui, c’est l’étonnement‖ de la pariétaire,Du brin d’herbe, de l’if‖ aussi noir que le jais,Du froid cyprès, du saule‖ en pleurs, de voir sujetsÀ des expulsions‖ sommaires et subitesDes crânes qui n’ont plus‖ leurs yeux dans leurs orbites.Vos cimetières sont‖ des lieux changeants, flottants,Précaires, où les morts‖ vont passer quelque temps,À peine admis au seuil‖ des ténébreux mystères,Et l’éternité sombre‖ y prend des locataires.
Quoi ! C’est là votre mort !‖ C’est avec de l’orgueilQue vous doublez le bois‖ lugubre du cercueil !Vous gardez préséance,‖ honneurs, grade, avantages !Vous conservez au fond‖ du néant des étages !La chimère est bouffonne.‖ Ah ! La prétentionEst rare, dans le lieu‖ de disparition !Quoi ! Privilégier‖ ce qui n’est plus ! Quoi ! FaireDes grands et des petits‖ dans l’insondable sphère !Traiter Jean comme peste‖ et Paul comme parfum !Être mort, et vouloir‖ encore être quelqu’un !Quoi ! Dans le pourrissoir‖ emporter l’opulence !Faire sonner son or‖ dans l’éternel silence !Avoir, de par cet or‖ dont sur terre on brilla,Droit de tomber en poudre‖ ici plutôt que là !Arriver dans la nuit‖ ainsi que des lumières !Prendre dans le tombeau‖ des places de premières !Ne pas entendre Dieu‖ qui dit au riche : assez !
Je cesserai d’en rire,‖ ô vivants insensés,Le jour où j’apprendrai‖ que c’est vrai, que, dans l’ombreDe l’incommensurable‖ et ténébreux décombre,L’archange à l’aile noire,‖ assis à son bureau,Toise les morts, leur donne‖ à tous un numéro,Discute leur obole,‖ or ou plomb, vraie ou fausse,Et la pèse, et marchande‖ au squelette sa fosse !Le jour où j’apprendrai‖ que la chose est ainsi,Que Lucullus sous terre‖ est du fumier choisi,Que le bouton d’or perd‖ ou double sa richesseS’il sort d’une grisette‖ ou bien d’une duchesse,Qu’un lys qui naît d’un pauvre‖ est noir comme charbon,Que, mort, Lazare infecte‖ et qu’Aguado sent bon !Le jour où j’apprendrai‖ que dans l’azur terribleL’éternel a des trous‖ inégaux à son crible ;Et que, dans le ciel sombre‖ effroi de vos remords,S’il voit passer, porté‖ par quatre croque-morts,Un cadavre fétide‖ et hideux, le tonnerreDemande à l’ouragan :‖ est-ce un millionnaire ?Le jour où j’apprendrai‖ que la tombe, en effet,Que l’abîme, selon‖ le tarif du préfet,Trafique de sa nuit‖ et de son épouvante,Et que la mort a mis‖ les vers de terre en vente !
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 66((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a riait / inquiet masculine, classiquea Regarde / cimetière / altière féminine, classiqueb reprit / esprit masculine, classiquec têtes / bêtes féminine, classiqueb vanité / redouté masculine, classiquec coupoles / fiers / nécropoles féminine, classiqueb Paris / cris masculine, classiquec fauvettes / cuvettes féminine, classiqued profond / confond masculine, classiquee civière / bréviaire féminine, classiquef été / l’égalité masculine, classiquea Pères-Lachaises / aises féminine, classiqueb muré / pleuré masculine, classiquec solide / d’invalide féminine, classiqued congé / prolongé masculine, classiquee pourriture / sépulture féminine, classiquef pompeux / peux masculine, classiqueg marbres / arbres féminine, classiqueh trou / sou masculine, classiquei poche / pioche féminine, classiquej traversin / voisin masculine, classiquek rentes / odorantes féminine, classiquel trépas / pas masculine, classiquem bières / poussières féminine, classiquen mort / mord masculine, classiqueo triste / batiste féminine, classiquep Jésus / reçus masculine, classiqueq l’ombre / nombre féminine, classiquer rejoint / point masculine, classiques lune / commune féminine, classiquea ci-gît / s’élargit masculine, classiqueb maire / éphémère féminine, classiquec cher / chair masculine, classiqued phalène / baleine féminine, classiquee meurt-de-faim / fin masculine, classiquef tigre / d’Aligre féminine, classiqueg perpétuités / limités masculine, classiqueh surnage / déménage féminine, classiquei tibias / Bias masculine, classiquej terre / prolétaire féminine, classiquek échos / asticots masculine, classiquel propriétaire / pariétaire féminine, classiquem jais / sujets masculine, classiquen subites / orbites féminine, classiqueo flottants / temps masculine, classiquep mystères / locataires féminine, classiquea l’orgueil / cercueil masculine, classiqueb avantages / étages féminine, classiquec prétention / disparition masculine, classiqued Faire / sphère féminine, classiquee parfum / quelqu’un masculine, classiquef l’opulence / silence féminine, classiqueg brilla / là masculine, classiqueh lumières / premières féminine, classiquei assez / insensés masculine, classiqueb l’ombre / décombre féminine, classiquec bureau / numéro masculine, classiqued fausse / fosse féminine, classiquee ainsi / choisi masculine, classiquef richesse / duchesse féminine, classiqueg charbon / bon masculine, classiqueh terrible / crible féminine, classiquei remords / croque-morts masculine, classiquej tonnerre / millionnaire féminine, classiquek effet / préfet masculine, classiquel épouvante / vente féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources